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  [Carrière]
Rétrogradation, déclassement et mutation vers le bas
Descendre d'un échelon

par Sylvie L. Rivard
Illustration : Rémy Simard

Être rétrogradé, muté vers le bas de la hiérarchie ou «tabletté» sont de terribles façons de tomber en disgrâce. Comment vaincre l'exclusion?

Louis (nom fictif) travaillait comme contremaître dans la même entreprise de construction depuis 20 ans. Il y a quelques mois, son patron l'a regardé dans le blanc des yeux pour lui annoncer qu'il serait dorénavant... camionneur. S'est amorcée pour l'homme une sérieuse descente aux enfers.

«Je ne sais pas pourquoi on m'a "tassé", se demande-t-il. Quand j'ai appris la nouvelle, j'ai complètement "viré sur le top". J'étais en colère.» Les batteries à terre, l'ex-contremaître est présentement en arrêt de travail.

Certains travailleurs dégringolent les échelons professionnels au lieu de les gravir. Rétrogradation, affectation à un poste de niveau inférieur ou placardisation - ce bon vieux «tablettage», si vous préférez - sont autant de façons d'être licencié... sans vraiment l'être. Parfois accompagnés d'une diminution de salaire, ces déclassements impliquent une perte de responsabilités. Vous continuez à recevoir un chèque, mais les défis et les dossiers trépidants ne sont pas au rendez-vous. Dur sur le moral!

Vol, fraude, vandalisme, insubordination, travail bâclé, absentéisme ou violence peuvent conduire à une rétrogradation, une mesure disciplinaire sérieuse. Après le congédiement, c'est le pire châtiment qu'on puisse infliger à un employé, dit Mario Leblanc, président de Leblanc et Associés, un cabinet-conseil spécialisé en gestion des ressources humaines de Gatineau. «La rétrogradation entraîne une diminution des chances d'avancement, un plafonnement de carrière, un ralentissement sur le plan de l'acquisition des compétences et une perte de confiance de l'employeur», dit-il.

D'autres déclassements sont attribuables à des contextes comme l'abolition d'un poste, une compression budgétaire, une fusion ou une baisse de performance de l'employé. Mais il arrive aussi que l'affectation à un poste de niveau inférieur soit carrément synonyme de harcèlement psychologique. Vice-présidente de ConciliAccord Groupe-conseil en gestion de conflits, une firme spécialisée dans la résolution de conflits au travail, Danielle Desjardins explique que muter un employé vers le bas peut être une façon détournée d'écarter quelqu'un.

«Dans le cas d'un congédiement déguisé, par exemple, le patron aimerait que l'employé quitte l'entreprise sans avoir à lui donner une prime de séparation. Alors on "l'écoeure", on l'isole, on ne lui parle plus ou on lui enlève des responsabilités. Un employé m'a déjà confié que son nouveau patron lui a dit : "Tu quittes ou tu commences à souffrir"...»

Un sentiment de trahison
Lorsqu'il descend dans l'organigramme de l'entreprise, le malheureux est sonné comme un boxeur qui perd par K.-O. «Parfois, l'employé ne supporte même plus de croiser son patron dans le corridor. Si ces émotions négatives sont mal gérées, cela peut mener au burnout», dit la conseillère en ressources humaines agréée Louise Brochu, associée et conseillère en gestion de carrière chez Brochu et Labre, une entreprise montréalaise spécialisée dans le domaine. Peine, colère, rancoeur, ressentiment, démotivation et perte d'estime de soi envahissent le travailleur déclassé, résument les intervenants.

Plusieurs se sentent coupables, d'autres, trahis, constate Louise Brochu. «J'ai tellement investi dans cette entreprise et c'est comme ça qu'on me récompense!» ont confié des travailleurs à la conseillère. Certaines organisations poussent parfois l'audace jusqu'à imposer une période de probation pour le nouveau poste. C'est comme demander à un gérant de magasin de faire ses preuves comme simple vendeur!

La psychologue Dominique Lhuilier est l'une des rares spécialistes de la placardisation, qu'elle compare à une «néantisation sociale». Maître de conférence en psychologie sociale à l'université Paris-VII, elle a interrogé une centaine de travailleurs français «tablettés», tant dans le secteur public que privé. Elle partage les réflexions troublantes de ces condamnés au non-travail forcé dans Placardisés : des exclus dans l'entreprise (Paris, Seuil, 2002). Y témoignent notamment l'ex-responsable d'un service d'urbanisme confiné à la «gestion» d'un dépôt d'ordures bidon, un comptable dont on a déménagé le bureau dans le hangar d'un abattoir, un adjoint administratif déclassé à l'entretien d'un cimetière.

Selon l'auteure, la vulnérabilité du placardisé est étroitement liée à la place qu'occupait le travail dans sa vie. Quand on a misé beaucoup sur la carrière, qu'on a répondu favorablement aux sollicitations de l'entreprise, on se trouve fort dépourvu lorsque se dérobe l'élément central de notre vie, rappelle-t-elle.

Se relever
Les placardisés doivent aussi subir l'épreuve douloureuse de l'éloignement des collègues de travail, un peu comme s'ils étaient porteurs d'une maladie contagieuse. Parlez-en à Nathalie (nom fictif), cadre dans la fonction publique québécoise. Son poste mis sur la glace lors d'une réorganisation, elle a dû se pointer le bout du nez au travail chaque matin mais sans boulot à abattre. Confinée dans le fin fond d'un corridor, elle n'avait plus accès à son bureau ni à son téléphone.

«Du jour au lendemain, je suis devenue persona non grata. Mes anciens employés ne me parlaient plus. Je n'avais rien à faire. Pour occuper mon temps, je lisais le journal.» Nathalie ne s'est pas laissé abattre pour autant. Multipliant les démarches, elle a obtenu un job dans le même ministère près de deux mois plus tard. «Même si c'était un poste de niveau inférieur, je suis allée chercher de nouvelles connaissances qui m'ont servi dans mes emplois subséquents.»

De nouveau, elle a gravi des échelons, jusqu'à ce qu'elle soit écartée une seconde fois parce qu'on jugeait qu'elle n'était plus la personne de la situation. Elle a été replacée dans un poste de niveau inférieur - celui qu'elle occupe depuis un an. Elle préfère néanmoins s'attarder sur les bons côtés de cette expérience : elle travaille près de son domicile, dans un meilleur environnement de travail et avec un patron subjugué par la qualité de la besogne qu'elle accomplit.

Aussi grande soit l'amertume, toute personne mutée doit conserver une bonne attitude, souligne Louise Brochu. «Lorsqu'on accepte le nouveau poste, il faut se mettre dans un mode d'action et non jouer la victime. Si la personne fait un tel cheminement, elle sera alors capable d'aborder la situation de façon positive et d'obtenir de bons résultats.»

Je veux descendre!
Au nom d'une meilleure qualité de vie, des employés prennent le taureau par les cornes pour être mutés dans un poste de niveau inférieur. Être le big boss, ce n'est pas la tasse de thé de tout le monde!

Ainsi, pour la génération des 20-35 ans, atteindre le sommet de l'organisation n'est plus un gage de bonheur et de réussite professionnelle, explique Claude Forget, psychologue industriel et associé chez André Filion & Associés à Québec, une firme de psychologie industrielle et de gestion de carrière. «Au sein de notre cabinet, tous n'aspirent pas à devenir associés!» illustre-t-il. D'après lui, autonomes et indépendants, les jeunes de 25 ans n'hésitent plus à quitter un poste de gestion pour redevenir de simples cols blancs. Question de choisir un emploi qui convient mieux à leurs champs d'intérêt, à leurs forces et à leur rythme de vie.

La conseillère en gestion de carrière Louise Brochu émet toutefois des réserves à l'endroit des gens qui convoitent un job moins stressant et moins énergivore. «Une secrétaire et un directeur qui se rapportent à un vice-président ne travaillent peut-être pas moins que ce dernier, prévient-elle. Plus une personne monte les échelons, plus il est facile pour elle de gérer son horaire et... de déléguer.» L'«auto-déclassement» est selon elle une avenue à n'emprunter qu'avec prudence.

Stratégie pour le moins originale, des employés choisissent de descendre d'un échelon pour mieux décrocher une promotion. Le travailleur va ainsi chercher une compétence particulière que son poste actuel ne lui permet pas de développer mais dont il a besoin pour être promu, explique Mario Leblanc. Par exemple, un cadre intermédiaire convoitant un siège de direction peut demander d'être muté à un poste de coordonnateur pour explorer d'autres tâches. «C'est un recul pour mieux sauter! C'est une stratégie de planification de carrière risquée, mais souvent, ça marche.»

Professeur agrégé à la faculté d'éducation de l'Université de Sherbrooke et directeur du Centre de recherche interuniversitaire sur l'éducation et la vie au travail, Charles-Henri Amherdt estime d'ailleurs que les travailleurs déclassés auraient avantage à voir leur situation de façon plus positive. «Présentement, la promotion est vue comme une récompense. Une mutation vers un poste de niveau inférieur, comme une punition», déplore l'auteur du livre Le chaos de carrière dans les organisations : à la découverte de l'ordre caché derrière le désordre apparent (Montréal, Nouvelles, 1999). Un déclassement peut être un outil de développement des compétences, poursuit-il, comme dans le cas d'une mutation temporaire afin de développer des atouts. «Dès lors, la mutation n'est pas une punition, mais un enrichissement pour le travailleur et l'entreprise.»

Survivre au déclassement, c'est possible! Qu'il soit ou non initié par l'employé, il peut servir de tremplin à une exploration de soi-même et de ses aspirations, disent les experts consultés. À ne pas perdre de vue si un jour vous croyez être au fond du baril...


Accepter ou se révolter?
  • Pour déterminer si vous devriez accepter un déclassement, demandez-vous si vous postuleriez pour ce travail si vous étiez sans emploi.

  • Demandez à votre employeur qu'il vous alloue une ou deux semaines de réflexion.

  • Recueillez des informations sur le poste proposé. Déterminez s'il répond à vos objectifs professionnels et personnels (ex. : acquisition de nouvelles compétences, tremplin vers une autre carrière, charge de travail réduite, etc.).

  • Informez-vous auprès du service des ressources humaines ou de votre syndicat pour savoir si l'entreprise peut agir de la sorte ou si vous avez des recours.

  • Si le patron peste contre votre rendement, assurez-vous qu'il vous a donné tous les outils nécessaires (ex. : formation, accompagnement professionnel, mentorat) pour corriger la situation avant de vous muter. Si vous êtes rétrogradé, assurez-vous qu'il y a eu gradation des sanctions : avis verbal, avis écrit et suspension avec ou sans solde. Seule une faute grave peut justifier une rétrogradation immédiate.

  • Communiquez avec la Commission des normes du travail si la mutation s'apparente à du harcèlement moral au travail, un congédiement déguisé ou encore si vous pensez que le syndicat a fait preuve d'incompétence ou de discrimination dans l'évaluation de votre dossier.

  • Négociez les conditions rattachées au poste comme vos nouvelles tâches, le maintien du salaire, la formation offerte, etc.

  • Si vous acceptez le poste, chassez toute forme de ressentiment à l'égard de l'entreprise. Adoptez une attitude positive.

  • Investissez-vous dans vos nouvelles tâches. Fixez-vous des objectifs, comme occuper le poste pendant deux ans pour aller chercher une expertise X ou Y.

  • Dans le cas d'une mesure disciplinaire, prenez-vous en main. Acceptez votre part de responsabilité et corrigez votre comportement.

  • Si vous n'êtes plus l'homme (ou la femme) de la situation, acceptez-le. À l'avenir, capitalisez sur vos atouts et travaillez vos points faibles.

  • Regardez ailleurs si l'emploi est sans intérêt pour vous et que vos relations avec l'employeur tournent au vinaigre.

  • Si vous quittez l'entreprise, négociez avec votre patron une prime de séparation et l'accès à un service de réaffectation.

  • Dans votre CV, ne cachez pas votre mutation et, en entrevue, expliquez les leçons que vous en avez tirées.

(Sources : Louise Brochu, Brochu et Labre; Mario Leblanc, Leblanc et Associés; Claude Forget, André Filion & Associés; Noël Mallette, professeur en relations de travail à l'Université du Québec à Montréal.)


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