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  [Salon]
Jane Jenson, des Réseaux canadiens de recherche en politiques publiques, et la pauvreté chez les travailleurs
Les deux solitudes

par Éric Grenier
Photo : Stéphane Gougeon

Le marché de l'emploi est désormais cassé en deux : des emplois minables aux conditions stagnantes pour les plus démunis, et des emplois formidables aux conditions «gagnantes» pour les plus favorisés. C'est ce qu'a constaté Jane Jenson, auteure du rapport Catching Up to Reality: Building the Case for a New Social Model. Ce document des Réseaux canadiens de recherche en politiques publiques (RCRPP) trace un portrait peu reluisant de l'état du marché du travail au Canada. Notamment, l'écart entre riches et pauvres s'accroît rapidement, parce que les classes moins favorisées ont de moins en moins accès à des emplois de qualité.

Selon la professeure en science politique de l'Université de Montréal, l'heure est venue pour les gouvernements de revoir l'«architecture sociale» du Canada, afin de tenir compte des réalités d'aujourd'hui. Et surtout, pour éviter au pays une forme de «taiwanisation» de son marché de l'emploi.


Selon vous, le temps est venu de revoir en profondeur les politiques publiques canadiennes. Qu'est-ce qui ne va pas, notamment en ce qui regarde le marché du travail?
Le système social actuel n'a pas évolué au même rythme que le reste de la société. Il est bâti sur des structures qui datent de l'après-guerre. Par exemple, l'ensemble de nos politiques sociales n'ont pas encore tenu compte de l'arrivée massive des femmes sur le marché du travail, ni des nouvelles vagues d'immigration, pas plus qu'elles n'ont intégré les changements survenus dans le marché du travail, comme l'explosion des emplois à temps partiel et le travail autonome.

Quelles sont les conséquences de ce système inadapté?
Cela a donné un marché du travail à deux vitesses. D'abord, notre économie s'est transformée : basée sur le secteur manufacturier et l'exploitation des ressources naturelles, elle s'est mutée en économie de services et du savoir. Cette transformation a provoqué une fracture dans le marché du travail. De plus en plus, il n'y a que deux types d'emplois : des emplois «bas de gamme», mal payés, et des «haut de gamme», bien rémunérés. Or, un couple dont les deux membres travaillent à temps plein, au salaire minimum, vit nettement sous le seuil de faible revenu. Imaginez ce que c'est pour une famille monoparentale. Est-ce normal? Nous croyons que non.

Le Canada, un nouveau Taiwan? C'est exagéré. Au moins à Taiwan, de plus en plus, ils ont de meilleurs emplois...
Prenez l'arrivée des femmes sur le marché du travail. Elle n'est pas seulement attribuable au besoin de s'affranchir et au droit de s'épanouir hors de la maison, mais elle s'explique aussi par la nécessité économique de notre époque où deux salaires sont maintenant presque indispensables.

Cette présence des femmes sur le marché de l'emploi a amené avec le temps un sujet devenu incontournable aujourd'hui, la conciliation travail-famille. Avant les années 1970, cette idée de marier carrière et vie de famille aurait paru saugrenue. Mais de nos jours, presque tous les citoyens ont ce souci, et toutes les organisations - gouvernements, partis politiques, entreprises - sont appelées à en faire une priorité. Ça oblige les gouvernements à créer une nouvelle mission de l'État, soit les services à la petite enfance, au même titre que les écoles, les hôpitaux et les routes. Pour le moment, à l'exception du Québec avec ses centres de la petite enfance, les gouvernements traînent en ce domaine.

À quelles conditions attribuez-vous cette situation de marché de l'emploi à deux vitesses?
Le Canada a eu une stratégie de développement de l'emploi axée sur le secteur des services, comme toutes les sociétés. Cependant, ici, à l'instar des États-Unis et de la Grande-Bretagne, nous avons privilégié un secteur des services dominé par les emplois mal rémunérés. Or, il est possible de le doter d'emplois bien rémunérés. Toutes les grandes privatisations survenues ces dernières années au Canada ont contribué à transformer des emplois de qualité en emplois précaires. Il faut donc revoir cette idée reçue selon laquelle réduire les salaires et les conditions d'emploi générales mène à une économie plus performante.

Pourquoi a-t-on davantage besoin aujourd'hui de deux revenus par famille qu'il y a 30 ou 40 ans? Est-ce parce que nos besoins matériels ont augmenté ou y a-t-il d'autres raisons?
Certes, nous vivons dans une société davantage motivée par la consommation qu'au temps de ma jeunesse. Mais ça n'explique certainement pas tout. Pendant les années 1950 et 1960, un homme avec un diplôme d'études secondaires pouvait imaginer trouver un bon emploi dans le secteur industriel, qui lui permettrait de subvenir aux besoins de la famille. Mais ces emplois sont de plus en plus rares, ils ont été remplacés pour une bonne part par des emplois du secteur des services. Or, ces derniers sont traditionnellement moins rémunérateurs que ceux de l'industrie ou de l'exploitation des ressources naturelles.

À vous entendre, on a l'impression que le Canada n'a pas progressé économiquement. Pourtant, notre niveau de vie a augmenté depuis les années 1960, non?
Oui, vous avez raison, il y a eu de grands progrès économiques au Canada. Mais cette richesse a été répartie de manière inéquitable. Jusqu'au milieu des années 1990, nous n'avions pas vu cette fracture du marché du travail, à cause de la générosité de nos programmes sociaux. Mais à partir du moment où les gouvernements ont commencé à sabrer dans ces programmes, comme dans l'assurance-emploi et dans l'aide sociale, on a découvert ce gigantesque écart qui existait dans le marché du travail. Et cet écart s'agrandit sans cesse.
Si un travailleur n'a pas accès à un salaire minimum convenable, c'est l'État qui devra payer par le biais des programmes de supplément du revenu aux familles. Un salaire minimum peu élevé, c'est une forme de subvention aux entreprises... payée essentiellement par la classe moyenne.
Est-ce exagéré de qualifier le Canada de Taiwan de l'Amérique du Nord?
Le Canada, un nouveau Taiwan? C'est exagéré. Au moins à Taiwan, de plus en plus, ils ont de meilleurs emplois...

Va-t-on vers une disparition de la classe moyenne?
La classe moyenne ne disparaît pas, mais elle s'étiole. Chaque fois qu'on coupe dans les programmes sociaux,la classe moyenne s'affaiblit davantage. Aux États-Unis, où l'État est moins présent dans la redistribution de la richesse, l'affaiblissement de la classe moyenne est nettement plus prononcé. Au Canada, c'est en Ontario et en Alberta que les écarts entre riches et pauvres sont les plus importants. Incidemment, ce sont les deux provinces où on a le plus coupé dans les programmes sociaux.

Que proposez-vous pour contrer la précarisation de l'emploi, qui semble être une préoccupation majeure des RCRPP?
Les travailleurs à statut précaire doivent pouvoir bénéficier des mêmes droits que les autres. Présentement, cette catégorie de travailleurs n'a pas un accès juste au droit à la syndicalisation, à l'assurance-emploi ou à certaines protections sociales. Aussi, l'État peut difficilement décourager l'utilisation de bas salariés dans l'entreprise privée, mais il peut montrer l'exemple en cessant d'octroyer des contrats à des sous-traitants privés, qui offrent des conditions de travail inférieures, pour la prestation de services publics. Je sais que ce n'est pas une idée très populaire en ce moment, mais une bonne partie de la dégradation du marché de l'emploi au Canada provient de la privatisation de certains services publics, comme l'entretien des hôpitaux.

Mais a-t-on vraiment les moyens? Les finances de l'État sont à bout de ressources, et les citoyens, même raisonnablement rémunérés, ont de la difficulté à joindre les deux bouts tellement ils sont imposés.
Nous ne pouvons promettre une réduction des impôts et espérer atteindre l'objectif d'une société où chacun peut gagner sa vie convenablement. Quand on leur pose la question, les contribuables sont prêts à payer davantage d'impôts, pourvu qu'ils reçoivent plus de services en échange. Actuellement, c'est la classe moyenne qui soutient financièrement les gouvernements. Ces contribuables paient des impôts pour que les autres aient des services. Ce n'est pas très intéressant pour eux, et on les comprend. C'est pour cette raison que la politique de la petite enfance au Québec m'apparaît géniale, puisque les services de garde à 7 $ par jour s'adressent à l'ensemble de la population. C'est vers ce type d'intervention que les gouvernements doivent se diriger. Il ne faut pas défaire le modèle québécois des centres de la petite enfance, mais l'étendre à l'ensemble du Canada.

Ne doit-on pas aussi revoir le rôle de l'État, pour qu'il laisse plus de chances aux initiatives individuelles et cesse de décider à la place du citoyen?
Il est vrai qu'à une certaine époque de nombreux programmes gouvernementaux étaient construits de telle sorte que leurs bénéficiaires se retrouvaient ni plus ni moins sous la tutelle de l'État. C'était le cas de l'aide sociale. Aujourd'hui, c'est moins vrai. Mais les gouvernements doivent davantage venir en aide aux citoyens qui veulent progresser dans la vie, par exemple en leur donnant le plus vaste et facile accès à l'éducation et à la formation professionnelle et continue. C'est comme le salaire minimum : les gouvernements doivent être plus exigeants envers les employeurs à cet égard. Si un travailleur n'a pas accès à un salaire minimum convenable, c'est l'État qui devra payer par le biais des programmes de supplément du revenu aux familles. Un salaire minimum peu élevé, c'est une forme de subvention aux entreprises... payée essentiellement par la classe moyenne.


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