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Michel Cartier, professeur en communication à l'UQAM, et l'avenir des TI au Québec
TI-Québec

par Éric Grenier

Montréal s'est considérablement mieux tiré de la débandade du secteur des technologies de l'information (TI) que les autres villes canadiennes : en 2003, alors que Toronto et Vancouver peinaient à retrouver les emplois perdus, Montréal avait déjà récupéré plus des deux tiers des postes abolis au plus fort de la tourmente.

Mais avant de pavoiser, Michel Cartier tient à mettre la barre sur le T et le point sur le I. À son avis, le Québec a raté son premier virage vers la nouvelle économie. Et à la veille de négocier le second, il dérape déjà.

L'industrie québécoise des TI s'est laissé distancer par la concurrence étrangère, souligne-t-il. Trop de querelles de clocher, pas assez d'ouverture sur le monde et un manque total de cohésion entre les gouvernements, les entreprises et les milieux de la recherche nuisent maintenant aux chances du Québec de prendre le train des nouvelles révolutions technologiques.


Michel Cartier est professeur en communication à l'UQAM et consultant dans le domaine des TI. Il a aussi fondé le Réseau de veille sur les technologies de l'information (RVTI).


Quatre ans après la débandade de l'industrie des technologies de l'information (TI), que reste-t-il de ce secteur ici? Le Québec, Montréal en particulier, peuvent-ils toujours se targuer d'être des technopoles des TI?

Dans l'ensemble des études que moi-même ou d'autres personnes avons réalisées, Montréal n'a jamais figuré sur une liste des technopoles. Ni avant ni après la crise des technos. Pourtant, nous ne manquons pas de capitaux ni de talents pour développer des entreprises en TI viables et prospères. Mais Montréal ne bénéficie pas d'un réseau intégré, où tous les acteurs de l'industrie se parleraient, prendraient des décisions communes. C'est ça, une technopole : c'est un réseau de connaissances dans un lieu géographique donné.

Tout le monde a vécu la crise des technos. Pourtant, des pays comme l'Irlande, les pays scandinaves et Israël ont continué malgré tout à développer leur nouvelle économie. Si bien qu'ils nous ont dépassés largement à ce chapitre. Ce que ces pays ont en commun, et qui les différencie de nous, c'est qu'ils ont intégré leurs forces. Tout le monde a tiré du même côté pour développer un secteur technologique fort.

Tout ce qui nous manque pour développer une véritable technopole, c'est un plan intégré de développement.

Pourtant, il y a eu des initiatives pour développer des créneaux très précis, comme ceux des cités du multimédia et du commerce électronique?

Elles n'ont pas donné les résultats escomptés. Le gouvernement a voulu contenter tout le monde et a saupoudré ses efforts, plutôt que de concentrer ses actions dans quelques créneaux bien définis. Les trois acteurs en présence - les gouvernements, les entreprises et les universités - ne se sont jamais concertés pour se donner des objectifs communs de développement. Chaque groupe, chaque organisation, chaque milieu réclame les fonds publics et privés pour prendre le leadership dans un domaine en particulier. Dans le domaine de la formation, par exemple, on a confié à des cégeps certaines formations, puis d'autres au secteur privé; à un moment donné, il y a eu des chevauchements inutilement coûteux entre les divers programmes offerts. Quand les universités ont réclamé à leur tour le droit d'offrir des cours, cégeps et institutions de formation privées se sont battus pour les garder à l'écart.

Le temps qu'il a fallu pour démêler cet imbroglio a fait en sorte que les universités québécoises ont commencé à donner leurs programmes en technologie de l'information trop tard pour soutenir la croissance du secteur.

Même chose pour la recherche - sans laquelle il ne peut y avoir de croissance parce qu'elle est la source de toutes les innovations. Il n'y a pas vraiment eu de sommes investies dans la recherche par nos gouvernements. Il ne fallait pas s'attendre à ce que le secteur privé inonde les programmes universitaires d'argent pour la recherche. Il ne fallait pas non plus s'attendre à ce qu'il fasse seul l'effort de la recherche.

Ailleurs, à New York par exemple, l'ensemble des joueurs de l'industrie des TI et les gouvernements se sont concertés pour atteindre des objectifs très précis, comme prendre le leadership dans le secteur des contenus liés à l'édition et à la télévision. À Los Angeles, comme de raison, on s'est concentré dans les technologies liées au cinéma. À San Francisco, on a visé le logiciel. Dans ces trois cas, on s'est concerté à propos de la formation, de la recherche et du développement, du financement des entreprises et des stratégies commerciales.

Il y a tout de même eu d'importants développements dans l'industrie des TI au Québec depuis 10 ans...

Nous nous sommes contentés de bien nous équiper en technologies et infrastructures technologiques de toutes sortes. On a cru que notre créativité - et nous sommes à mon avis l'une des nations les plus créatives de la planète! - allait faire le reste. Sauf que nous créons des gadgets ou des technologies formidables, mais qui arrivent deux ans trop tard sur le marché.

Montréal a pourtant un créneau, malheureusement sous-développé, qui lui est tout destiné : le multimédia multilingue. Notre richesse au Québec, c'est d'avoir le talent pour raconter des histoires et pour le faire en plusieurs langues. Malheureusement, il n'y a jamais eu de volonté de développer ce créneau à son juste potentiel.

Quels sont les secteurs des TI qui se sont le mieux tirés des difficultés des dernières années?

Au cours des années passées, on s'est distingué par le développement des créneaux du multimédia, des jeux et des effets spéciaux. Il s'agit des trois secteurs où on a le mieux réussi.

Quant à l'avenir, le domaine des effets spéciaux s'est trouvé une niche suffisamment bonne pour se maintenir bien en vie. Le jeu vidéo demeure aussi une force, notamment grâce à l'arrivée de la société américaine Electronic Arts (qui créera 200 emplois cette année) et les projets d'investissements supplémentaires d'Ubi Soft. Ce sera un domaine effervescent, puisque les innovations technologiques pour les nouvelles consoles de jeux font en sorte que les circuits électroniques seront encore plus puissants. Ils pourront diffuser des effets spéciaux encore plus spectaculaires. De toutes nouvelles générations de jeux attendent donc d'être développées.

De son côté, le multimédia sera ragaillardi par l'arrivée d'ici à 2005 du nouveau Web, que je nomme le Web intuitif.

Montréal a un créneau, malheureusement sous-développé, qui lui est tout destiné : le multimédia multilingue.
De quoi s'agit-il?

C'est un Web où la navigation se fera davantage par intuition que par lecture. La majorité des gens se perdent dans le dédale des contenus Web d'aujourd'hui; ils réussissent à se débrouiller seulement à partir de ce qu'ils arrivent à lire à l'écran. Les sites issus du nouveau Web - dit de troisième génération - offriront un accès plus rapide, plus précis et plus facile à l'information recherchée par les internautes. Ils offriront un service personnalisé en adaptant leur contenu au profil des usagers. Ils permettront également de toucher des clientèles dont le nombre sera suffisamment important pour supporter les nouvelles activités au coeur de la nouvelle économie et de la société du savoir : le e-commerce (commerce électronique), le e-learning (l'enseignement en ligne), le e-gouvernement (le gouvernement branché), etc.

Le développement du Web de troisième génération donnera un second souffle à l'industrie du multimédia. Mais surtout, on pourra s'attendre à ce qu'il permette enfin le boum promis par la nouvelle économie, puisqu'une masse critique suffisante de personnes pourront maintenant utiliser ces outils à leur aise. Toutes les grandes stratégies dans l'industrie des TI aux États-Unis visent à développer ce Web intuitif et à s'y adapter. C'est ce qui alimente les grandes manoeuvres de Bill Gates et de Microsoft, notamment, avec les projets du Web par la télévision (WebTV), par exemple. N'importe quelle entreprise au Québec qui oeuvre dans le domaine des médias, du multimédia et de la langue doit comprendre ce phénomène si elle veut survivre.

Et croyez-vous que ces entreprises le comprennent?

J'estime qu'il y a 40 % des entreprises en TI au Québec qui ne comprennent pas cette nouvelle révolution médiatique, ni même la sentent. Ce qui explique peut-être pourquoi il n'y a à peu près personne au Québec qui fait du nouveau Web - je pense qu'ils sont tout au plus une demi-douzaine. Les entreprises qui gardent les yeux fermés sont condamnées à plus ou moins brève échéance, à mon avis. C'est une catastrophe : selon mes propres estimations, 40 %, c'est nettement supérieur à ce qu'on retrouve ailleurs, en particulier dans des pays concurrents.

Comment expliquer cette situation?

Deux problèmes nous affligent. Il n'y a pas suffisamment de Québécois qui parlent l'anglais. Donc une grande partie des Québécois ne regardent pas ni ne se renseignent sur ce qui se fait ailleurs, surtout aux États-Unis, d'où la majorité des innovations émanent. L'autre problème, c'est que nous ne faisons pas de veille. La veille, ce sont des gens qui surveillent, compilent et analysent tout ce qui se dit et se fait autour des TI à travers le monde. Il y a la veille technologique - qui fait quoi? -, la veille commerciale - que font les concurrents? - et la veille stratégique - quelles innovations faut-il développer? Nous ne sommes qu'une poignée de cracks à le faire et nous ne pouvons pas tout déceler. Sur les 10 000 veilleurs qu'on compte dans les pays développés, il n'y en a qu'une dizaine qui proviennent du Québec. C'est inadmissible. Ni le gouvernement, ni les entreprises, ni les institutions d'enseignement ne font de veille. Le gouvernement et l'industrie auraient intérêt à se concerter pour établir à travers le Québec un véritable réseau de veille.

Jusqu'à quel point est-ce important pour le Québec de développer et de soutenir son industrie des TI?

Il n'y aura pas d'économie québécoise sans Internet. C'est aussi simple que ça. L'économie de demain sera celle de la nouvelle économie, des technologies de l'information et de la communication.

Notre industrie repose maintenant sur un modèle économique viable, contrairement à la fin des années 1990. Et je le répète, nous avons le talent pour réussir. Il suffit seulement que le monde des TI au Québec se coordonne enfin et se donne un plan de développement cohérent.


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