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  [Formation | Emploi]
L'emploi en ingénierie
L'appel du marché

par Pierre St-Arnaud

L'emploi en ingénierie est particulièrement sujet aux fluctuations conjoncturelles. À preuve, l'éclatement de la bulle des technologies de l'information et des communications (TIC) a eu un impact négatif puissant et immédiat sur l'emploi en génie informatique. De même, le choc du 11 septembre 2001 a littéralement coupé le souffle à une industrie aéronautique qui battait déjà de l'aile.


L'équation qui a propulsé le génie civil d'un état de mal-aimé à celui de super-vedette est simple : absence d'embauche durant plusieurs années + baisse des inscriptions universitaires = vieillissement de la main-d'oeuvre. «Dans les années 1990, avec la récession, les diplômés en génie civil n'arrivaient pas à trouver du travail, car il y avait peu d'investissements publics dans les grosses infrastructures. Les inscriptions dans les universités ont alors énormément diminué», explique Julie Rabemananjara, économiste au Centre d'étude sur l'emploi et la technologie. Résultat? Plus du tiers (36 %) des ingénieurs civils sont âgés de 45 ans ou plus, selon Emploi-Québec. Cette proportion atteint près de la moitié dans le secteur public, et l'Association professionnelle des ingénieurs du gouvernement du Québec prévoit qu'il faudra pourvoir à environ 400 postes d'ici à 10 ans pour cause de départs à la retraite.

À cette équation s'ajoute maintenant une forte hausse de la demande, rapporte Lise Lauzon, conseillère au Service carrière de SERVIQ, la corporation de services des ingénieurs du Québec. «Les activités ont repris du côté de la construction. Tout ce qui concerne l'infrastructure municipale et le transport va bien. Les ministères et les municipalités, qui n'ont pas embauché depuis des années, ont tout à coup besoin d'ingénieurs, mais leurs employés vieillissent et commencent à partir à la retraite.»

L'appel du marché est entendu, selon Paul Fortier, vice-doyen au développement et à la recherche de la faculté de sciences et génie de l'Université Laval. «Le nombre d'étudiants inscrits en génie civil a déjà commencé à augmenter.» Il ajoute que la demande avantage aussi les diplômés d'autres secteurs traditionnels du génie : génie industriel, mécanique, chimique et électrique. Selon Emploi-Québec, les perspectives y sont favorables ou très favorables sur l'horizon 2001-2006. Les taux de chômage de ces disciplines, compilés par SERVIQ en septembre 2003, varient de 4 à 4,5 %, exception faite de celui du génie électrique, qui atteint 6,1 %.

Si le taux de chômage en génie électrique est relativement plus élevé, c'est uniquement parce qu'il englobe les sous-spécialisations liées au secteur des TIC (notamment le génie informatique). La demande est très forte dans les disciplines traditionnelles touchant l'électricité, l'électrotechnique ou la puissance électrique, par exemple. Et qui dit électricité, au Québec, dit Hydro-Québec. La société d'État n'a pas embauché durant de nombreuses années, son personnel prend de l'âge et voilà qu'elle prévoit la construction de nouveaux barrages ainsi que le développement et la consolidation de son réseau. Bref, il lui faudra des ingénieurs!

L'Association professionnelle des ingénieurs du gouvernement du Québec prévoit qu'il faudra pourvoir à environ 400 postes d'ici à 10 ans pour cause de départs à la retraite.
Un milieu proactif
Hydro-Québec n'a pas attendu la pénurie pour réagir. La société a créé en 2001 l'Institut en génie de l'énergie électrique, en collaboration avec six universités et des partenaires industriels, dont ABB, Alstom, Dessau-Soprin et SNC-Lavalin. L'Institut, situé à l'École Polytechnique, est principalement financé par la société d'État et reçoit des étudiants en génie de différentes universités ayant déjà une base en électrotechnique. Hydro-Québec s'est engagée à embaucher de 15 à 25 diplômés par année, et la participation des partenaires industriels, qui offrent bourses et stages, démontre bien leur intention de recruter.

L'industrie de la plasturgie est aussi allée au-devant de ses besoins. «L'Université Laval a été pressentie par l'industrie pour élaborer le certificat en plasturgie, qui est maintenant offert aussi à l'Université de Sherbrooke et à l'Université de Montréal (École Polytechnique), raconte Paul Fortier. En plus, nous avons inclus des options en plasturgie dans les programmes de génie où cela se révélait pertinent (chimique, mécanique, des matériaux, de la métallurgie). L'industrie est venue nous chercher parce qu'elle avait un besoin et qu'elle était prête à mettre de l'argent sur la table.» L'entreprise est un succès : le taux de placement des sortants du certificat avoisine les 100 %, selon les responsables du programme, qui songent à créer un baccalauréat complet en plasturgie.

Les universités ajustent aussi d'elles-mêmes leurs programmes en fonction des besoins du marché. C'est le cas de l'École de technologie supérieure (ETS), où la formation est à ce point pratique qu'il faut un DEC technique pour y être admis. «Nous formons ce que l'on pourrait appeler des ingénieurs d'application», explique Normand Lalonde, directeur du Service du recrutement et du placement à l'ETS. Les stages y sont obligatoires et l'École en supervise 1 800 par année, ce qui lui ouvre une fenêtre sur la réalité du marché. «Nous avons des liens avec 600 ou 700 entreprises. Nous rencontrons les stagiaires, nous visitons les entreprises, et les gens de l'industrie sont présents à tous les niveaux de direction et d'administration de l'École.»

Pour sa part, l'Université de Sherbrooke mise sur le mode d'enseignement coopératif, dans le cadre duquel l'entreprise participe à la formation des étudiants par le biais de stages rémunérés. «En discutant avec nos stagiaires, nous adaptons constamment notre programme pour répondre aux besoins de l'industrie», explique Pierre Lemieux, vice-doyen à la recherche de la faculté de génie.

D'autres compétences à enseigner
L'Université de Sherbrooke innove également du côté des compétences périphériques - communément appelées les «soft skills» - avec la mise sur pied cette année, de concert avec l'Université Bishop's, d'un double baccalauréat génie-Liberal Arts (sciences humaines). L'idée est de donner aux ingénieurs un bagage critique, une vision sociale et des outils de communication bilingues. Selon les intervenants interrogés, la capacité de communiquer, de travailler en équipe et de gérer du personnel ou des projets est ce qui fait le plus cruellement défaut aux diplômés. Sylvain Gélinas, conseiller en ressources humaines chez Dessau-Soprin, une société canadienne d'ingénierie à l'échelle nationale et internationale, confirme : «On demande aux ingénieurs d'avoir des capacités en gestion de projet, des habiletés de communication. Mais on doit leur enseigner cela en formation continue parce qu'ils ne sont pas nécessairement prêts pour ça au terme de leurs études.»

Roger Martin, directeur du Bureau des affaires académiques de l'École Polytechnique, en est conscient. «L'industrie reproche à nos étudiants d'avoir une tête bien pleine, mais pas toujours bien faite.» Il précise que l'institution a amorcé en novembre une révision complète de ses programmes, et que cette question occupe une place centrale dans la réflexion. À l'Université de Sherbrooke, l'étroit contact avec l'industrie avait déjà permis de cerner cette lacune, d'où le double baccalauréat qui s'inscrit dans une démarche entreprise de longue date, selon Pierre Lemieux. «L'industrie a beaucoup insisté pour que nos étudiants apprennent à communiquer. Ils doivent savoir faire des présentations parce qu'un ingénieur doit être en mesure de "vendre" ses projets.»
La capacité de communiquer, de travailler en équipe et de gérer du personnel ou des projets est ce qui fait le plus cruellement défaut aux diplômés.
Nouvelles tendances
Au besoin d'élargir le champ des compétences en gestion et en communication des ingénieurs s'ajoute celui de les spécialiser davantage afin qu'ils suivent l'explosion des connaissances dans leur domaine.

On assiste ainsi à la création de programmes très pointus. L'Université de Sherbrooke, par exemple, propose les domaines de la biotechnologie et de la biomécanique, où les ingénieurs oeuvrent avec des professionnels de la santé, un secteur considéré comme prometteur. Une spécialisation en nanotechnologies (microminiaturisation) est également en chantier, car on y voit un potentiel quasi infini - en médecine, par exemple, on pourra implanter aux patients des appareils de la grosseur d'une tête d'épingle capables de suivre ou d'assurer des fonctions vitales.

Toutes les universités ont aussi créé un volet «génie vert» pour sensibiliser les étudiants à la question environnementale, bien qu'aucune n'offre de programme en génie de l'environnement au premier cycle. On a plutôt ajouté l'option environnement dans les divers programmes de génie - civil, agricole, chimique, etc. - et confié la spécialisation en environnement aux études de deuxième et de troisième cycle.

Le nouveau programme de génie des technologies de l'information de l'ETS reflète pour sa part une approche de l'institution qui consiste à former des «généralistes spécialisés», explique Normand Lalonde. «Ces gens ont une vue d'ensemble sur l'informatique, le logiciel, le multimédia, la téléphonie IP, etc. Ils deviendront des intégrateurs de toutes ces nouvelles technologies dans l'entreprise.» Il en va de même pour le programme de génie de la production automatisée.

Pour Eleanore McNaughton, conseillère au Centre de carrières en génie de l'Université McGill, cette mentalité devrait habiter les futurs ingénieurs. «Je leur conseille d'aborder le programme comme des spécialistes, mais aussi comme des généralistes. Ils doivent bien comprendre qu'il s'agit d'une base, que ce n'est pas une fin en soi, mais une façon de penser qui ne doit pas les limiter à ce qu'ils ont spécifiquement étudié.»
  • Il y a 47 435 ingénieurs au Québec, dont 42 497 hommes et 4 938 femmes.
  • Les spécialités regroupant le plus grand nombre d'ingénieurs sont : le génie mécanique, avec 12 430 ingénieurs (26 %); le génie électrique, avec 10 849 ingénieurs (23 %); le génie civil, avec 8 848 ingénieurs (19 %).
  • Quelque 77,3 % des ingénieurs travaillent dans le secteur privé, dont 26,8 % dans le secteur manufacturier et 15,9 % en génie-conseil; 22,7 % travaillent dans les secteurs public et parapublic et dans les sociétés d'État.
  • En moyenne, un ingénieur gagne 77 900 $ par année et possède 17 ans d'expérience.
  • Le salaire moyen pour les trois années suivant l'obtention d'un baccalauréat est de : 40 800 $ (sortant); 45 700 $ (1 an d'expérience); 48 100 $ (2 ans d'expérience).
(Sources : Ordre des ingénieurs du Québec. Statistiques sur les spécialités initiales, 12 novembre 2003; SERVIQ. Enquête sur la rémunération des ingénieurs salariés du Québec 2003.)


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