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[Salon
: Nicole Boily, présidente sortante du Conseil de la famille et de l'enfance, et la conciliation famille-travail]
La famille souffre
par
Éric Grenier
C'est cette année que le gouvernement du Québec doit élaborer sa
politique de conciliation famille-travail. Mais pour Nicole Boily, qui
fut présidente du Conseil de la famille et de l'enfance de 1998 à la fin
de 2003, c'est l'ensemble de la politique familiale du Québec qui cloche.
Les difficultés des parents à conjuguer carrière et famille ne sont qu'une
facette du problème. À vouloir s'occuper seulement de cet aspect, le gouvernement
ferait fausse route.
Après cinq ans consacrés à l'examen des embûches auxquelles font face
les familles québécoises, Nicole Boily lance un appel pour l'ébauche d'une
politique globale de la famille qui toucherait le travail, mais aussi
la fiscalité, le transport en commun, l'accès au logement, les garderies,
les loisirs, etc.
Le ministre de l'Emploi, de la Solidarité sociale et de la Famille, Claude
Béchard, déposera cette année une politique de conciliation famille-travail.
Quels principes devraient le guider dans l'élaboration de cette politique?
Ce n'est pas une politique pour la conciliation famille-travail qu'il
nous faut, mais une politique globale de la famille. La conciliation famille-travail
n'est qu'une des nombreuses difficultés auxquelles sont confrontées les
jeunes familles d'aujourd'hui. Il y a la difficulté à se loger, l'accès
à des loisirs abordables, les listes d'attente en garderie, les transports,
etc.
Prenez le cas de la fiscalité : en ce moment, la fiscalité québécoise
ne tient pas compte du fait que les parents doivent assumer des coûts
pour élever des enfants. Notre système fiscal n'avantage pas suffisamment
les contribuables qui ont des enfants. Le gouvernement doit repenser son
aide directe aux familles, comme les allocations familiales, mais aussi
les crédits d'impôt pour enfants à charge et les taux d'imposition des
ménages avec enfants. Le résultat d'une telle révision devra laisser plus
d'argent dans les poches des familles. On doit tenir compte qu'il y a
des coûts associés à la présence d'enfants dans un ménage, mais que c'est
la société dans son ensemble qui en profite. C'est donc une responsabilité
collective.
Quel devrait être l'objectif visé par une telle politique de la famille :
augmenter la natalité ou satisfaire les besoins exprimés par les familles
québécoises?
L'objectif du gouvernement devrait être de répondre aux besoins des familles.
La natalité suivra. L'institution de la famille n'est pas en crise. Tous
les sondages le confirment : les jeunes couples d'aujourd'hui veulent
des enfants. Mais l'environnement dans lequel ces jeunes couples évoluent
ne leur est pas favorable. Une simple politique nataliste, comme les «bébés
bonus» (un montant d'argent versé pour le troisième enfant), ne résoudrait
rien à long terme. Ça donne un coup au début, puis les effets s'estompent.
À votre avis, de quoi les familles québécoises ont-elles le plus besoin :
de temps ou d'argent?
Les deux! Le temps devrait être au coeur du volet conciliation famille-travail
de la politique familiale. Les travailleurs qui sont parents d'enfants en
bas âge souhaitent avoir des temps d'arrêt dans leur carrière pour s'occuper
de leurs petits. Ils ont aussi besoin d'argent. Dans bien des familles,
les deux parents doivent travailler, que ce soit par souci financier ou
par besoin de réalisation personnelle. Quelles que soient les raisons, c'est
tout à fait légitime de leur part. On doit donc rapidement mettre sur pied
des mesures qui leur permettront de concilier leurs responsabilités familiales
et professionnelles, sans être pris à la gorge par le manque de temps et
d'argent, ou carrément vivre au bord de l'épuisement professionnel en permanence.
Fiscalité, conciliation famille-travail, logement, transport, services
publics : votre programme est vaste! Par où le gouvernement devrait-il
commencer?
Une fois la politique familiale globale établie, le gouvernement devrait
mettre en oeuvre en priorité tout ce qui touche la conciliation famille-travail.
C'est la première étape. Ensuite viendront les autres : fiscalité,
logement, transport, etc. Mais au sujet de la conciliation famille-travail,
il est impératif que le gouvernement du Québec s'entende avec le gouvernement
fédéral quant au congé parental. Il y a quelques années, le gouvernement
du Parti québécois a projeté un régime de congé parental plus généreux,
plus flexible et plus accessible -; notamment pour les travailleurs autonomes
-; que l'actuel régime. Tous les partis de l'Assemblée nationale ont appuyé
ce projet. Le hic, c'est qu'il doit être en partie financé par la caisse
d'assurance-emploi, sous compétence fédérale. Les deux parties ne s'entendent
pas sur le montant que le gouvernement fédéral devrait verser au nouveau
régime québécois de congé parental. Or, un tel programme est incontournable
pour une bonne politique de conciliation famille-travail. Il améliorerait
grandement le sort des familles québécoises.
Mais on ne devrait pas s'arrêter là. Ce projet gagnerait à être travaillé
encore, notamment pour le rendre plus flexible. Je souhaite qu'il permette
aux familles de répartir dans le temps l'année de congé à 90 % du salaire
à laquelle elles auraient droit. Cette année de congé parental dont les
travailleurs bénéficieraient pourrait être prise quand les parents le veulent,
jusqu'à ce que l'enfant ait atteint l'âge de trois ans; par exemple, quelques
mois lors de la première année, quelques autres l'année suivante, ou encore,
ils pourraient décider de travailler à temps partiel, etc. Cela permettrait
aux parents de ne pas s'absenter de leur emploi pendant une trop longue
période. Il y a des inconvénients sérieux à s'absenter longtemps du marché
du travail. Cela demande du recyclage dans ses compétences, la réintégration
est souvent difficile, les promotions passent. Cela encouragerait aussi
les pères à prendre davantage le congé parental -; actuellement, ce sont
surtout les femmes qui en bénéficient -; et permettrait ainsi un meilleur
partage des responsabilités familiales.
On doit rapidement mettre sur pied des mesures qui permettront
aux parents d'enfants en bas âge de concilier leurs responsabilités familiales
et professionnelles, sans être pris à la gorge par le manque de temps
et d'argent.
Devrait-il y avoir aussi une loi qui obligerait les entreprises à adopter
des mesures de conciliation famille-travail pour leurs employés?
Je ne crois pas à une loi qui imposerait une ou quelques mesures seulement.
Ce serait inefficace, comme l'a clairement démontré l'étude du Conseil de
la famille et de l'enfance rendue publique l'automne dernier (NDLR :
l'étude, intitulée Famille-travail -; Comment conciliez-vous?, portait sur
les façons dont les employeurs s'y prennent pour répondre aux besoins de
conciliation de leurs employés). Chaque milieu de travail a ses propres
exigences et ses propres contraintes. Il y a de telles disparités de taille,
d'organisation du travail et de secteur économique entre les entreprises
au Québec qu'une loi de ce genre pourrait finalement ne convenir à personne.
La gamme des mesures de conciliation est telle qu'une loi ne pourrait toutes
les contenir. Même les besoins des travailleurs sont très différents :
dans une entreprise où la majorité des employés ont plus de 45 ans, les
besoins de conciliation sont complètement différents de ceux d'une entreprise
qui emploie surtout des jeunes. Une politique unique, comme la semaine de
quatre jours pour tous ceux qui le désirent, m'apparaît donc inapplicable.
D'autant plus qu'un grand nombre de mesures de conciliation sont informelles,
c'est-à-dire qu'elles sont le fruit d'ententes verbales entre un employé
et son superviseur, pour répondre à un besoin particulier.
Tous les sondages le confirment : les jeunes couples d'aujourd'hui
veulent des enfants. Mais l'environnement dans lequel ces jeunes couples
évoluent ne leur est pas favorable.
Quels exemples de mesures formelles ou informelles avez-vous découverts
lors de votre étude?
Dans cette recherche, nous avons examiné comment six entreprises de taille
moyenne géraient au quotidien les problèmes de conciliation famille-travail
de leurs employés. Le plus souvent, les employés demandaient avant tout
des horaires de travail plus flexibles, leur permettant de prendre congé
pour s'occuper de leurs enfants ou d'un autre membre de la famille immédiate.
Cela va de la semaine de travail comprimée (une semaine de quatre jours
comptant le même nombre d'heures qu'une semaine de cinq jours) à la possibilité
d'accumuler des heures supplémentaires pour prendre congé plus tard. Mais
il y a aussi une panoplie de formes d'aide aux parents travailleurs. Une
des entreprises subventionnait le service de garde du village. Une autre
offrait un congé sans solde de trois mois après chaque période de cinq ans
de travail, cumulable jusqu'à concurrence d'un an. Une autre a installé
une ligne sans frais pour permettre aux familles des employés de joindre
ces derniers en tout temps ou à ceux-ci de prévenir s'ils ne sont pas en
mesure de rentrer au travail, où qu'ils soient. La plupart des entreprises
bonifiaient les congés de maternité minimums prévus par la loi. Autant d'exemples
tirés d'un échantillon de seulement six entreprises!
Quel devrait alors être le rôle de l'État en ce qui concerne la conciliation
du travail et de la famille auprès des entreprises?
Le gouvernement a le devoir d'être un élément animateur et stimulateur auprès
des employeurs afin que ces derniers soient encouragés à mettre sur pied
des mesures de conciliation famille-travail dans leur entreprise ou leur
organisation. Le gouvernement pourrait, par exemple, mettre en place des
campagnes de promotion auprès des employeurs et assurer un certain soutien
technique, sous forme de conseils et d'aide professionnelle, aux entreprises
désireuses d'instaurer de telles mesures, mais qui n'ont pas les compétences
à l'interne pour le faire. Mais c'est aux entreprises et aux employés de
définir entre eux les mesures de conciliation famille-travail qui leur conviennent.

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