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  [Marché du travail]
Que nous réserve 2004?
propos recueillis par Éric Grenier

Trois économistes d'horizons variés ont à notre demande frotté leur boule de cristal et trempé leurs feuilles de thé afin de nous éclairer sur ce que nous réserve 2004 en matière d'emploi. Leur verdict : ce ne sera pas une grande année, mais elle s'inscrira tout juste dans la bonne moyenne.


Marie-Christine Bernard,
Conference Board du Canada
Création d'emplois : 50 000
Taux de chômage : 9,3 %

Tendances : La situation du marché de l'emploi va aller en s'améliorant tout au cours de l'année 2004. Les raisons pour lesquelles l'emploi n'a pas connu de sommets en 2003 au Québec seront des choses du passé, comme les événements liés au SRAS, la crise de la vache folle et la montée subite du dollar. Aussi, l'économie américaine montrait déjà des signes de reprises nettement encourageants à la fin de l'année. On peut donc s'attendre à ce que les industries manufacturières exportatrices reprennent du poil de la bête. L'effectif de ce secteur devrait croître de façon marquée, d'autant plus que l'appréciation du dollar canadien par rapport à la monnaie américaine s'arrêtera cette année. On prévoit qu'il vaudra près de 70 ou 71 cents américains d'ici à la fin de 2004, plutôt que les 76 ou 77 cents de l'automne dernier.

À cela, il faut ajouter une bonne croissance de la demande de produits et services par les Québécois, de sorte que le secteur des services affichera des gains d'emplois.

Dans la construction, il devrait y avoir 6 000 mises en chantier de moins en 2004, soit 40 000 plutôt que les 46 000 enregistrées en 2003. Malgré les apparences, c'est une bonne nouvelle! La demande excédait largement ce que l'industrie était capable d'offrir, faute de main-d'ouvre. Bref, encore beaucoup d'emplois seront disponibles sur les chantiers en 2004, malgré ce très léger repli de l'activité.

Par contre, pour les secteurs de l'aéronautique et du bois d'ouvre, 2004 s'annonce difficile. Mondialement, l'aéronautique se remet à peine de la grande restructuration qui a eu lieu ces deux dernières années dans le transport aérien. Ce qu'on peut souhaiter, c'est qu'il n'y ait pas d'autres mises à pied qui affecteraient l'économie de Montréal. Quant à la crise de l'industrie du bois d'ouvre, elle touchera négativement l'emploi dans les régions-ressources.

Création d'emplois : En octobre, nos prévisions pour 2004 faisaient état de 41 000 nouveaux emplois pour le Québec. Mais les données de fin d'année 2003 nous laissent plutôt croire à 50 000 emplois, compte tenu de la reprise de l'économie américaine.

Taux de chômage : Avec la reprise du marché de l'emploi, beaucoup de Québécois voudront revenir sur le marché du travail. Donc avec une augmentation de la population active aussi importante que celle de l'emploi, le taux de chômage devrait se maintenir au-dessus de 9 %; on risque d'enregistrer un taux de chômage moyen pour l'ensemble de l'année de 9,3 %.


Pierre Beaulne,
Centrale des syndicats du Québec (CSQ)
Création d'emplois : 60 000
Taux de chômage : 9 %

Tendances : Les travailleurs québécois ne doivent pas s'attendre à un marché de l'emploi fracassant en 2004. Tout au mieux, la croissance de l'emploi devrait être moyenne. Ce sera une année de consolidation, où nous allons reprendre le terrain perdu dans les deux premiers tiers de 2003.

Ce qui me permet d'afficher un certain optimisme, c'est que 2004 est une année électorale aux États-Unis et, historiquement, les années électorales sont bonnes pour l'économie. Les administrations sortantes tentent d'animer l'économie par toutes sortes de mesures. Et comme les économies québécoise et canadienne sont intimement liées à ce qui se passe chez nos voisins du Sud, ça a toujours de l'impact chez nous.

Les secteurs de la santé et de l'éducation seront les moteurs de la croissance de l'emploi. Les besoins de main-d'ouvre dans ces domaines sont importants, et une bonne part des réinvestissements en santé du gouvernement devraient aller à l'embauche de personnel. La construction devrait maintenir son rythme actuel tout au long de l'année, mais ne pourra pas continuer ainsi bien longtemps encore. Tôt ou tard, la bulle immobilière va crever, comme cela s'est passé en 1989, et il y aura des pertes d'emplois dans ce secteur. Le secteur de l'hôtellerie, de la restauration et du tourisme est prêt pour un rebond, après avoir connu une saignée de ses emplois en 2003 à la suite de divers événements, dont l'épidémie de SRAS et la remontée très rapide du dollar canadien.

Cependant, la vigueur du marché de l'emploi dans le secteur manufacturier devrait être mitigée, à cause de la force du dollar canadien par rapport à la devise américaine. Je crois même que notre dollar pourrait augmenter encore davantage, et valoir à un moment plus de 80 cents américains, ce qui aura un impact négatif sur nos exportations. Ce n'est pas le dollar canadien qui est fort, c'est l'américain qui est faible, et les raisons de sa faiblesse — un très gros déficit commercial — demeurent.

Une fois de plus, la grande région de Montréal et ses alentours seront le pôle de la création d'emplois en 2004, avec l'Outaouais. Les Laurentides présentent un marché de l'emploi exceptionnellement dynamique depuis quelques années, et ça va se poursuivre pour un bon moment encore, à cause des gros investissements en tourisme et en villégiature.

Création d'emplois : Environ 60 000 emplois devraient être créés en 2004, soit une croissance moyenne pour le Québec.

Taux de chômage : Malheureusement, ça ne devrait pas se traduire par une baisse significative du taux de chômage : beaucoup de monde regagnera le marché du travail après l'avoir abandonné, en plus de tous les nouveaux venus. Donc le taux de chômage devrait se maintenir autour de 9 %. C'est décevant, mais ça s'explique : le taux d'activité (NDLR : le nombre de personnes au travail ou en recherche de travail par rapport à l'ensemble de la population) du Québec rattrape le retard qu'il a accumulé depuis des décennies par rapport à l'Ontario. C'est une bonne nouvelle en un certain sens, puisque cela démontre la confiance des Québécois en leur économie.


Joëlle Noreau,
Mouvement des caisses Desjardins
Création d'emplois : 80 000
Taux de chômage : 8,8 %

Tendances : À défaut d'être exceptionnelle, l'année devrait être favorable pour le marché de l'emploi. On devrait voir apparaître les emplois qu'on n'a pas pu créer en 2003. On s'attend donc à un effet de rattrapage. Mais ce sera une croissance en dents de scie, c'est-à-dire qu'il y aura des mauvais mois et des meilleurs.

Ce qui pourrait affecter négativement le marché de l'emploi, c'est le maintien à la hausse du dollar canadien par rapport à la devise américaine. Il en coûte de plus en plus cher aux Américains pour importer nos produits. Cependant, tout cela est relatif. À 77 cents américains, le dollar canadien demeure malgré tout une aubaine. C'est que la hausse récente a été trop soudaine. Une fois la situation stabilisée, et avec une croissance de l'économie américaine forte, qui pourrait avoisiner 4 ou 5 %, ça devrait s'activer davantage aux frontières. Une industrie exportatrice risque cependant d'être touchée plus durement que les autres : le textile. En 2004, le Canada va ouvrir les frontières aux produits manufacturés de 48 pays pauvres. Il pourrait y avoir ici de grosses pertes d'emplois, puisque le marché canadien du textile ne sera plus protégé par des tarifs douaniers.

Du côté des régions, 2004 devrait être l'année de la Côte-Nord, avec d'importants chantiers dans les alumineries et les centrales hydroélectriques. Montréal s'en tirera grâce à la diversité de son économie : même si l'aérospatiale et les biotechnologies ne connaîtront pas une grande année, d'autres pôles, comme le secteur financier, devraient sauver la mise.

Création d'emplois : Nous prévoyons une croissance moyenne de l'emploi de plus de 2 %, ce qui pourrait se traduire par l'apparition de 80 000 nouveaux postes. C'est très bon.

Taux de chômage : Le chômage devrait se maintenir très légèrement sous 9 %. Il y aura encore une entrée massive de travailleurs dans la population active, notamment chez les 55 ans et plus, dont plusieurs réintégreront le marché du travail faute de fonds dans leur régime de retraite, saigné ces dernières années par la contre-performance de la Bourse.


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