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  [Salon : Alain Gosselin, professeur en gestion stratégique des ressources humaines]
Plan de match
par Martine Roux

Dans le jargon du hockey, on les appelle les «plombiers», mais Alain Gosselin dédaigne l'expression. Professeur et directeur du Service de l'enseignement de la gestion des ressources humaines à HEC Montréal, il voue un grand respect à ces travailleurs de l'ombre qui font le succès et la stabilité des entreprises. Comme dans le sport, dit-il, ces vaillants employés constituent le cour d'une équipe et sont essentiels à sa progression. Autonomes sur la patinoire, ils ont néanmoins besoin de temps de glace et de tapes sur l'épaule. Pourtant, les organisations ont tendance à les négliger.

En juin dernier, un article paru dans la célèbre revue de gestion américaine Harvard Business Review soulevait l'importance capitale de ces joueurs. Au Québec, Alain Gosselin se fait l'écho de cette théorie. Alors que les employeurs ne courent qu'après les José Théodore du monde du travail, il est grand temps de s'intéresser à ceux qui triment dur le long des «bandes», dit-il.


Vous vous plaisez à comparer la gestion des ressources humaines à celle d'une équipe de hockey. Quel est le parallèle entre les deux?
C'est sûr qu'il y a une différence entre jouer quelques heures par semaine devant une foule immense et travailler toute la semaine dans l'anonymat. Mais pour la gestion des ressources humaines, le parallèle tient. Prenez, par exemple, le positionnement de chaque joueur dans l'entreprise : les joueurs A sont les vedettes, les meilleurs sur le marché dans leur champ de compétences. Les joueurs B, qu'on appelle parfois péjorativement les «plombiers», sont de bons joueurs compétents et fiables. Les joueurs C sont marginaux, en perte de vitesse. Les organisations cherchent à éliminer ceux-là.

Quelle est l'importance du travail des joueurs B par rapport à celle des joueurs A?
Les organisations sont soutenues par les joueurs B, les plombiers. Ce sont les employés performants, ceux qui font bien leur travail, sans avoir nécessairement envie de devenir des coachs ou des vedettes. Ils ont des ambitions plus limitées, et ont parfois un potentiel plus limité aussi, ce qui ne fait pas d'eux des mauvais employés.

Mais nombre d'entreprises ne prennent pas conscience de la valeur de leurs joueurs B. Alors qu'elles préparent la relève en vue des nombreux départs à la retraite, elles ont tendance à cibler les joueurs à haut potentiel, soit les joueurs vedettes. C'est à eux qu'elles refileront les dossiers les plus importants, les projets les plus alléchants. Elles font jouer les meilleurs éléments dans le premier trio, et c'est normal puisqu'ils doivent affronter aussi les meilleurs employés de la concurrence. Mais ce faisant, elles envoient un message négatif à ceux qui ont pour travail d'aller chercher la rondelle dans le coin, pour la passer aux joueurs A.

Et quel impact cette gestion du personnel a-t-elle sur les plombiers?
Elle ne leur donne pas beaucoup la chance de se faire valoir. Si on juge, dès le début de sa carrière, que tel employé présente un potentiel limité, il n'aura pas l'occasion de sortir de la voie de desserte. C'est comme dire à un joueur moyen que sa production n'est pas terrible. Mais s'il joue trois minutes par match, c'est normal! Faites-le jouer avec le premier trio, et il comptera des buts.

Les organisations ont habituellement tendance à reconnaître le travail des surperformants. Mais si on ne parle jamais des gens qui travaillent dans l'ombre, ils n'auront plus envie d'aller dans le coin et la rondelle ne reviendra pas en avant du but. Ceux-là font pourtant l'essentiel du travail. En donnant tous les beaux mandats aux mêmes personnes, vous risquez de perdre la contribution marginale d'un grand nombre de travailleurs. Au total, c'est beaucoup plus que la perte de celle d'un seul joueur vedette. C'est la performance de l'entreprise qui est alors affectée.

Les joueurs B sont-ils aussi plus loyaux que ceux de niveau A?
Les joueurs A sont difficiles à gérer. Ils ont besoin d'être sans cesse stimulés, ils sont constamment en développement, ils sont ambitieux, ils savent qu'ils sont bons et ont soif de reconnaissance. Chose certaine, ils sont plus mobiles, car leurs talents sont recherchés. Ils sont donc plus difficiles à retenir, car ils ont toujours des solutions de rechange; dès que ça n'évolue pas suffisamment dans leur emploi, ils sont tentés de regarder ailleurs. En plus, ils auront mené de beaux dossiers, ce qui se vend bien sur le marché. Par contre, les joueurs B restent et font le travail. L'organisation doit compter sur eux. Ils permettent aux entreprises de survivre et de prospérer.

N'est-il pas important d'avoir des «joueurs de concession», ces vedettes qui donneront beaucoup de visibilité à notre organisation et la feront progresser?
Ça en prend, sinon on aura des problèmes! Les top players sont essentiels si vous voulez que vos projets aillent de l'avant. C'est important d'amener le talent des joueurs A à maturité. Mais on ne peut pas avoir quatre premiers trios! Les employeurs qui consacrent toute leur énergie aux joueurs A en retirent des gains marginaux. Ces gens-là sont déjà bons : la perspective d'augmenter leur contribution est donc assez limitée. Mais prenez un travailleur intermédiaire et stimulez sa productivité en lui donnant un défi intéressant : vous augmenterez votre marge de manouvre. Vous pourrez alors rehausser la contribution des joueurs B de 20 à 25 %. Un gain plus modeste chez plusieurs employés est probablement plus important qu'un gain appréciable chez une seule personne. Cet équilibre entre l'utilisation adéquate des joueurs A et ceux de niveau B est très difficile à gérer.

Les organisations ont habituellement tendance à reconnaître le travail des surperformants. Mais si on ne parle jamais des gens qui travaillent dans l'ombre, ils n'auront plus envie d'aller dans le coin et la rondelle ne reviendra pas en avant du but.
Un «plombier» peut-il devenir une vedette si on lui en donne la chance?
Oui, jusqu'à un certain point. On appelle ces travailleurs les late bloomers. C'est souvent une question d'occasions. Prenez une femme qui a des enfants à la maison : elle va peut-être limiter ses ambitions au début de sa carrière, mais lorsque ses enfants auront vieilli, elle sera prête à contribuer de façon importante à l'entreprise. Par contre, si ses patrons l'ont déjà classée dans la catégorie «limitée», il est probable qu'ils l'aient oubliée. Il s'agit parfois d'offrir un dossier intéressant, de faire travailler un employé intermédiaire avec quelqu'un d'excellent pour se rendre compte tout à coup du talent de cette personne. Elle n'est pas nécessairement meilleure qu'avant, elle est juste dans un contexte plus favorable.

Que faire avec les joueurs C?
Ce sont des joueurs qui ne livrent pas la marchandise, qui ne donnent pas leur plein potentiel et qui souvent posent problème. En principe, ils ont deux choix : soit ils quittent l'organisation, soit ils s'améliorent. L'employeur peut exercer de la pression sur eux. Mais le risque est de leur consacrer trop d'énergie et de temps dans l'espoir qu'ils s'améliorent. Certains joueurs C abusent du système : quand la soupe commence à être chaude, ils améliorent leur prestation. Mais relâchez la pression et ils retombent dans leurs vieilles habitudes! Heureusement, ça reste un groupe minoritaire.

Quel est le rôle du coach, alias le patron?
En fait, l'équipe serait en mesure de jouer sans même que le coach ne soit derrière le banc. Mais le coach est celui qui peut faire la différence entre une équipe capable de «jouer» sans lui... et une équipe qui ne pourrait probablement pas «gagner» sans lui.
Quand il est sur la glace, un joueur de hockey professionnel est plutôt autonome. Il ne passe pas son temps à regarder le coach en se demandant s'il doit faire une passe. Dans les organisations, comme au hockey, les employés sont généralement compétents. Ils savent ce qu'ils ont à faire et connaissent leur position.
Malgré tout, le coach a beaucoup de responsabilités à assumer. Il doit préparer un plan de match, créer l'esprit d'équipe, concevoir les trios et les affectations sur la glace, gérer les conflits entre les joueurs, reconnaître les talents, voir à la formation. Il doit aussi s'assurer de féliciter un joueur qui compte un but. Il doit y avoir de la reconnaissance au moment où le but est compté. Pas à la fin de l'année! C'est dans ces circonstances que le coach, comme le patron, fait une différence.

Peut-on gagner la coupe avec une équipe de plombiers bien dirigée par un bon coach?
Une équipe au sein de laquelle règne une grande cohésion est probablement davantage en mesure d'atteindre des niveaux de performance élevés qu'une équipe avec quelques joueurs clés qui jouent de façon individuelle au détriment des autres. Je suis à peu près certain qu'on irait plus loin avec une équipe plus équilibrée qu'une autre qui mise sur les vedettes. À condition que le coach remplisse bien son rôle!


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