Une rencontre fortuite, une prise de conscience soudaine, une bonne
idée peuvent avoir des conséquences importantes sur une carrière, à plus
ou moins long terme. Voici six personnes qui se sont levées un bon matin
sans se douter que ce jour-là, un événement allait boulverser leur cheminement
professionnel... pour le mieux.
Mars 2002, le présage
Jean-Patrice Rémillard, alias Pheek, 30 ans
Designer sonore (Montréal)
Le soir du lancement de mon premier album, j'ai réalisé qu'il me serait
impossible de continuer à travailler dans le domaine de l'informatique.
Il est devenu clair à ce moment-là que ma vie à moi, c'était la musique!
J'avais eu une journée assez pénible au bureau je travaillais au
soutien technique d'une entreprise de nouvelles technologies, à Montréal.
Je faisais de la musique électronique dans mes temps libres depuis 1997.
J'avais déjà donné quelques spectacles et rencontré plusieurs personnes
dans le domaine, dont Éloi Brunelle, qui a réalisé mon album. Le soir
du lancement, environ 500 personnes sont venues me voir et entendre ma
musique. C'était magique, j'étais sur un nuage! Pour moi, recevoir tant
d'amour en si peu de temps était comme un présage, un signe que je n'étais
pas sur la bonne voie en considérant la musique comme un loisir seulement.
J'ai compris que je devais arrêter d'avoir peur du manque d'argent, que
ce n'était pas une excuse suffisante pour ne pas faire ce que j'aimais
vraiment dans la vie. Le lundi suivant, je quittais mon emploi pour devenir
musicien à plein temps. Cette année-là, j'ai fait sept spectacles dans
sept pays. Cet été, je suis allé passer un mois en Europe; j'ai donné
une douzaine de spectacles en Suisse, un en Allemagne et un autre au Portugal.
J'ai deux albums qui vont paraître cet automne, en Allemagne et à Montréal.
Ma carrière va bien, mais le plus important, c'est que le matin je me
réveille à 7 h et la première chose que j'ai le goût de faire, c'est de
la musique! Ça tombe bien, c'est ça mon boulot!
(propos recueillis par Steve Proulx)
Un jour de novembre 2001, l'idée géniale
Jean-Christian Bizier, 25 ans
Directeur artistique, Bos (Montréal)
Cela faisait déjà un an que j'étais chez Bos. Je passais mon temps à concevoir
des dépliants, des affiches de dépanneurs, bref, le travail que les publicitaires
chevronnés détestent faire! Ce jour-là, j'étais en train de jouer du piano
dans la salle de repos du bureau, en essayant de penser à une idée pour
l'un des projets auxquels nous travaillions à l'époque. Il fallait trouver
un concept pour souligner le 100e anniversaire d'Urgel Bourgie. C'est
là que j'ai eu le flash qui a changé ma carrière... Je me suis rappelé
qu'au secondaire, j'avais demandé à mon professeur de musique pourquoi,
sur une partition, on écrivait souvent la date de naissance du compositeur,
mais pas sa date de mort. Elle m'avait répondu que les historiens ne connaissent
pas toujours la date exacte du décès du compositeur. C'est cette conversation
qui m'est revenue en tête pendant que je pianotais. Il y avait justement,
sous mes yeux, une partition avec une date de naissance, mais pas de date
de décès. J'ai imaginé une affiche où il n'y aurait d'inscrit que le nom
d'Urgel Bourgie, la date de naissance de l'entreprise (1902), un tiret
et rien ensuite. Comme Urgel Bourgie est un nom déjà très connu, j'ai
trouvé que c'était une façon simple et épurée de souligner son centenaire.
Le client a beaucoup aimé l'idée. La publicité, qui devait d'abord paraître
dans les journaux seulement, s'est retrouvée sur des panneaux publicitaires.
Le concept a remporté plusieurs prix canadiens d'affichage et a même été
présenté au Festival international de la publicité de Cannes. Vraiment,
cette pub m'a mis au monde! Mon employeur sait maintenant ce que je peux
faire, alors on me confie des projets plus importants. J'ai aussi l'impression
que ça m'a fait avancer sur le plan créatif. Je vais toujours penser à
cette publicité comme étant un idéal de création à atteindre. Depuis,
j'essaie de me dépasser et de chercher un concept aussi fort, sinon plus.
(propos recueillis par Steve Proulx)
Janvier 1998, le bilan
Maryse Pépin, 46 ans
Consultante en informatique (Montréal)
Divorcée, mère à 19 ans et en manque de confiance en moi, rien ne me laissait
croire que j'allais devenir une femme heureuse, épanouie et maître de
ma vie. Pendant plusieurs années, j'ai écrit mon journal personnel. Il
y a environ cinq ans, j'ai relu mes écrits. Ç'a été un choc. Ce que j'y
racontais m'apparaissait récent, mais j'ai réalisé que ça datait de plus
de 10 ans et que rien d'important ne m'était arrivé depuis toutes ces
années... Je me suis dit que si je ne faisais rien, j'écrirais encore
la même chose dans une décennie! J'ai compris que si je voulais effectuer
des changements dans ma vie, c'était le moment de le faire. J'ai donc
quitté mon emploi de programmeuse-analyste que j'occupais depuis six ans
chez Gaz Métro et je me suis envolée toute seule vers Vancouver afin d'apprendre
l'anglais et de prendre du temps pour moi. En fait, ce que j'aurais dû
faire à 18 ans, je l'ai fait à 41 ans! Malgré la crainte de ne pas trouver
de travail une fois là-bas, je n'ai jamais regretté cette décision. J'ai
pu vivre un trip de sept mois en sabbatique, du haut de mon appartement
surplombant English Bay et Stanley Park. Après quoi, j'ai étudié pour
obtenir des certifications plus élevées en informatique et j'ai décroché
un contrat en tant que programmeuse dans un environnement multiethnique,
toujours à Vancouver, où j'ai rencontré plein de gens intéressants, dont
l'homme de ma vie! Je suis aussi allée effectuer un contrat d'un an à
Phoenix (Arizona), où j'ai développé mon amour des voyages. Mon statut
de consultante me permet de voyager, et ça me plaît beaucoup. Je suis
revenue au Québec depuis un an et demi et je termine actuellement un contrat
pour Gaz Métro. Ensuite, je repars pour aller vivre en Thaïlande pendant
au moins un an. Il y a cinq ans, je n'aurais jamais cru que tout cela
aurait pu m'arriver! Une chose est certaine, mon journal personnel d'aujourd'hui
ne ressemble en rien à celui que j'écrivais il y a 10 ans, et j'en suis
bien contente.
(propos recueillis par Steve Proulx)
Octobre 1998, la rencontre
Danny St-Pierre, 26 ans
Chef exécutif, restaurant Derrière les fagots (Laval)
J'ai fait un peu de tout dans le domaine de la restauration après mes
études en cuisine. J'ai même préparé des hot-dogs et des hamburgers dans
un club de golf! J'avais 20 ans, en 1998, quand j'ai été engagé comme
garde-manger (responsable des plats froids et des denrées périssables)
à 8 $ l'heure dans un bistro de Laval. Deux semaines après mon embauche,
j'étais devenu saucier et la cuisine était sous ma responsabilité les
dimanches soirs. C'est lors de cet emploi que j'ai rencontré le maître
d'hôtel Denis Carbonneau. Il est devenu comme un grand frère pour moi.
Nous nous sommes perdus de vue quand je suis allé travailler chez Toqué!,
à Montréal, où j'ai recommencé au bas de la chaîne comme garde-manger.
Ensuite, j'ai préparé des pizzas dans une trattoria montréalaise. À ce
moment, quelque part en 2001, Denis s'apprêtait à ouvrir un restaurant
haut de gamme dans le quartier Sainte-Rose, à Laval. Il a alors pensé
à moi et m'a contacté pour me proposer d'être... chef exécutif! C'était
ma première vraie chance de faire enfin de la cuisine comme j'avais envie
d'en faire. Il me donnait carte blanche, c'était un gros gamble. Il avait
probablement perçu quelque chose en moi et m'a lâché dans la fosse en
me disant : amuse-toi! On avait tous les deux le même rêve d'offrir
de la cuisine de grande qualité. Je suis maintenant responsable d'une
quinzaine d'employés. Je gère la cuisine de A à Z, de l'embauche du personnel
à la conception des menus en passant par l'achat des stocks. En mai dernier,
le restaurant a remporté le Lauréat d'Or des Grands Prix du tourisme québécois,
un truc prestigieux. Mais je ne le réalise pas tout à fait. Ma vraie récompense,
c'est la tête des clients qui ont bien mangé. Je me trouve très chanceux
d'être chef si jeune. Un paquet de cuisiniers plus âgés que moi n'ont
pas eu ce privilège. Mais je reste terre à terre et je continue à laver
la vaisselle quand le plongeur est malade...
(propos recueillis par Martine Roux)
Mars 2001, la grossesse
Nicole Lebel, 27 ans
Graphiste et associée, Kawabünga (Louiseville)
Je vivais dans un logement sur le Plateau, à Montréal, j'avais un emploi
payant et stable. Et j'étais enceinte. Un matin, en sortant de chez moi,
j'ai vu une cour d'école clôturée, des seringues dans le parc, des gens
un peu louches qui flânaient à proximité. J'ai décidé que ce n'était pas
l'environnement que je voulais pour mon enfant. Avec mon copain, on a
donc choisi de prendre un grand risque : tout quitter et aller nous
installer en Mauricie, à Louiseville, pour lancer notre boîte de design
graphique. Mon chum est originaire de Louiseville et on avait déjà un
chalet là-bas. Le changement n'a donc pas été si draconien. Mais la première
année, c'était quand même difficile. On se cassait la tête pour payer
les comptes! Avec un bébé, pas un rond dans les poches, on habitait dans
un petit chalet sur le bord du lac, l'eau gelait parfois dans les tuyaux.
Mais on s'en foutait : on était heureux! Aujourd'hui, on a une belle
maison ancestrale, notre entreprise va très bien, on a des clients avec
qui on aime travailler. On ne veut pas grossir, mais on aimerait un jour
n'avoir que des clients dont les budgets nous permettraient de consacrer
plus de temps à nos projets. Bref, on veut siffler en travaillant... C'est
la meilleure décision de ma vie. Quand on a quelque chose à construire,
il ne faut pas que ce soit nécessairement facile. Chaque défi, je le vois
comme une petite goutte dans le grand océan de la sagesse hé, c'est
beau ça!
(propos recueillis par Steve Proulx)
Juillet 1983, la révélation
Myguel Prud'homme, 36 ans
Coiffeur-propriétaire, Funky Toque (Montréal)
Je viens de Lac-des-Écorces, un petit village situé près de Mont-Laurier.
Là-bas, les coiffeurs ne courent évidemment pas les rues, on y trouve
surtout des bûcherons et des camionneurs. Comme la plupart de mes amis
adolescents, c'est au volant d'un gros camion que je me croyais destiné
à gagner ma vie. Mon père, propriétaire d'un garage pour poids lourds,
voyait ça d'un bon oil. Mais il y avait un problème : je sentais
le besoin de créer. À 14 ans, j'ai décidé de me joindre à une troupe de
danse. La troupe était régulièrement sollicitée pour faire des défilés
et des spectacles, et je m'amusais alors à coiffer les filles en
cachette, parce qu'il était impensable pour un gars de faire ce genre
de chose! Ça a duré un an et demi, jusqu'à la fin de ma cinquième année
du secondaire. L'été suivant, la troupe a participé à un gros événement
de mode et on m'a demandé d'y faire les coiffures. J'ai accepté, à condition
que personne ne le sache, même si je me sentais hypocrite d'agir ainsi.
Mais qu'est-ce que je pouvais faire? J'avais seulement 16 ans, je ne savais
pas comment réagir. C'est le destin, ou plutôt mes amis, qui se sont chargés
de décider : à la fin du show, qui a été un gros succès, ils ont
pris le micro pour me présenter à tous en tant que coiffeur de la troupe.
Quel choc! J'étais gêné, mais aussi très fier, et j'ai découvert à ce
moment-là que c'était ma vocation. Je n'ai jamais rien fait d'autre depuis!
Après avoir étudié en coiffure et travaillé dans quelques salons à Montréal,
j'ai ouvert mon propre commerce à Mont-Laurier, en attendant de revenir
dans la métropole ce qui s'est fait de façon officielle le 13 juin
1996, quand j'ai ouvert le Funky Toque, boulevard Saint-Laurent. Encore
aujourd'hui, ça me fait drôle quand je vois un dix-huit roues...
(propos recueillis par Éric Trudel)