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[Mode de vie]
Voyages de pêche
Sortir de l’omble
par Anick Perreault-Labelle et Éric Grenier
La pêche est loin d’être un passe-temps démodé où des «mononcles» avec de drôles de petits chapeaux surveillent leurs lignes en buvant de la bière et en se racontant des blagues lubriques. C’est plutôt une activité familiale écolo, relaxante et bon marché.
Un sage avait bien raison de conseiller de ne pas se découvrir d’un fil en avril. Surtout s’il s’agit d’un fil de pêche. Car, bien que ce mois marque le lancement légal de la saison de pêche, ce n’est qu’en mai que commencent réellement les hostilités entre l’homme et son omble.
C’est-à-dire une fois les lacs calés, un événement aussi symbolique chez les Québécois que le lancement des vendanges chez les Français! Ainsi, chaque printemps, près d’un million de Québécois font la queue pour aller taquiner le poisson. Au paradis de la truite, c’est plus d’amateurs que pour toute autre activité de plein air, incluant les très branchés et «plateaupithèques» vélo et ski de fond.
Toutefois, la pêche, la plus ancienne pratique sportive de l’histoire du pays, souffre de son image ringarde, mais aussi de la transformation d’une société. Vieillissement de la population, immigration en provenance de pays où la pêche ne fait pas partie des us et coutumes, désaffection des jeunes, plus enclins à découvrir la forêt à vélo et les lacs en kayak, ou qui préfèrent carrément vivre dans un monde virtuel de poissons numériques…
Les fervents, eux, n’en croient rien. «Les statistiques du gouvernement laissent croire que le nombre de pêcheurs diminue. Mais il n’en est rien», suppose Alain Cossette, directeur général de la Fédération québécoise de la faune (FQF), le plus important regroupement de pêcheurs et chasseurs au Québec, avec près d’un demi-million d’adhérents. «C’est que les règles ont changé. Depuis 2000, un seul permis familial peut servir à toutes les personnes qui habitent à une même adresse, alors qu’avant, chaque personne devait détenir son propre permis.»
L’ère du sushi
En cette époque où le sushi remplace le blé d’Inde lors des veillées de la Saint-Jean, la pêche apparaît on ne peut plus in. Pourquoi? C’est l’activité zen – et possiblement sushi! – par excellence. Elle qui permet de respirer à fond et de se détendre. En effet, rien à faire dans une chaloupe sinon que d’admirer et d’écouter la nature, de prendre quelques photos, de plaisanter entre pêcheurs ou de boire une broue si l’on en a envie. Et lancer son Rapala ou Daredevil à l’eau, bien évidemment!
Même que la pêche réunit des conditions idéales pour les gens d’affaires. «Il n’y a pas de téléphone, pas de fax, pas d’ordinateur et personne qui pourrait entendre leurs conversations confidentielles», explique Jocelin Leblanc, un guide de pêche de Rivière-Saint-Jean, une municipalité située à 160 kilomètres à l’est de Sept-Îles. En d’autres mots, la pêche permet de se concentrer sur les vraies affaires. «Le golf est moins relaxant, poursuit le guide : après la partie, il faut prendre la voiture et aller au restaurant ou à l’hôtel, ce qui est plus stressant.» Sans compter les risques de (contre) performance : doit-on se montrer bon golfeur devant un client ou le laisser gagner? Alors qu’à la pêche, le résultat est plus aléatoire et motive un certain travail d’équipe, du moins au final, dans le maniement de l’épuisette.
Relaxante, la pêche n’est pas pour autant pépère. En fait, selon les mordus, elle est plutôt excitante! «C’est un peu comme jouer au loto : on ne sait jamais qui va attraper quoi ni quand», dit Guylaine Alexandre, qui pêche une quinzaine de fois pendant l’été, essentiellement avec son chum et ses quatre enfants. En fait, attraper un doré, une truite ou un brochet est surtout une question de chance, dit cette propriétaire d’une garderie à domicile, en Abitibi. «On a beau être dans le même bateau, on n’attrapera pas tous le même nombre de poissons, même si on pêche tous à la ligne morte, c’est-à-dire qu’on met notre ligne à l’eau et qu’on attend.»
La véritable adrénaline, c’est quand ça mord. Quand elle a participé au Festival du doré de la Baie-James, l’été dernier, Guylaine a vécu une véritable aventure. «À un moment, je croyais que ma ligne était prise à une branche quand, tout à coup, ça s’est mis à tirer! Deux fois, j’ai presque ramené le poisson à la surface, mais il a réussi à retourner au fond du lac. Là, on savait que c’était un doré, c’était encore plus excitant! Quand mon chum l’a finalement attrapé avec son filet et l’a remonté dans la chaloupe, on était tellement contents qu’on en criait!» Malheureusement, malgré ses 2,5 kg – ou plus de 5 livres, les mesures anglaises ont la couenne dure chez les pêcheurs –, la bête n’était pas assez imposante pour remporter le grand prix du concours annuel, qui se tient à une cinquantaine de kilomètres de Chibougamau.
Mais il y a moyen d’«attirer» la chance. Pour cela, il faut penser comme un poisson (ou être muet comme une carpe à propos des meilleurs spots de pêche!). «Une fois, se rappelle Guylaine, j’ai vu des gars qui mettaient un quart de ver sur leur hameçon. Ils ne prenaient pas grand-chose, et ça ne m’étonne pas du tout! Les poissons n’ont pas plus envie de cet appât que nous d’un steak minuscule.»
Question technique
Pour faire varier le plaisir, les pêcheurs testent différentes techniques et essaient la pêche à la traîne plutôt que la ligne morte. Mieux connue sous le vocable de pêche à la troll, celle-ci consiste à faire avancer le bateau très lentement, en laissant traîner derrière le leurre ou l’appât, à une profondeur qui varie en fonction de l’espèce visée, de la saison ou de la température de l’eau. «C’est idéal pour trouver les bons “trous” sur un lac que tu ne connais pas», dit Martine Bordeleau, une serveuse à Rouyn-Noranda qui pêche régulièrement. Pour les habitués de l’hameçon, un trou est un coin de lac où ça mord.
Pour se mettre au défi, ils peuvent aussi s’amuser à décider d’avance quelle espèce ils attraperont. «Il s’agit alors de plonger le leurre à la bonne profondeur : le brochet nage à moins de 3 pieds de la surface; le doré, à 20 ou 30 pieds, et le saumon, encore plus profondément», explique Serge Castonguay, un serveur du Casino de Montréal de 45 ans qui a découvert la pêche à l’adolescence, sur le bord du fleuve Saint-Laurent.
Dépaysante, relaxante, la pêche est aussi thérapeutique! Chaque été, quand il pêche le saumon dans le lac Ontario, Serge règle naturellement certains de ses problèmes personnels. «Pendant que je suis complètement détendu et tout à fait concentré sur le poisson, le leurre ou la vitesse du bateau, les solutions à mes problèmes me sautent au visage, sans que je les cherche.»
Ce passionné, qui est aussi un habitué des lacs Memphrémagog et Champlain, a même fait connaître la pêche à deux de ses collègues et initiera son patron cet été. «Ça améliore l’atmosphère quand on en parle au travail : les gens s’intéressent à nos histoires, et ça nous amène ailleurs. Et je suis sûr que mon patron et moi parlerons de travail pendant notre voyage, ce qui nous aidera à mieux comprendre la situation de l’autre sur le plan professionnel.»
Bien-aimés poissons?
Il semble qu’il n’y ait aucune bonne raison de ne pas pêcher. Les femmes qui ont peur de se retrouver dans un festival de blagues sexistes n’ont pas à s’en faire. Les temps changent, et Janette Bertrand a eu son effet jusqu’à bord des chaloupes! En 1975, il n’y avait que 5,5 % de pêcheuses. En 2000, elles représentaient 33 % des amateurs de l’hameçon, selon Pêches et Océans Canada. Et ces pêcheuses ne sont pas des deux de pique : elles auraient la meilleure technique pour attraper nos «monstres» marins. «Les plus gros poissons sont aussi les plus intelligents : il faut donc plus de temps et de patience pour venir à bout de leur méfiance. Or, les femmes sont naturellement plus patientes que les hommes et restent plus longtemps dans le même “trou”, même si elles ne prennent rien», explique Jocelin, le guide de pêche.
Inutile de marcher pendant des heures au pays du Muskol pour se rendre à un point d’eau. La grande région de Montréal compte plus 200 endroits où plonger sa ligne, montre une carte de la FQF. En effet, du lac Saint-Pierre à celui des Deux-Montagnes en passant par les rapides de Lachine ou le fleuve Saint-Laurent, les pêcheurs urbains ont l’embarras du choix.
Et la «caisse de 24» est révolue… ou presque! La pêche est une activité qui se veut de plus en plus sobre, qu’on pratique en famille ou entre amis. «Les vrais amateurs ne boivent pas, précise Serge. Ceux qui se soûlent attrapent moins de poissons parce qu’ils sont inattentifs ou font la grasse matinée!»
Même le fait de ne pas aimer le poisson est un argument qui ne vient pas à bout de la passion des pêcheurs. «Moi, je n’en mange jamais, dit Martine. Mais j’aime pêcher et, au jour de l’An, je sers un doré farci à ma famille.»
Enfin, ceux qui ont peur qu’on les prenne pour des «mononcles» n’ont rien à craindre. «Ce n’est pas une passion plus ringarde qu’une autre – pourvu qu’on ne raconte pas des histoires de pêche trop invraisemblables!» conclut Guylaine avec un sourire clin d’œil.

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