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Camionnage
À la remorque

par Annabelle Tas

L’industrie du camionnage est largement dominée par de vieux routiers et les candidats au remplacement ne se bousculent pas derrière les volants. L’industrie du camionnage pourrait-elle se retrouver en panne?

Midi trente. Sortie 95, le long de l’Autoroute 20, à Boucherville. Le stationnement du restaurant Le Voyageur est rempli de «18 roues». Le vieux truck stop est aussi populaire qu’à ses premiers jours, en 1976.

Mais contrairement à 30 ans plus tôt, il y a plus de têtes grises que de jeunes bouilles dans la place. Un microcosme qui reflète bien la composition de la main-d’œuvre de cette industrie et qui donne un bon indice du problème auquel elle est confrontée. Alors que l’industrie poursuit sa croissance largement soutenue par le libre-échange, les conducteurs vieillissent, les employeurs font face à un roulement de personnel élevé et le recrutement est difficile, particulièrement chez les jeunes.

Au Québec, environ 35 % des chauffeurs ont plus de 50 ans et moins de 10 % ont moins de 30 ans, selon Camo-route, le comité sectoriel qui voit au développement de la main-d’œuvre en transport dans la province. Puisqu'ils ne peuvent pas obtenir le permis de conduire requis (classe 1) de la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ) avant 19 ans, les jeunes n'envisagent le métier de camionneur que s'ils sont finalement insatisfaits du travail trouvé à la fin du secondaire. C’est ce qui expliquerait en partie pourquoi la moyenne d’âge d’entrée dans la profession est de 30 ans.

Rencontré au Voyageur, le consultant et formateur en transport Luc-Alain Blais croit que les attentes de la nouvelle génération de travailleurs sont en grande partie responsables des maux de l’industrie. «Les jeunes d’aujourd’hui ne veulent plus partir de chez eux pendant plusieurs jours», estime l’ancien camionneur de 44 ans, qui a dû abandonner la conduite il y a 8 ans à cause d’une blessure à la hanche.

Luc-Alain Blais n’est pas seul à penser que les conditions de travail minent les efforts de recrutement et de rétention du personnel. C’est aussi l’avis du Conseil canadien des ressources humaines en camionnage (CCRHC) et de Camo-route. «Le plus dur, c’est l’éloignement», confirme le directeur général de Camo-route, Claude Chouinard. Selon lui, les chercheurs d’emploi ne veulent plus sacrifier vie de couple et vie de famille uniquement pour rapporter des sous à la maison.

Environ 20 % des camionneurs passent au moins une nuit par semaine à l’extérieur de leur domicile et, de ce nombre, environ 5 % sont absents de deux à cinq jours par semaine, d’après Claude Chouinard. Ces chauffeurs «longue distance» sont les plus difficiles à trouver.

Nids de poule
Peu importe les kilomètres parcourus, le métier de camionneur reste exigeant. «Tu sais quand tu commences, mais tu ne sais jamais quand tu finis!» disent les quelques camionneurs rencontrés au Voyageur. Il suffit d’une tempête, d’un douanier zélé ou d’une livraison de dernière minute pour que la journée s’allonge – jusqu’à 13 heures de conduite par quart de travail en vertu de la loi –, que des plans pour la soirée tombent à l’eau ou que le temps de sommeil diminue.

Selon l’Enquête sur la population active du Canada (EPA), en 2004, les camionneurs salariés travaillaient en moyenne 47 heures par semaine, et 38 % d’entre eux cumulaient 50 heures ou plus. Pour plusieurs chauffeurs questionnés par le CCRHC sur les causes du manque de main-d’œuvre, c’est du gros boulot pour des salaires hebdomadaires qui n’ont pas augmenté depuis 10 ans et qui ne tiennent pas compte de l’ancienneté – lorsque les employés ne sont pas syndiqués. Entre 400 $ et 800 $ dans le transport local; entre 600 $ et 1 200 $ dans le longue distance.

L’EPA révèle en effet que le salaire hebdomadaire moyen des camionneurs a peu augmenté entre 1998 à 2004 : 2 % en six ans, c’est-à-dire une croissance annuelle moyenne d’environ 0,3 %. Claude Chouinard tient toutefois à souligner que cette situation n’est pas propre à l’industrie du camionnage. La concurrence féroce engendrée par la mondialisation crée, dit-il, une pression à la baisse sur les salaires dans plusieurs autres secteurs d’activité.

Le directeur général de Camo-route souligne aussi que les responsabilités légales auxquelles sont soumis les camionneurs peuvent décourager les recrues. Au Voyageur, les chauffeurs ne mâchent pas leurs mots quand ils parlent de réglementation, qui ne faciliterait pas la tâche : vérifications mécaniques, tenue du livre de bord (log book), normes sur les heures de conduite, sur le transport des matières dangereuses, sur les charges et les dimensions du véhicule, etc. 

Changement d’huile
Le manque de main-d’œuvre n’est pas entièrement attribuable à la baisse de popularité de la profession. Selon le CCRHC, la majorité des nouveaux chauffeurs disponibles ne répondent pas aux exigences des transporteurs. Dans l’industrie, ce n’est pas suffisant d’avoir son permis, explique la directrice du CCRHC, Linda Gauthier.

L’examen de la SAAQ atteste des qualités de base pour la conduite, mais pas des autres compétences nécessaires pour être camionneur, telles que le sens de l’orientation ou de la planification. Or, un certain nombre d’aspirants à la profession ne saisissent pas l’importance de suivre une formation, tandis que d’autres choisissent des écoles qui n’offrent pas un cours assez étoffé. «La majorité des formations à travers le Canada sont minimales, elles permettent uniquement d’obtenir le permis de conduire», précise Linda Gauthier.

On dit souvent qu’il n’y a pas de solution simple à un problème complexe. Des actions doivent donc être envisagées, notamment pour mieux former les chauffeurs et rajeunir la flotte. Les entreprises doivent mettre la main à la pâte. «Il faut que l’industrie se penche, et elle a commencé à le faire, sur la manière de s’adapter aux exigences sociales des jeunes plutôt que de penser que les jeunes vont s’adapter à elle», résume Claude Chouinard. Et il n’existe malheureusement pas de remède universel, ajoute-t-il. Chaque employeur doit essayer d’améliorer la qualité de vie de son personnel en fonction de ses possibilités.

Malgré les difficultés, les chauffeurs avec qui le Magazine Jobboom s’est entretenu affirment tous aimer leur travail. «C’est la plus belle job du monde», confie Sébastien Arsenault, 27 ans, père d’un bébé de 15 mois. «Il y a moyen de trouver chaussure à son pied dans cette profession», renchérit Caroline Prince, 33 ans. Comme quoi la route peut être belle.


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