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[Mode de vie]
Médicaments «style de vie»
Le monde est stone
par Jean-Sébastien Marsan
Antidépresseurs, Ritalin, Viagra et même des produits en vente libre comme le Gravol : rien ne semble freiner la consommation de médicaments «de confort» ou «style de vie» (lifestyle drugs). Attention, société dopée.
En 1998, le président de la compagnie pharmaceutique Pfizer, qui commercialise notamment le Viagra utilisé pour soigner les troubles érectiles, a déclaré qu’une personne capable de payer 30 $ par mois pour un abonnement au câble n’hésitera pas à dépenser la même somme mensuelle pour des médicaments «style de vie», et ce, jusqu’à la fin de ses jours. Une consommation récréative, qui satisfait surtout un désir de performance.
Cette anecdote est tirée de L’envers de la pilule. Les dessous de l’industrie pharmaceutique (Éditions Écosociété, 2004), écrit par Jean-Claude St-Onge, professeur de philosophie au Cégep Lionel-Groulx. Dans cet essai-choc, l’auteur soutient que les stratégies marketing du secteur pharmaceutique transforment des médicaments en produits de consommation courante.
«Aux États-Unis, dans les publicités pour le Viagra, les hommes sont de plus en plus jeunes. Ils ont maintenant 35-40 ans, déclare l’auteur, en entrevue. Normalement, on ne souffre pas de dysfonctions sexuelles à cet âge.»
«Un médicament, en principe, soigne un problème. Or, je vois des gens qui utilisent du Viagra pour augmenter leurs performances sexuelles», ajoute Robert Letendre, psychologue, psychanalyste et professeur au Département de psychologie de l’Université du Québec à Montréal (UQAM).
Le professeur s’étonne aussi de la popularité des suppléments vitaminiques et des probiotiques (suppléments alimentaires constitués de bactéries) pour obtenir un surcroît de performance physique générale. «Les diététiciens disent pourtant que les suppléments vitaminiques ne servent à rien», souligne l’universitaire.
Comment en sommes-nous arrivés à bouffer du médicament avec l’insouciance d’un amateur de friandises? Accuser les barons de la pilule de tous les maux serait réducteur. «Les compagnies pharmaceutiques font beaucoup de marketing, mais il y a un phénomène encore plus important : nous vivons dans une société qui tolère très mal la souffrance et l’anxiété, affirme le Dr Jean Rodrigue, directeur de la planification à la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec. Les médecins ne sont pas capables de résister à ce mouvement social de fond.»
Du médical au récréatif
Il y a 50 ans, une minorité d’étudiants et de créateurs absorbaient des excitants pour accroître leurs performances intellectuelles. Le prolifique philosophe-auteur Jean-Paul Sartre pouvait engloutir un tube entier de corydrane par jour, soit un mélange d’aspirine et de 144 milligrammes d’amphétamine, relate sa biographe Annie Cohen-Solal (Sartre 1905-1980, Gallimard, 1999). La corydrane, classée produit toxique en 1971, est interdite depuis.
Même le Gravol, vendu en principe pour prévenir le mal des transports et les nausées, est l’objet d’une consommation récréative.
Aujourd’hui, les psychostimulants comme le Ritalin, qui réduit l’agitation motrice et favorise la concentration, sont entrés dans les mœurs. «On donne du Ritalin aux enfants dans les écoles, et il y a aussi de plus en plus d’adultes qui en consomment, relève Jean-Claude St-Onge. Aux États-Unis, les dépenses pour l’achat de psychostimulants chez les 20-44 ans ont quadruplé entre 2000 et 2004.»
Selon lui, le contexte social explique cet appétit pour des médicaments comme le Ritalin. «Nous vivons dans une société où le culte de la performance est devenu une véritable injonction. Ce qui compte, c’est la productivité, la rentabilité, la compétitivité. Cela ne manque pas d’avoir un impact sur notre façon de voir la santé et les médicaments.»
Considéré comme une pilule «récréative» par une tranche active de la communauté gaie, le Viagra fait désormais partie de la culture de la pornographie homosexuelle — où les hommes sont évidemment jeunes et virils.
Sans oublier l’usage de médicaments en vente libre à des fins toxicomanes. Par exemple, Tylenol 1 et Robitussin contiennent une faible quantité de codéine, un dérivé de la morphine, dont les consommateurs peuvent devenir dépendants, selon des témoignages recueillis en 2002 par le Comité spécial sur la consommation non médicale de drogues ou médicaments, qui a été mandaté par la Chambre des communes, à Ottawa, pour étudier le phénomène et faire des recommandations au gouvernement fédéral.
D’autres consommateurs extraient la pseudoéphédrine (un décongestionnant) de médicaments contre la toux et le rhume pour produire des drogues illégales comme l’ecstasy et la méthamphétamine. En 2004, Pfizer, fabricant du Sudafed, a dû revoir la composition de ce médicament sans ordonnance pour en retirer la pseudoéphédrine.
Même le Gravol, vendu en principe pour prévenir le mal des transports et les nausées, est l’objet d’une consommation récréative : à fortes doses, ce médicament provoque une sensation d’euphorie. «Apparemment, le Gravol est une drogue très populaire dans les soirées», a déclaré en 2002, à la Chambre des communes, la présidente du Comité spécial sur la consommation non médicale de drogues ou médicaments.

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