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  [Salon]
Cynthia Shapiro
Dans le secret des dieux

par Éric Grenier

Ce qu’on ne sait pas ne fait pas mal, veut le vieil adage. Mais dans le merveilleux monde du travail, ce que vous ignorez pourrait vous faire un tort considérable.

C’est pour cette raison que Cynthia Shapiro, une ancienne vice-présidente aux ressources humaines d’une grande entreprise, s’est mise à la rédaction de Corporate Confidential – 50 secrets your company doesn’t want you to know – and what to do about them. L’américaine y révèle des secrets que les employeurs taisent soigneusement afin de pouvoir gérer la main-d’œuvre de la manière la plus facile qui soit, souvent au détriment de la justice et du gros bon sens.

«Chaque jour en Amérique, des employés sont mis de côté en douce, marginalisés, poussés vers la porte, forcés à la retraite et licenciés sans qu’ils sachent vraiment pourquoi puisque personne ne leur dit la vérité», écrit-elle en introduction. Se basant sur sa propre expérience de gestionnaire, ainsi que sur une centaine d’entrevues auprès d’employés et de dirigeants, elle dénonce des pratiques douteuses : liste noire, liste dorée, congédiements illégaux déguisés en «réorganisation des activités», prise en compte par la direction des rumeurs à l’égard des employés, congédiement pour avoir développé une amitié avec un concurrent, etc. Même profiter des avantages sociaux offerts par l’entreprise pourrait vous priver d’une promotion! Bref, du joli.

Jointe à ses bureaux de Los Angeles, où elle s’occupe notamment du National Workwrights Institute, un organisme de défense des droits des travailleurs, Cynthia Shapiro nous met en garde contre les astuces des employeurs.


Pourquoi les employeurs se servent-ils de ces astuces? Les utilisent-ils? Est-ce un complot des entreprises contre les travailleurs?
Les employeurs utilisent ces secrets parce que c’est la manière la plus facile de diriger une entreprise. Ils se disent accablés par des tâches tellement plus importantes que le bien-être de leur personnel qu’ils se sentent justifiés de le traiter comme de la marchandise. De plus, les patrons ont peur de leurs employés! Ils trouvent leur comportement plutôt confrontant, surtout ici aux États-Unis où tout un chacun poursuit tout le monde à propos de n’importe quoi. Ils préfèrent leur cacher la vérité et ainsi disposer d’outils et de matière qui leur permettront de se débarrasser de certains employés assez facilement s’ils jugent qu’ils pourraient devenir une menace à l’entreprise et au pouvoir des dirigeants en place.

Retrouve-t-on chacun des 50 secrets chez tous les employeurs?
Tous les employeurs ne se servent pas de l’ensemble des secrets. Certains en détiennent plus, d’autres moins. Il y a des employeurs qui, visiblement, se fichent royalement des intérêts de leurs employés. L’objectif de mon livre n’est pas de les dénoncer, mais de permettre aux travailleurs de détecter dans leur milieu de travail quels sont les «secrets» en vigueur, et surtout, de savoir comment y faire face.

L’un des secrets les plus intéressants concerne l’existence de listes noires sur lesquelles les employeurs inscrivent les noms d’employés dont on se débarrasserait volontiers si l’on avait à faire des mises à pied. Comment cela fonctionne-t-il?
La liste noire agit comme un bouclier pour les employeurs afin de les protéger de leurs employés. Ainsi, si un employé est étiqueté comme un inconvénient majeur pour l’entreprise ou comme quelqu’un qui pourrait éventuellement faire valoir un peu trop ses droits au goût des patrons, il se retrouve sur la liste noire. Comment savoir si l’on s’y trouve? Par exemple, vous êtes sur le point d’obtenir une promotion ou un autre poste pour lequel vous êtes le meilleur candidat, vos patrons vous le répètent sans cesse, et puis oups!, il vous échappe à la dernière minute. C’est que vous avez dû faire un geste, dit une parole qui n’a pas plu à la direction, ou entretenu une amitié avec un collègue déjà inscrit sur la liste noire. Le problème, c’est que, dans la majorité des cas, les travailleurs ne méritent aucunement de s’y retrouver. Les entreprises préfèrent un employé qui fait son job correctement et qui se la ferme tout le temps, à un talentueux que l’on soupçonne, sans preuve à l’appui, d’être un fauteur de troubles potentiel.

Est-ce vrai que la plupart des restructurations d’entreprises, les mises à pied, cachent en fait une manière de se débarrasser d’employés indésirables? Vous dites même que les spécialistes des ressources humaines évoquent plutôt ça sous le nom de grand ménage du printemps!
Si vous voyez une équipe disparaître dans une entreprise où les affaires vont rondement, sous des prétextes plutôt nébuleux comme «ce n’était plus pertinent dans la nouvelle philosophie de gestion de l’entreprise», c’est, en règle générale, qu’on a voulu se débarrasser d’une équipe où il y avait trop de têtes fortes. Parfois, certains patrons licencient une partie de l’entreprise pour se défaire d’un seul individu dont la figure ne leur revenait pas. Ils appliquent le principe de la pomme pourrie : elle a forcément contaminé les autres, jetons le tout à la corbeille. Pourquoi agissent-ils ainsi? Encore par facilité : congédier un employé parce qu’on n’aime pas sa binette, ce n’est pas une raison valable sur le plan légal. C’est ouvrir la porte à une pluie de poursuites. Alors, structurons plutôt un plan de mises à pied, question de noyer le poisson.

Secret numéro quatre : votre employeur ne s’attend pas à ce que vous fassiez ce qu’il dit, mais plutôt ce qu’il désire secrètement. Comment fait-on pour le savoir?
Je vous donne un exemple. Votre employeur vous encourage à dénoncer les actes frauduleux dont vous seriez témoin. Il y a une politique à cet égard, des dépliants vous sont distribués. Allez! Dénoncez! Vous le faites, et vous allez perdre votre emploi assurément! Les entreprises ne s’inquiètent guère de la bonne gouvernance au sein de leur organisation; par contre, ce qui leur fait peur, c’est leur image publique. Il est bien publiquement de se montrer sévère envers les malversations financières et les entorses aux lois. Mais il est très mal vu de montrer que ça existe.
Ce qu’il est important de saisir, ce n’est pas ce que l’entreprise dit vouloir publiquement, mais ce qu’elle veut vraiment. Ainsi, malgré tous les beaux discours des employeurs à propos de l’importance d’un bon équilibre entre famille et travail, expliquez-moi alors pourquoi la très grande majorité des promotions sont accordées aux plus assidus au travail, ceux qui ne comptent pas leurs heures, sautent le lunch, les vacances…

Ne jamais déposer une plainte pour harcèlement sexuel, conseillez-vous. Les victimes doivent-elles accepter de subir pareille situation?
Faire valoir vos droits de façon officielle pourra avoir des conséquences importantes sur votre emploi, jusqu’à sa perte. La loi vous protège, mais seulement après que vous avez déjà perdu votre emploi dans bien des cas. Si vous aimez vraiment votre job, que vous voulez le conserver, il y a des moyens plus subtils de mettre un terme au harcèlement sexuel, comme demander une mutation dans une autre division de l’entreprise ou parler directement à votre supérieur immédiat – s’il n’est pas le harceleur! – qui trouvera le moyen de mettre le coupable hors circuit.

Selon vous, aucun patron ne l’avouera, mais ses décisions concernant ses employés sont souvent teintées de discrimination selon l’âge. Peut-on, en tant que salarié, éviter cette discrimination?
La discrimination en raison de l’âge est un véritable fléau. Mais ce n’est pas parce que vous avez atteint un certain âge qu’on vous discrimine au travail. C’est parce que vous avez l’air vieux! Vous pouvez avoir 60 ans et ne pas être victime de discrimination, mais l’être à 45. Tout dépend de l’âge que vous dégagez. Si vous vous plaignez de vos petits bobos, que vous n’arrivez plus à suivre la technologie, que vous avez hâte à la retraite, vous serez perçu comme vieux et serez probablement victime de discrimination en raison de votre âge. Pour l’entreprise, cela signifie que vous ne la placez plus au centre de votre attention et représentez à ce moment-là une menace. À l’inverse, j’ai eu récemment une collègue de 70 ans, mais personne ne se doutait qu’elle avait cet âge. Toujours tôt au bureau, elle ne prend jamais ses journées de maladie, s’habille à la mode et est toujours à la fine pointe de la technologie, même si ça lui demande un week-end complet pour la maîtriser.

Pourquoi faut-il se méfier de l’utilisation du Web et du courriel en milieu de travail?
Une étude de l’Association américaine du management indique que 87 % des entreprises américaines espionnent leurs employés en fouinant dans leurs courriels, en écoutant leurs conversations téléphoniques ou en retraçant les sites Internet qu’ils visitent. On serait porté à croire que c’est illégal, et ça l’est! Mais les employeurs ont trouvé un moyen de contourner la loi en inscrivant dans le manuel de l’employé une petite phrase disant que le matériel appartient à la compagnie et qu’elle peut surveiller en tout temps ce que vous faites avec son équipement. Des résumés de tous les courriels envoyés et reçus par les employés circulent très souvent entre les mains des dirigeants de l’entreprise. Il faut donc éviter d’écrire quoi que ce soit sur un collègue ou un patron au risque de subir des conséquences, dont perdre son job.

Si toutes ces manières de gestion ont pu proliférer dans les milieux de travail, est-ce par manque de lois protégeant les travailleurs?
Absolument. Un peu moins chez vous au Canada, où il y a plus de lois, mais surtout ici aux États-Unis. Les gouvernements devraient se soucier davantage du bien-être de la main-d’œuvre et ne pas se gêner de légiférer, en particulier en ce qui a trait aux manières de licencier le personnel. Mais à l’inverse, il faudrait aussi des lois qui protégeraient davantage les entreprises contre la concurrence déloyale des pays asiatiques, et aussi contre les poursuites frivoles d’employés. Mais les élus préfèrent laisser libre cours à un climat de jungle sans foi ni loi.

À la fin de ma lecture, j’ai eu une mauvaise impression : pour garder mon emploi, je dois faire la carpette devant mon patron. Sinon, ciao! Reste-t-il de la place pour les valeurs et les principes dans nos milieux de travail?
Pas besoin d’être un brown noser, comme on dit ici… Ce que je dis, c’est de changer la vision que vous avez de votre patron. Débarrassez-vous de l’idée que c’est votre boss. Voyez votre relation avec lui comme un partenariat, faites comme s’il était le client le plus important de Vous inc. Un client heureux vous sera toujours reconnaissant. Il pourrait même vous présenter à de nouveaux clients! Ça vous donnera le courage d’aller en chercher d’autres, des clients, si l’actuel ne vous satisfait pas ou ne vous paie pas suffisamment. Si vous ignorez les règles qui régissent votre milieu de travail, vous allez rester sur le banc! Si vous ne les aimez pas, ce n’est pas en demeurant hors de la partie que vous allez pouvoir les modifier. Un système, ça s’attaque de l’intérieur. Apprenez les règles, montez les échelons et vous serez ainsi en mesure de changer quelque chose.

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