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Quand le colosse s’effondre
Déjà fragilisées, les régions périphériques font face à un autre écueil, peut-être plus grave encore : leurs biens précieux s’épuisent. Forêt, minerai, poissons.

«On a atteint, parfois même dépassé les limites d’exploitation de certaines de nos ressources naturelles, par rapport aux demandes de production qui croissent sans cesse. Je pense surtout aux forêts, comme l’a constaté le rapport Coulombe. Ainsi, plusieurs scieries vont fermer dans les prochains mois», affirme Mario Polèse, économiste titulaire de la Chaire de recherche du Canada en études urbaines et régionales et professeur à l’INRS.

Vrai que les mauvaises nouvelles s’accumulent pour les papetières. Tembec, Smurfit-Stone, Domtar, Cascades, Kruger, Abitibi-Consolidated et SFK Pâte subissent des pertes financières à donner le vertige. Ce qui se traduit par d’importantes coupes de postes : en 2005, 4 040 emplois forestiers ont été perdus au Québec, selon le ministère des Ressources naturelles et de la Faune.

La situation peut devenir dramatique pour la population des villages qui vivent essentiellement d’une grande compagnie exploitant la ressource naturelle, que ce soit le bois ou un minerai. C’est parfois même l’entreprise qui a littéralement donné naissance à la ville. Ainsi, Témiscaming a été fondée en 1921 par la papetière Riordon Pulp and Paper. Cette dépendance vis-à-vis d’un employeur rend ces villes vulnérables, même si elles sont aujourd’hui prospères. Sept-Îles est un exemple; Mont-Tremblant aussi.

«Qu’advient-il des villes mono-industrielles quand l’entreprise qui les nourrit s’effondre? De quoi vivent le coiffeur, l’épicier et le dentiste quand tous leurs clients n’ont plus de travail? Dans les cas extrêmes, le gouvernement met la clé sous la porte : c’est ce qui est arrivé à Shefferville et à Gagnonville au début des années 1980», affirme Bernard Vermot-Desroches, professeur à l’Université du Québec à Trois-Rivières et spécialiste du développement local et régional.

Mais ces décisions radicales ne sont pas sans conséquence. Parlez-en à Joël Harrisson, l’actuel maire de Mont-Joli. Né à Gagnonville, il garde un souvenir amer de la destruction de son village natal de 3 000 habitants, alors qu’il avait 20 ans. Construites autour d’une mine de fer, toutes les maisons ont été rasées lorsque l’exploitation du gisement a cessé, en 1985. Aujourd’hui, sur les terrains de la ville enterrée, la taïga a pris ses aises. Seule une parcelle de route bordée d’un trottoir vétuste a survécu.

«Les gens étaient en détresse totale lorsqu’on a annoncé la fermeture de la ville. Certains se sont même suicidés. On avait l’impression de perdre nos repères, nos racines, nos amis. Je me rappelle avoir fait le tour des maisons une dernière fois avec mes parents, qui étaient profondément émus. On est resté nostalgique de cette époque : les anciens citoyens se retrouvent encore tous les cinq ans, le temps d’un week-end.»

Les dégâts du «méga»
La situation n’est guère plus reluisante dans de nombreuses agglomérations rurales, dont l’économie est pourtant relativement diversifiée. Deux exemples cités par Marc-Urbain Proulx : Péribonka, au Lac-Saint-Jean, et Saint-Louis-de-France, en Mauricie.

«Ne sous-estimons pas l’impact parfois négatif qu’ont eu sur la prospérité locale l’amélioration du transport routier depuis 20 ans ou la venue des grandes entreprises de production et de grandes chaînes commerciales à la Wal-Mart, explique-t-il. Auparavant, la plupart des villages avaient leur abattoir, leur magasin général, leur boulangerie, leur laiterie. Comme le réseau routier et les véhicules étaient moins fiables, on ne se déplaçait pas beaucoup à l’extérieur. Le village était donc autosuffisant sur le plan économique.»

Aujourd’hui, de grosses compagnies se sont installées dans les moyens et grands centres urbains environnants, comme Trois-Rivières, Amos ou Rivière-du-Loup. Équipés à la fine pointe de la technologie, ces géants font la vie dure aux petits commerces de village. Prenez l’exemple du fermier, qui peut désormais se déplacer sur des routes plus sécuritaires. Il amène ses bêtes au méga-abattoir, situé pourtant à des centaines de kilomètres de chez lui. La viande revient dans son village déjà transformée, prête à être vendue au supermarché. Du coup, c’est le petit abattoir de Saint-Clin-Clin qui vient de perdre un client. Et combien d’autres.




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