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Villes en péril
recherche et rédaction
Marie-Hélène Proulx
coordination
Éric Grenier et Annick Poitras

Elles vivent aux crochets de géants industriels et se dépeuplent au profit des centres urbains. Aux prises avec l’épuisement de leurs ressources naturelles, elles luttent pour que leur nom ne soit pas rayé de la carte. Au terme d’une enquête exhaustive, le Magazine Jobboom a établi la liste d’une dizaine de communautés québécoises au futur incertain. Des drames locaux qui interpellent le Québec tout entier.

Marie Gagné n’avait pas 20 ans quand elle s’est installée à Lebel-sur-Quévillon, paradis de la mouche noire et de l’épinette enclavé dans le territoire de la baie James, à huit heures de Montréal. Embauchée par la compagnie Domtar comme technicienne comptable, elle s’est impliquée à fond pendant 32 ans dans ce village de descendants de bûcherons.

Aujourd’hui, Marie remet tout en question. Car Domtar, pilier de cette ville mono-industrielle, vacille sur son socle. En novembre dernier, l’usine de pâtes et papiers a licencié temporairement 675 travailleurs, dont Marie. Un coup dur pour les 3 120 citoyens, qui dépendent en majorité de la compagnie québécoise pour mettre du beurre sur leur pain.

Lock-out déguisé pour forcer les employés à accepter des baisses de salaire, comme le croit le syndicat? Ou mauvaise conjoncture économique, comme le soutient la compagnie? Peu importe : Marie en a ras le bol. «Je suis tannée de vivre dans l’insécurité perpétuelle. Comme j’ai quatre enfants et que je suis seule, j’ai besoin d’un emploi stable. J’ai donc refait mon curriculum vitæ pour tenter ma chance ailleurs. De toute façon, mes enfants n’ont pas beaucoup d’avenir ici. Je préférerais m’installer dans une ville plus importante afin qu’ils puissent étudier.»

Simon Leclerc, opérateur chez Domtar, a aussi été mis à pied en novembre. Avec un enfant à nourrir et un autre en chemin, il songe à quitter Lebel-sur-Quévillon. «Tout ce que je veux, c’est travailler, peu importe le domaine. J’irai là où il y a de l’ouvrage.»

Quand une localité est située à l’extérieur du triangle d’or formé par Québec à l’est, Gatineau à l’ouest, Sherbrooke au sud, et Montréal en son centre, elle risque de faire partie du cercle des damnées.
Lebel-sur-Quévillon n’est pas la seule municipalité qui risque de voir ses citoyens plier bagage, s’il faut en croire les spécialistes. Partout dans le Québec excentrique, qui s’étale à des heures des centres urbains et qui compte surtout sur la forêt et les mines pour survivre, des villes dégringolent. On pense notamment à Parent, Asbestos, Témiscaming, La Baie, Matagami, Baie-Comeau, Sayabec, New Richmond, qui marchent aussi sur la corde raide.

Go South
En fait, ces petits coins de pays ne sont plus tout à fait dans le coup. Car à l’heure actuelle, c’est dans les centres urbains que l’emploi se crée. «Les tendances lourdes de notre économie – la mondialisation, les technologies de l’information, l’économie du savoir, la transition démographique – favorisent les centres urbains [c’est-à-dire les grandes régions métropolitaines et les villes de taille moyenne dans les régions périphériques]», affirme Marcelin Joanis, économiste et chercheur au Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations (CIRANO).

C’est que le nouveau modèle économique est d’abord axé sur la connaissance et l’innovation et promet des jours dorés au secteur tertiaire (informatique, finances, ingénierie, sciences, etc.). Or, ces créneaux se développent principalement dans les grandes villes, en raison de la présence de centres de recherche universitaires, de la disponibilité d’un important bassin de main-d’œuvre qualifiée et de la proximité de la frontière américaine, des grands axes routiers et de la voie maritime du Saint-Laurent.

Ainsi, quand une localité est située à l’extérieur du triangle d’or formé par Québec à l’est, Gatineau à l’ouest, Sherbrooke au sud, et Montréal en son centre, elle risque de faire partie du cercle des damnées. Car ces petites villes survivent surtout grâce aux secteurs primaire et secondaire, l’exploitation et la transformation première de la forêt ou d’un minerai, par exemple. Pour ne rien arranger, elles sont souvent plantées au milieu de nulle part, à des kilomètres de rien.

«Pour la période de 1991 à 2001, on a constaté que 70 % des 138 municipalités de moins de 5 000 habitants qui sont à vocation minière étaient en stagnation ou carrément en déclin au chapitre de l’emploi. Ce chiffre s’élève à 80 % pour les 211 municipalités qui sont à vocation forestière», explique Marc-Urbain Proulx, spécialiste des affaires régionales et professeur titulaire au Département des sciences économiques et administratives à l’Université du Québec à Chicoutimi.

Le taux de chômage des jeunes de 15 à 24 ans est également plus élevé dans les régions périphériques que partout ailleurs au Québec (en 2003, il s’élevait à 19 %, contre 14 % pour l’ensemble des jeunes Québécois).

Ajoutons à cela un sérieux déclin démographique, qui s’explique en partie par le couplé formé par le vieillissement naturel de la population et l’exode des jeunes vers les grands centres. Entre les recensements de 1996 et de 2001, l’ensemble des six régions périphériques québécoises a vu sa population décroître de 35 000 âmes, ce qui constitue une baisse totale de 3,9 % pour l’Abitibi-Témiscamingue, la Côte-Nord, la Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine, le Nord-du-Québec, le Saguenay–Lac-Saint-Jean et le Bas-Saint-Laurent. Selon l’Institut de la statistique du Québec, ces mêmes régions suivront un régime minceur sévère d’ici à 2026, avec des pertes de population au-dessus de 18 % pour la Côte-Nord et la Gaspésie, notamment.

Ce qui laisse croire à l’économiste Fernand Martin, dans un rapport sur les enjeux contemporains des politiques de développement économique au Québec (CIRANO, 2005), que certaines petites agglomérations pourraient simplement mourir… de vieillesse.

Certaines villes à l’extérieur des régions-ressources doivent déjà composer avec les conséquences tangibles du déclin démographique. À Asbestos (Estrie), où la population est l’une des plus âgées de la province, les têtes grises dominent le paysage. «Quand je me promène avec ma petite-fille au centre commercial, c’est l’événement du siècle tellement les gens n’ont plus l’habitude de voir des jeunes. Un landau, ça sort vraiment de l’ordinaire!» rigole Céline Audy, une résidente de cette ville minière. «À vrai dire, Asbestos n’est pas un endroit attirant pour les jeunes. Quand il y a des festivals, il faut baisser le son de la musique parce que ça dérange les centres d’accueil autour!»




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