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  [Mode de vie]
L'authenticité en forfait
L'envers du vrai

par Crystelle Crépeau

Révolue l'époque où le summum du dépaysement se résumait à un voyage en Égypte. Aujourd'hui, le commun des mortels cherche des expériences de vie inusitées et... pénibles. Tout au bout brille la promesse de vivre de l'authentique, du «vrai», et de trouver un sens à sa vie. Est-ce le nouveau dada de consommateurs blasés?

Au printemps 2004, Pierre Racine a passé 36 heures dans la peau d'un itinérant. Avec cinq autres personnes et un guide, ce professeur de psychologie de l'Université du Québec à Trois-Rivières a quêté dans les rues de Montréal, mangé dans les centres pour sans-abri et dormi à la belle étoile. Coût de l'expérience : 300 $.

Cette retraite de rue, comme il l'appelle, lui a permis de voir la pauvreté autrement. «On voit les choses de l'intérieur, pas comme un fonctionnaire du système ou un sociologue universitaire. Pour un moment, on laisse tous nos préjugés de côté.»

Cette initiative était orchestrée par l'Américain Stephan Clarke, un ancien travailleur social ayant conduit des expériences similaires à Baltimore et à Washington D.C. Ce sont des bouddhistes qui, au début des années 1990, ont créé les retraites de rue à New York.

Ainsi, un peu partout dans le monde, des organisateurs se spécialisent dans l'authenticité en forfait. En Russie par exemple, des Japonais retraités se bousculent aux portillons des anciennes datchas — ces maisons de campagne construites sur des terres cultivables — pour jardiner dans des conditions difficiles. L'agence britannique Hinterland Travel propose, pour sa part, d'aller gambader sous les tirs d'obus à Bagdad, de faire son marché à Kaboul ou de parcourir les camps de réfugiés palestiniens, tout cela sous la supervision d'un guide expérimenté en zones de guerre.

Plus près de chez nous, l'ancienne prison de Trois-Rivières offre la possibilité de se transformer en voyou l'espace d'une nuit. Moyennant 60 $, chaque participant a le privilège de dormir dans une cellule et d'y prendre son petit-déjeuner. Pour rendre l'expérience plus réaliste, un ex-détenu (un vrai) raconte au groupe les rudiments de la vie de prisonnier. Tous repartent ensuite avec une fiche d'incarcération et un t-shirt souvenir. Enfin, plusieurs Québécois préfèrent transformer de banales vacances en projet humanitaire, en allant construire des écoles en Inde, par exemple.

L'authenticité serait-elle la nouvelle tendance? Est-on prêt à mettre sa vie en péril pour s'extirper de la ouate du quotidien? Pierre Racine ne le croit pas. Il a plutôt vu dans sa démarche personnelle la possibilité de développer une plus grande humanité, de la compassion pour autrui. «On ne fait pas ça pour vivre des sensations fortes. Aujourd'hui, quand je fais un don, ce n'est pas de façon mécanique pour soulager ma conscience. J'apprécie davantage mes privilèges au lieu d'en vouloir toujours plus.»

Bien sûr, son expérience de trois jours était encadrée. «Mais notre guide a fait bien attention de ne pas nous installer dans le confort, dit-il. Nous ne savions pas où nous allions dormir ni quand nous allions manger. Même trouver des toilettes était compliqué! Notre horaire était chaotique, comme le quotidien des itinérants.»




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