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Vieux démons

Chronique par Éric Grenier

Loin de moi l’idée de vouloir vous torturer l’esprit avec le fameux choc démographique, cette secousse à la suite de laquelle le Québec commencera à se dépeupler et qui aura des conséquences dignes du jour du Jugement dernier, si l’on en croit le discours de certains leaders d’opinion, comme celui des Lucides.

Au Magazine Jobboom, nous avons nous-mêmes tiré la sonnette d’alarme il y a deux ans : les baby-boomers prépareraient-ils le cadeau de la terre brûlée en legs aux générations futures? Même le gouvernement Charest s’est mis en mode panique devant cette problématique en organisant le Forum des générations, en 2005.

Eh bien, pour d’autres, ce fameux choc serait plutôt chic. «Les gens devraient célébrer l’arrivée de cette nouvelle tendance démographique comme celle d’un nouvel âge d’or.» C’est la conclusion d’un étonnant billet tiré du célèbre magazine d’affaires publiques britannique The Economist dans son numéro de janvier dernier.

Bref, oubliez l’enfer et le purgatoire, c’est le paradis sur terre que nous apporterait le choc démographique. Selon le magazine, la crainte injustifiée du phénomène serait nourrie par les gouvernements et les entreprises parce que ce sont surtout eux qui devront déployer des efforts pour s’adapter aux changements qui en découleraient. Les gouvernements détestent l’idée d’une population déclinante, qui génère un produit intérieur brut (PIB) – soit la valeur de tout ce qu’un pays produit en une année – tout aussi réduit. Et à leurs yeux, un PIB limité mènera inévitablement à une influence, à une armée et à un pouvoir chagrinés.

Pour les entreprises, une population en baisse équivaut à moins de clients. Il leur faudra donc en trouver de nouveaux ailleurs, et pour cela, elles devront explorer d’autres marchés, se frotter à de nouvelles concurrences, adapter leurs produits, etc.

The Economist estime plutôt qu’une population réduite permet l’enrichissement de tous en étant plus productive, par exemple en forçant la création d’outils, de technologies et de méthodes plus efficaces.

Ce qui, au fond, n’est pas fou. Prenons l’exemple de l’agriculture. Aujourd’hui, le Québec compte 34 % moins de fermes qu’il y a 20 ans, selon Statistique Canada. Pourtant, les fermes produisent plus que jamais. Au Saguenay, Alcan produit deux fois plus d’aluminium en ce moment qu’il y a 20 ans, même si l’entreprise a été amputée de près de la moitié de son personnel.

Pour Jacques Parizeau, choc démographique ou pas, la dette du Québec demeurera parfaitement gérable. «L’endettement total des Québécois [des gouvernements fédéral et provincial], diminue puisque le gouvernement fédéral a considérablement réduit sa dette ces dernières années en raison de ses surplus. Cette partie de la dette fédérale qui appartient aux Québécois baisse constamment donc», disait l’ancien premier ministre au journal Les Affaires, en novembre dernier.

Et la santé? Il ne sert à rien d’en faire une maladie, a déjà jugé dans nos pages François Béland, professeur en administration de la santé à l’Université de Montréal, en citant la Suède : «Ce pays compte la proportion de personnes âgées que le Québec atteindra vers 2017, soit 17 %. Les Suédois âgés ne meurent pas dans les rues, le pays ne croule pas sous la dette. De plus, les Suédois font plus d’enfants que nous. Ils soutiennent une population âgée, mais en plus, ils payent pour élever plus d’enfants.»

Pour sa part, le démographe David K. Foot est persuadé que le Québec tirera nettement mieux son épingle du jeu démographique que les pays européens à cause de son accès au marché américain. Aussi, à propos de notre capacité à innover dans une société vieillissante, il rétorquait à l’avance aux auteurs du Manifeste pour un Québec lucide, de même qu’à Bernard Landry (qui avait déjà affirmé dans notre dossier sur le choc démographique en octobre 2004 que ce n’est pas à 60 ans qu’on fonde des Bombardier) : «Il existe deux moments forts de la créativité dans une vie. Dans la trentaine et dans la cinquantaine. Or, deux groupes importants en nombre, les baby-boomers et leurs enfants, atteindront en même temps leur pointe de créativité. Ça ne s’est jamais vu.»

Qui vieillira verra.


 
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