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  [Marché du travail]
Bosser à son rythme
Décollage horaire

par Jean-Sébastien Marsan

Les méfaits du travail de nuit sur la santé sont bien connus. Mais quand on sait qu’environ 15 % de la population est très matinale et qu’une autre tranche de 15 % est constituée d'incorrigibles couche-tard, le 9 à 5 est-il l’horaire idéal?

Infirmière de nuit dans un établissement de soins montréalais, Julia refuse net désormais de bosser de 9 h à 17 h. La nuit, elle adore! «Je me sens très alerte pendant la nuit. Je suis en pleine possession de mes moyens pour travailler. Je ne suis pas une personne de jour. C’est difficile pour moi de me lever tôt. J'ai déjà travaillé le matin et j'étais toujours en retard!»

Julia fait partie d’une minorité de travailleurs pour qui le sacro-saint 9 à 5 est un calvaire quotidien. Le réveil a beau sonner, ces personnes ont du mal à sortir du lit et à embrayer en deuxième vitesse en même temps que tout le monde. Résultat? Elles peuvent donner l’impression d’être paresseuses, moins productives, et se retrouvent souvent dans le clan des retardataires chroniques au boulot. En réalité, ces personnes n’auraient qu’un seul véritable vice : une horloge biologique un tantinet déréglée!

Tic tac doc
Chaque être humain possède en effet sa propre horloge biologique qui règle son corps au quart de tour. Sur une période d’environ 24 heures, cette fabuleuse machine interne envoie des signaux d’éveil ou de sommeil, déclenche les sécrétions d’hormones, ajuste la température corporelle (à la baisse pendant le sommeil, à la hausse au réveil) et régularise plusieurs fonctions des systèmes endocrinien, cardiaque, rénal, digestif, cognitif, etc.

Toutes les bestioles de la planète Terre, de la bactérie à l'humain, aiment les horaires réguliers et prévisibles qui correspondent à leur horloge biologique.
Environ 70 % des humains possèdent un rythme interne qui se marie bien à l’horaire 9 h à 17 h. «Mais environ 15 % des gens sont de soir, et 15 % sont du matin; on les appelle les chronotypes», explique Marie Dumont, codirectrice du Laboratoire de chronobiologie de l'Hôpital du Sacré-Cœur de Montréal. Ces individus sont encore mal connus de la science. Les chercheurs n’arrivent toujours pas à comprendre comment certaines personnes peuvent travailler de nuit pendant des années sans séquelles apparentes. Généralement, les travailleurs de nuit souffrent assez rapidement de troubles du sommeil, de fatigue permanente malgré les périodes de repos, de problèmes digestifs, de migraines et de troubles du caractère — irritabilité, humeur massacrante.

«Le principal indice utilisé par l'horloge biologique pour se mettre à l'heure, c'est le cycle lumière/obscurité», souligne Marie Dumont. Ainsi, chez les matinaux, la sécrétion de cortisol (l’hormone du réveil) débute à 5 h, plutôt qu’à 7 h comme chez la majorité des gens. C’est ce qui explique que les lève-tôt peuvent gazouiller comme des oiseaux dès l’aube. «C'est le contraire pour un type soir, chez qui le cortisol commence à être sécrété seulement vers 9 h ou 10 h, précise Marie Dumont. Quand le réveil sonne à 7 h 30, le type soir veut continuer à dormir, car son corps n’a pas encore reçu le signal d'éveil de son horloge biologique.» Plus le sommeil d’un chronotype est décalé (en se couchant trop tôt ou trop tard), plus son repos sera troublé. Ainsi, un couche-tard devant se lever tôt pour travailler accumulera un déficit de sommeil pendant la semaine. Ce travailleur devra alors nécessairement prendre le temps de se reposer le week-end pour retourner en forme au boulot.

L'horloge biologique est située au centre du cerveau, au-dessus du croisement des nerfs optiques, dans une zone appelée noyaux suprachiasmatiques. «Les noyaux, c’est une connexion plus puissante que les voies visuelles», explique la Dre Diane Boivin, directrice du Centre d'étude et de traitement des rythmes circadiens de l'Hôpital Douglas à Montréal. À un tel point que les aveugles peuvent reconnaître quand le jour se lève et quand tombe la nuit grâce à leur horloge biologique! Même isolé quelques jours dans un environnement dépourvu d'indices temporels, l’humain continue de suivre les heures de réveil et de sommeil à l’aide de son tic-tac intérieur.

De la souplesse SVP
Pascale Trudel, programmeuse pour le site Cyberpresse, est plutôt du type soir, et, heureusement pour elle, ses patrons sont relativement flexibles. «J’ai des collègues qui entrent à 8 h; d'autres, à 9 h; et moi, jamais avant 9 h 45. Personne ne m'a dit que je n'avais pas le droit. Le plus drôle, c'est que même si je me force à me lever plus tôt, j'entre toujours au travail à 9 h 45!»

Les employeurs auraient avantage à tenir compte des différents rythmes circadiens, estime Diane Boivin. «Une personne incapable de se lever avant 11 h et qui doit se présenter au travail à 8 h ne sera pas efficace. Elle sera en privation de sommeil pour le reste de la journée. Il vaut mieux lui laisser vivre son rythme naturel. Autrement, ce serait comme forcer quelqu'un aux yeux bleus à avoir les yeux bruns. C'est aussi fondamental que ça!»

Diane Boivin est cependant consciente que de nombreux travailleurs subissent des horaires irréguliers : par exemple, les ouvriers de la construction, qui doivent se présenter très tôt sur les chantiers; ou les salariés du commerce, qui tiennent boutique le soir. Ces employeurs n’ont malheureusement pas toujours la capacité de gérer des horaires qui conviennent aux travailleurs dont l’horloge biologique préfère le 9 à 5.

Par contre, parfois, c’est possible. Par exemple, la Régie des rentes du Québec (RRQ) offre des horaires variables à ses employés depuis 1978. À l’époque, c’était dans le cadre d’un projet pilote et c’était une première au Québec. Un salarié de la RRQ peut ainsi amorcer sa journée à 7 h 30 ou la terminer à 18 h, mais il doit être au travail entre 9 h 30 et 11 h 30, de même qu’entre 13 h 30 et 15 h. Aujourd’hui, la possibilité d'instaurer un régime d'horaire variable est prévue à la plupart des conventions collectives de la fonction publique québécoise.

Charlotte Valcourt, responsable du secteur des relations de travail à la Direction des ressources humaines de la RRQ, constate que la gestion de ces horaires variables ne constitue pas un fardeau administratif. «Les facteurs de réussite, c’est d’avoir des règles claires, bien connues, bien supervisées, et de s’assurer de leur respect.» Elle est d’avis que la formule des horaires variables est grandement appréciée et que les bannir serait mal vu. «Je pense qu'il y aurait des plaintes!»
Besoins des familles, les horaires variables pourraient aussi, par la même occasion, être plus respectueux de l’horloge biologique de chacun.
Employeurs et salariés ne revendiquent pas un marché du travail adapté au rythme des individus. Mais depuis quelques années, la conciliation travail-famille est sur toutes les lèvres. En répondant mieux aux besoins des familles, les horaires variables pourraient aussi, par la même occasion, être plus respectueux de l’horloge biologique de chacun.

De belles soirées
Robert Michaud a travaillé pendant plus de 15 ans pour le Canadien National, où les horaires en rotation (matin-soir-nuit) sont monnaie courante : il n'a jamais été capable de s'habituer au travail de nuit. Son horaire préféré était celui du soir, entre 15 h et 23 h. «Beaucoup de travailleurs du ferroviaire aiment cet horaire. Ils peuvent dormir le matin, puis s'occuper de leurs enfants avant d'aller travailler. Depuis 5 ans, j’ai un horaire de 9 à 5, mais j'aime toujours travailler tard le soir chez moi.»

Des études menées auprès de salariés soumis aux horaires en rotation confirment que les travailleurs du soir dorment mieux que les autres, indique Diane Boivin, ce qui favorise leur productivité au travail. «Ils ont le temps de récupérer le matin, puis ils vont travailler et ils ne reviennent pas trop tard à la maison.» Minuit serait d'ailleurs l'heure optimale pour s’endormir pour tous les travailleurs, selon des études.

Toutes les bestioles de la planète Terre, de la bactérie à l'humain, aiment les horaires réguliers et prévisibles qui correspondent à leur horloge biologique, résume Marie Dumont. «C'est peut-être la caractéristique la plus constante chez tous les êtres vivants.»


  • Décollage horaire
  • Les origines du 9 à 5



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