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Spiritualité au travail
Dieu à l’ouvrage

recherche et rédaction Marie-Hélène Proulx
coordination Martine Roux

On croyait les bondieuseries au placard depuis la fin des années 60. Mais voilà que la religion ressuscite, jusque dans nos milieux de travail. Parfois ouvertement, mais le plus souvent à mots couverts. Jésus, Allah et compagnie ont-ils leur place au boulot?

Les collègues sont réunis autour d’un lunch dans une salle de réunion d’une grande entreprise, au centre-ville de Montréal. Les blagues fusent, l’atmosphère est bon enfant. À première vue, c’est une réunion comme tant d’autres. Sauf qu’à l’ordre du jour il n’est question ni de stratégies de marketing ni d’objectifs de vente : on se préoccupe plutôt de l’Évangile selon saint Mathieu et des psaumes.

«On se rencontre chaque semaine pour chercher dans les Saintes Écritures des réponses aux soucis qu’on vit au bureau», explique Glenn Smith, docteur en théologie et animateur de cette étude biblique.

Nicole (nom fictif) puise dans ces rencontres la sérénité dont elle a besoin pour faire face aux clients grognons. Jean (nom fictif), quant à lui, y a trouvé du réconfort lorsqu’il a subi une perte salariale. «Dieu sait ce qui est bon pour moi, et je place ma confiance en Lui», dit-il.

Marginaux, ces employés? Pas vraiment. Au Québec, il existe 15 groupes d’étude biblique dans des entreprises diverses. C’est Direction Chrétienne, un organisme aidant les croyants à vivre leur foi en milieu de travail, qui anime ce type de séances.

«On n’affiche pas de publicité sur les babillards des compagnies, précise Monique Dion, l’une des animatrices de l’organisme. On fonctionne par le bouche à oreille. On demande à l’entreprise la permission d’occuper un local, mais c’est une initiative des employés. Ils viennent chercher du soutien moral à travers la prière et le partage de la foi.»

Du monde à la messe
Direction Chrétienne n’est pas le seul organisme à faire le pont entre le spirituel et le monde du travail. Au Québec, il existe un réseau important d’entrepreneurs chrétiens. Par exemple, les Rencontres Silence intérieur et Prière — autrefois appelées Déjeuners de la prière — réunissent deux fois par année des centaines d’hommes d’affaires, parmi les plus riches et les plus puissants. Ces rencontres permettent à un professionnel de témoigner de sa spiritualité devant ses pairs.

La Communauté Internationale des Hommes d’Affaires du Plein Évangile du Canada a aussi 11 sections au Québec. «L’association encourage les hommes d’affaires à s’afficher dans leur profession comme chrétiens», précise le dentiste Jacques Philibert, président du mouvement.

Thierry Pauchant n’est guère surpris par ce retour en force de Dieu dans les milieux de travail, plus de 40 ans après la déconfessionnalisation des syndicats. Titulaire de la Chaire en management éthique à HEC Montréal, il est un spécialiste de la spiritualité en entreprise. «Dans les années 60, tous les sociologues avaient annoncé la mort de la religion en Occident, dit-il. Or, on est plutôt en train de vivre un renouveau spirituel, au sens de recherche de transcendance, de ce qui est au-delà de soi.»

Car, après avoir largué la religion, un vide immense s’est forgé dans la vie de nombreux travailleurs, selon les experts interviewés. Et chacun s’affaire maintenant à le remplir à sa manière. Résultat : à l’heure de la mondialisation, la spiritualité est plus complexe que jamais. Cette dernière se présente sous une infinité de visages, parfois ouverts sur le monde, mais parfois aussi très fermés.

«En réaction à l’absence de spiritualité, certains mouvements se radicalisent, explique Thierry Pauchant. Au Québec, par exemple, l’Opus Dei, une branche ultraconservatrice du catholicisme, a beaucoup de poids dans les universités et dans les organisations. Elle forme une droite néolibérale organisée, puissante et dogmatique.» Une affirmation dont se défend bien l’Opus Dei, qui dit ne compter que 218 membres et 1 500 coopérateurs à travers le Canada — la grande majorité n’occupant pas des postes d’influence.

L'avocate Silvia Ugolini a adhéré à ce mouvement à la suite d'une remise en question face à sa profession apparemment prestigieuse, mais où elle ne rencontrait que déceptions. À 26 ans, elle a tout plaqué pour séjourner quelques mois en Argentine. «J'ai vu tellement de gens brisés parmi ma clientèle que ça m'a désenchantée vis-à-vis du succès. Je voulais reprendre contact avec l'essentiel. À mon retour, j'ai connu l'Opus Dei, dont l'objectif est de tendre à la sainteté par le travail. Et j'ai enfin trouvé ce que j'avais cherché toute ma vie : une façon d'approfondir ma foi et un nouveau sens à mon travail.»

Aujourd'hui, cette mère de trois enfants est gestionnaire pour une compagnie d'assurance. Sur son bureau, un presse-papier à l'effigie de Jésus en croix est placé bien à la vue. Pendant la journée, elle puise dans sa foi l'énergie qu'il lui faut pour affronter ses souffrances au travail. «C'est inutile de lutter contre la peine; elle fait partie de la vie. Mais la prière m'aide à la transformer en conquête.»




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