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Sénégal
La jungle des taxis
par Jean-Sébastien Marsan
À Dakar, n’importe qui peut faire du taxi. Malgré les lois du travail et la syndicalisation, l’industrie a basculé dans l’informel. Une concurrence féroce s’inscrit au compteur.
À Dakar, capitale du Sénégal, les chauffeurs de taxi courtisent ardemment les étrangers : un touriste qui se balade à pied se fera constamment klaxonner par un chapelet de taxis en manque de clients.
C’est que la concurrence est rude au royaume du taxi dakarois, un secteur d’emploi accessible au commun des mortels (masculin!) dans cette ville de 2,5 millions d’habitants, où un travailleur sur deux est au chômage. Facilement reconnaissables à leur carrosserie jaune et noire, les taxis officiels sont omniprésents dans le paysage urbain. Il y en avait 20 000 en 1998, selon les dernières estimations du gouvernement.
Depuis quelques années, ils se font damer le pion dans la banlieue par les clandos : des taxis clandestins nullement enregistrés, ni assurés, qui circulent dans des voitures banalisées. Ces derniers attendent d'avoir suffisamment de passagers (quatre ou cinq) pour se lancer à l'assaut du trafic. Les prix, partagés entre les clients, défient alors toute concurrence.
Comme si ce n’était pas suffisant, le salaire des chauffeurs de taxi officiels fond comme neige au Sénégal. Même s’ils sont syndiqués — 15 000 sont membres de la Confédération nationale des travailleurs sénégalais (CNTS-TR) —, ils touchent moins que les 146 $ par semaine prévus par la convention du transport routier. Le chauffeur est un salarié du transporteur, soit l’entreprise qui possède le taxi. «Malheureusement, les transporteurs ne respectent pas les législations du travail et paient leurs chauffeurs salariés environ 50 000 francs [environ 106 $ CA] par mois», déplore Aliou Soum, secrétaire administratif de la CNTS-TR.
Dure négo
En fait, la notion même de prix réglementé n’est plus respectée, car les clients ont pris l’habitude de marchander — une coutume typiquement africaine. Le prix d'une course en taxi se négocie avant de monter dans le véhicule, jamais au terme du voyage. De toute façon, même si tous les taxis devraient être équipés d’un compteur, il y a une pénurie de ces appareils! «Il n'y a plus de magasins et d'ateliers de réparation pour les compteurs», soupire Aliou Soum.
Pour marchander, le client doit d'abord diviser par deux ou par trois le prix demandé par le chauffeur, puis argumenter, faire des compromis, jusqu'au consensus. Toujours sur un ton doux et poli, car les Sénégalais détestent la violence verbale. La joute peut durer de longues minutes, le chauffeur y prend même plaisir. Certains en deviennent lyriques. «Vous me crevez le coeur!» peut lancer un chauffeur au terme de la négociation, alors qu'en fait le prix établi correspond à ce qu'il espérait obtenir... Un Blanc (appelé toubab ou Occidental par les Sénégalais) qui ne marchande pas est considéré comme un poulet trop facile à plumer. Dans certains cas, il se fera carrément rouler (dans tous les sens du terme!).
Dans les rues de Dakar, des adolescents désœuvrés proposent aux touristes de négocier une course de taxi à leur place. Ces jeunes promettent des prix plus bas, et ils ne mentent pas. En contrepartie, l’intermédiaire exigera une commission ou il montera dans le taxi avec le touriste, ce qui lui permettra de se déplacer gratuitement. Pendant le voyage, il tentera de vendre à l’Occidental des bibelots ou ses services de guide touristique improvisé.
Boîtes à savon
L’état de la flotte de taxis tient de la petite boutique des horreurs. La majorité des véhicules sont des épaves pourries et polluantes, gourmandes en essence et en réparations, qui seraient interdites de circulation au Québec. Un défilé de teufs-teufs, portières bloquées, vitres coincées, pare-brise fêlés, sièges défoncés, rétroviseurs arrachés, carrosseries défoncées... jusqu’au tournevis en guise de levier de vitesse! À Dakar, des chauffeurs se regroupent dans des terrains vagues, véritables garages à ciel ouvert, où ils s’entraident pour rafistoler leurs mécaniques. Les tacots qui ont rendu l'âme sont parfois abandonnés sur la route ou échouent dans des cimetières de voitures. Les carcasses servent aussi de maisons aux sans-logis.
L’état des routes explique en partie l’état des véhicules. Seules les grandes artères de la ville sont asphaltées. Les rues résidentielles, de sable ou de terre battue, sont constellées de déchets, gros cailloux et matériaux de construction, de quoi disloquer la plus résistante des suspensions.
Conduire à Dakar exige beaucoup de patience. Les routes étant généralement dépourvues de trottoirs, les passants circulent dans la rue. Des vendeurs ambulants proposent leurs produits aux voitures coincées dans les embouteillages. Les adeptes de la mobylette, très nombreux, zigzaguent entre les véhicules. Des animaux traînent sur les routes : chèvres, moutons, chiens errants, même des zébus (bœufs à bosse aux longues cornes pointues). Une chèvre peut se coucher dans un nid-de-poule et refuser d’en sortir malgré les klaxons des chauffeurs excédés.
L’encombrement des routes n’empêche pas les taxis de rouler en cow-boys. Toutes les manœuvres sont permises, car il n'y a généralement pas de feux de circulation ni de panneaux Arrêt, et rarement de policiers aux intersections. Certaines scènes frôlent le surréalisme, par exemple, un taxi qui roule sur l’accotement de sable d'une autoroute, dans le sens inverse de la circulation, en klaxonnant pour que passants et animaux lui cèdent le passage.
Comme travailler, rouler en taxi à Dakar est une lutte de tous les instants!
La jungle des taxis
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