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[Salon]
Marie-Paule Villeneuve, auteure
Lignes de vies
par Corinne Fréchette-Lessard
Si de tout temps les travailleurs se sont épuisés au boulot, il semble que le boulot, lui, soit un sujet inépuisable pour la romancière Marie-Paule Villeneuve. Cette ex-journaliste plonge désormais sa plume dans l’encre noire de l’histoire du travail. Six ans après la parution de L’enfant cigarier (VLB, 1999), sa première œuvre racontant les débuts du mouvement ouvrier au Québec et aux États-Unis, elle publiait récemment Les demoiselles aux allumettes (VLB, 2005), un roman historique ayant pour toile de fond l’émergence du syndicalisme québécois. Son recueil de nouvelles, intitulé Derniers quarts de travail (Triptyque, 2004), a pour sa part exploré le lien souvent tordu qui unit les salariés d’aujourd’hui à leur gagne-pain.
Tant au passé qu’au présent, la vie au travail est donc inspirante. Mais la conjugaison au futur n’annonce rien d’enchantant, selon l’auteure. Malgré les progrès accomplis au fil des décennies, les travailleurs lutteraient encore pour leur bonheur.
Que ce soit dans une perspective historique ou contemporaine, vos romans et nouvelles traitent du travail. Pourquoi écrivez-vous sur ce sujet?
C’est un sujet qui m’a toujours fascinée et sur lequel peu d’auteurs écrivent. Pourtant, le travail représente une partie extrêmement importante de nos vies. Les luttes ouvrières et les mouvements syndicaux contribuent de façon importante à l’avancement d’une société. Par ailleurs, on entretient parfois avec son emploi une relation très intense, de haine ou d’amour, presque comparable à celle que l’on a avec un conjoint!
Vos deux romans abordent la naissance du mouvement syndical au Québec et aux États-Unis au tournant du XXe siècle. Pourquoi cet intérêt pour l’histoire des luttes ouvrières?
C’est un moment de notre histoire qui a été négligé dans l’éducation populaire et dans les œuvres de fiction, entre autres parce que le clergé a longtemps contrôlé la diffusion de la littérature et préférait les récits du terroir à ceux de l’urbanisation. Il est crucial de revisiter cette période pour comprendre les acquis sociaux d’aujourd’hui et apprécier la contribution des mouvements de gauche. J’écris des romans historiques très documentés pour faire connaître à un public le plus large possible un pan méconnu de l’histoire sociale québécoise.
De quelles façons la situation des travailleurs québécois s’est-elle améliorée au cours du dernier siècle?
Ça ne se compare tout simplement pas! Il y a 100 ans, les ouvriers étaient carrément pris en otage par les employeurs. Ceux qui ne se conformaient pas aux exigences de la compagnie risquaient de se retrouver sur des listes noires qui les empêchaient, eux et tous les membres de leur famille, d’être embauchés! Une usine de 5 000 travailleurs pouvait fermer du jour au lendemain sans préavis. En l’absence de toute forme de sécurité sociale, ça voulait dire que 5 000 ouvriers devaient migrer pour se trouver un nouvel emploi. Aujourd’hui, la preuve a été faite qu’une entreprise peut tout à fait fonctionner et prospérer en respectant ses employés et leurs conventions collectives, quoi qu’en pense Wal-Mart!
Au début du XXe siècle, beaucoup de syndicats québécois étaient catholiques. L’Église a-t-elle contribué à l’avancement de la cause ouvrière au Québec?
Le véritable apport de l’Église catholique a été la mise en place de structures syndicales dirigées par des gens d’ici. Avant l’intervention du clergé, les syndicats présents au Québec étaient des branches de grandes organisations basées aux États-Unis. En créant des syndicats catholiques québécois au début du XXe siècle, l’Église poursuivait deux objectifs : améliorer les conditions des travailleurs bien sûr, mais aussi contrer l’influence des organisations américaines à saveur socialiste qu’elle percevait comme une menace. Comme le clergé comptait beaucoup sur la bonne volonté et la charité des patrons dans les négociations, la force de frappe des syndicats catholiques s’est révélée assez limitée. Après la période difficile qui a suivi la crise de 1929 (il n’y avait pas de travail et encore moins de revendications ouvrières!), les militants formés au syndicalisme catholique ont finalement procédé à la déconfessionnalisation du mouvement syndical québécois au début des années 1960.
Quel regard portez-vous sur le syndicalisme d’aujourd’hui?
À mon avis, la mission des syndicats demeure inchangée : revendiquer, revendiquer, revendiquer. Je ne les trouverai jamais trop gueulards. Mais je me désole un peu du manque d’initiatives pour syndiquer les secteurs où les conventions collectives se font encore rares. Les industries du textile, de la restauration et de l’hôtellerie, par exemple. Et il y a bien sûr la question des pigistes et des travailleurs autonomes, dont les statuts sont souvent très précaires. Les syndicats devraient s’employer à ouvrir de nouveaux chemins plutôt que de toujours militer pour les mêmes, c’est-à-dire les travailleurs déjà syndiqués.
Que pensez-vous du constat du récent Manifeste pour un Québec lucide, qui laisse entendre que les syndicats québécois font obstacle au changement qui, selon les signataires, est nécessaire à l’épanouissement du Québec de demain?
J’ai beaucoup de réticences par rapport à ce type de raisonnement. On tire sur les syndicats, particulièrement sur ceux de la fonction publique, parce qu’ils sont des cibles faciles. Affirmer qu’il y a trop de syndicats au Québec est parfaitement ridicule. Le problème n’est pas leur présence ici, mais plutôt leur absence ailleurs dans le monde! Beaucoup d’industries déménagent leur production dans des pays comme la Chine, où les droits humains sont bafoués. Si les travailleurs chinois se syndiquaient, tout le monde y gagnerait, et peut-être garderions-nous une partie de nos industries ici. On ne retournera quand même pas aux conditions des années 1920 pour concurrencer la Chine!
Le livre Les demoiselles aux allumettes met en scène Victoria, une jeune héroïne rebelle et revendicatrice. Quelle place les femmes ont-elles tenue dans l’histoire syndicale québécoise?
Les travailleuses de l’époque étaient très infantilisées. Jusqu’à la fondation de la Confédération des travailleurs catholiques du Canada, en 1921, elles étaient regroupées dans des organisations syndicales féminines qui n’étaient jamais présentes lors des négociations. En cas de conflit, les femmes tenaient des assemblées générales, établissaient leurs demandes et les transmettaient aux représentants des syndicats masculins qui, avec le clergé, négociaient en leur nom auprès des patrons.
Malgré tout, les travailleuses ont mené des luttes importantes, comme la grève des allumettières de la compagnie E.B. Eddy en 1924 à Hull. S’il ne s’est pas soldé par des gains appréciables pour les travailleuses, ce conflit, qui a duré deux mois et demi, a suscité l’intérêt de la population et a eu un effet unificateur au sein du mouvement syndical.
Il ne faut pas hésiter à remettre sa vie professionnelle en question, un peu comme on le fait avec sa vie de couple!
Malgré les progrès accomplis, la vie professionnelle contemporaine telle que vous la dépeignez dans Derniers quarts de travail est loin d’être rose : congédiement sauvage, épuisement professionnel, dépression, aliénation… Sommes-nous en si mauvais état?
À mon avis, beaucoup de gens éprouvent un réel malaise dans leur vie professionnelle. On n’a qu’à constater la prolifération des consultants en relations du travail pour s’en convaincre. Mais c’est une problématique très difficile à cerner. Si j’en avais les moyens, je mènerais une vaste enquête pour comprendre la relation complexe que les individus entretiennent avec leur boulot et les raisons qui expliquent que tant de gens sont démotivés par leur situation en emploi ou désœuvrés. J’ai l’impression qu’il y a un grave problème de fond et que les solutions qu’on applique tels des horaires plus souples ou des lignes anonymes pour recevoir les confidences des travailleurs ne sont que des petits pansements sur une plaie très profonde.
Comment devrait-on remédier à ce malaise?
Malheureusement, je n’ai pas de solution. Mais je crois qu’il faut être audacieux, prendre des risques et éviter à tout prix de se condamner à un emploi insatisfaisant. Il ne faut pas hésiter à remettre sa vie professionnelle en question, un peu comme on le fait avec sa vie de couple!

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