









|
|
[Carrière]

Se faire un prénom
Quand deux personnes portent le même nom, les comparaisons sont inévitables. Ce piège sera d'autant plus redoutable si les ressemblances physiques sont flagrantes, surtout dans le milieu de la scène, de la télé ou du cinéma.
Aujourd'hui dans la mi-quarantaine, Sophie Faucher reconnaît que la présence de sa mère a pu parfois être encombrante. «J'avais seize ans et demi et passais des auditions pour entrer au Conservatoire. Je me présente au directeur - que je connaissais -, il me demande de répéter mon nom de famille. Comme je voulais avoir les mêmes droits que tout le monde, je ne l'ai pas trouvé drôle!»
Parfois, on fait moins référence à l'individu qu'au «fils de» ou à la «fille de», observe Jean-Paul Philie. «Si un jeune suit les traces de son père avocat, par exemple, les attentes peuvent être très élevées, tant de la part des parents que du milieu professionnel. Le jeune aura parfois le sentiment de ne pas être à la hauteur.» Dans certains cas, surtout s'il présente une personnalité dépendante, le descendant sera prêt à supporter beaucoup de pression pour ne pas décevoir l'entourage. «L'individu aura l'impression qu'il n'est rien s'il ne parvient pas à répondre aux espoirs de son modèle, poursuit le psychologue. La stabilité psychique est compromise lorsqu'on n'arrive pas à couper le cordon.»
«Le fait de faire le même métier qu'un parent, ça peut ouvrir des portes. Mais en même temps, pour peu que tu ne sois pas au mieux, on t'attend avec une brique et un fanal», constate Sophie Faucher. Il est arrivé qu'on présente la comédienne en disant : voici la fille de Françoise Faucher. Invariablement, elle répondait : «Je m'appelle Sophie.»
Le meilleur moyen pour éviter l'écueil de la comparaison demeure encore le plus simple : rester soi-même. «Le jeune dont le père est juriste devra être avocat en fonction de sa personnalité, et non pas "le fils de", résume Jean-Paul Philie. Ce n'est pas parce que le modèle parental est très fort que l'enfant doit nécessairement s'y conformer et chercher à répondre aux attentes. C'est son propre prénom qu'il lui faut porter!»
Aller voir ailleurs
Dans certains cas, l'exil se révèle le meilleur moyen pour faire ses marques. «Après le Conservatoire, à 23 ans, je suis partie seule à Paris, raconte la comédienne. J'ai dû me débrouiller, passer des auditions dans cette ville difficile où le théâtre est une chasse gardée. Là-bas, je n'étais la fille de personne. Je me suis retrouvée à vendre du parfum aux Galeries Lafayette, à faire du doublage. C'était dur.» L'apprentie comédienne voulait faire ses preuves, ne compter que sur elle-même. «Ce voyage m'a vraiment solidifiée, j'ai dû assumer complètement qui j'étais. J'ai travaillé fort pour me forger un prénom.»
Mais nul besoin de partir si loin pour se former et pour s'affirmer. Les multiples expériences dans différents domaines peuvent être tout aussi concluantes. Avant de devenir Fredolini, Frederico a fait des études en droit et en cinéma, puis a été banquier. Après une courte période à vivre de l'aide sociale, il a offert ses services de représentant à son papa, qui dirigeait alors un organisme d'initiation à l'art clownesque. Trois mois plus tard, il s'improvisait clown. «Je me suis rendu compte que c'était une passion qui sommeillait en moi. Un jour, j'ai cessé de me prendre au sérieux.»
Selon Jean-Paul Philie, lorsqu'on parvient à s'affirmer en tant qu'individu, on évite de se faire comparer à papa-maman. Le parent modèle a aussi sa part de responsabilité et doit donner l'heure juste sur sa profession afin d'éviter les désillusions. Pour plonger son enfant dans le bain professionnel, le parent pourra, par exemple, lui organiser un stage sous la supervision d'un confrère de travail, ou l'inviter à rencontrer des collègues pour discuter des différentes facettes du métier.
Mais plus que tout, il devra pousser son enfant à explorer d'autres avenues. «Pour aider leurs enfants à se définir, les parents ne doivent pas les embrigader dans leur secteur d'activité parce qu'ils sont persuadés que c'est là la seule voie.»
Je t'aime, moi non plus?
Qu'en est-il du lien entre le parent modèle et l'enfant? Il dépendra de la relation établie à la base. Un père ou une mère qui aura éveillé son jeune à différents champs d'intérêt créera un environnement de confiance exempt de toute compétition. «Un parent qui montre à son enfant comment faire les choses et l'invite ensuite à trouver sa propre façon de procéder favorisera son développement, indique Jean-Paul Philie. À l'inverse, les parents autoritaires qui imposent leur façon de faire créent des situations oppositionnelles.»
«J'ai toujours senti maman très solidaire, affirme Sophie Faucher. Elle demeurait ma mère et se réjouissait de ce qui m'arrivait.» Depuis ses premiers pas en traduction, Julie Lanctôt n'a jamais ressenti une once de compétition ni même de comparaison entre elle et son père. Mieux, son paternel s'est toujours montré encourageant, complice. «On échange des trucs et on se découvre des points communs.»
En 1997, Fredolini et Patapouf ont fondé ensemble Le Cirque national des clowns, seul cirque entièrement clownesque en Amérique du Nord. Depuis, c'est au tour du père d'être employé du fils! «J'ai dû apprendre à travailler avec lui et faire en sorte qu'il ne se mêle pas de mes conflits, dit Fredolini. Je n'aime pas voyager avec lui ni partager ma chambre d'hôtel, mais j'adore être sur scène à ses côtés. C'est un vieux clown sage, vif, présent d'esprit.» Alors, marcher dans les traces de ses parents, est-ce une bonne idée? Si le choix correspond à ses aptitudes, à ses champs d'intérêt professionnels, à ses compétences et à sa personnalité, pourquoi pas? répond sans détour Jean-Paul Philie. «Si personne ne l'a forcé à suivre ce chemin et que l'identification au parent a été positive, l'enfant peut être très heureux de son choix. Il aura bien compris le rôle qui l'attend puisqu'il l'aura côtoyé pendant des années, en aura connu les avantages et les inconvénients.»
Fredolini, Sophie Faucher et Julie Lanctôt ont tous créé leurs propres traces plutôt que de marcher dans celles de leurs parents, expliquent-ils. Et chacun, à sa façon, est devenu son prénom.
 |
|

|
|