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[Reportage photo]
Librairie Argo
John George, propriétaire • Ouvert depuis 1966 • 1915, rue Sainte-Catherine Ouest, Montréal
Serrée entre un café et un magasin de pacotille rue Sainte-Catherine Ouest, la petite librairie Argo a une odeur de poussière et un air d’intemporalité. Ici, pas de machine à espresso, de comptoir de papeterie ou de piles du dernier best-seller. Seulement un homme, John George, ses bouquins et son amour de la littérature.
Originaire de la Saskatchewan, John George a consacré sa vie aux livres : 20 ans comme bibliothécaire, 40 comme libraire. Au moment d’ouvrir son commerce, en 1966, il savait précisément ce qu’il voulait sur ses tablettes : littérature anglo-saxonne et canadienne (dont une petite sélection en traduction française); sciences humaines et naturelles. «Pas d’ouvrages sur les sports, la gestion ou l’informatique. Ces sujets ne m’intéressent pas», lance-t-il.
Rien n’a changé depuis. Parmi la dizaine de milliers de titres qui s’entassent sur les rayons, occupant chaque recoin de la boutique exiguë, «certains sont demeurés invendus depuis l’ouverture!» concède le propriétaire. Aucun événement des quatre dernières décennies ne semble avoir troublé la librairie : ni le développement urbain (qui a pourtant forcé un déménagement, en 1972, en face de l’emplacement d’origine), ni l’exode des anglophones provoqué par la crise d’octobre 1970 (entre les périodes fastes de l’Expo et des Jeux olympiques), ni même l’arrivée des mégachaînes et des librairies virtuelles.
Cette dernière menace, l’homme au dos voûté et à la chevelure blanche la devine à peine. «Je sais qu’il est possible d’acheter des livres sur le Web, “en ligne” comme on dit, je crois. Mais je n’ai pas d’ordinateur, alors je ne peux évaluer le danger que cela représente.» Convaincu que rien ne vaut le savoir d’un libraire, le bonhomme continue à vendre
ses classiques à bon nombre de clients fidèles ainsi qu’aux étudiants de l’Université Concordia et des cégeps Dawson et Marianopolis, situés à proximité.
Frêle figure derrière sa vieille caisse enregistreuse («à la fine pointe de la technologie quand je l’ai achetée en 1966»), John George s’anime à la mention de Hardy, Melville et Dickens, dont il relit pour une troisième fois Le Conte de deux cités. «La grande littérature doit être savourée», explique-t-il avec un enthousiasme empreint de respect. «Elle constitue une expérience dont on sort changé.»
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