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Pour Claude Corbo, il est «indéniable» que les gouvernements et les entreprises font pression sur le système d'éducation pour qu'il soit rentable et forme des gens productifs capables de s'insérer dans l'économie et la société. «Depuis un demi-siècle, la science et la technologie sont devenues des moteurs centraux de l'économie mondiale, explique-t-il. Dans ce contexte, l'école n'est plus simplement perçue comme un temps de la vie où on se cultive et développe son esprit, mais comme un partenaire qu'il faut associer aux rouages de l'économie pour augmenter la compétitivité.» Sans nier le danger potentiel que de telles alliances représentent pour l'autonomie du système d'éducation, l'ancien recteur apporte toutefois des nuances. «N'imaginez pas qu'il fut un temps où l'université était une île isolée où on faisait ce qu'on voulait. Il y a cent ans au Québec, les universités étaient littéralement des extensions de l'Église catholique, qui formaient certes des médecins et des notaires, mais surtout de bons chrétiens!» Ce qui n'empêche pas l'écrivain montréalais David Solway de se sentir résigné et sans espoir quand on le questionne sur l'avenir de notre système d'éducation. Pendant des années, à la fois comme enseignant et essayiste, il a tenté de trouver une façon de concilier les exigences du marché du travail avec la nécessité de former des citoyens éclairés, comme en témoignent ses livres Education lost, Anatomy of Arcadia et Lying about the Wolf. Aujourd'hui, le brouillon de son quatrième essai sur l'éducation dort dans un tiroir et il a cessé d'enseigner la littérature. Pessimiste, il admet avoir abdiqué. «L'idéologie utilitariste [qui ne sert qu'à former de la main-d'œuvre pour l'industrie] a triomphé, déclare-t-il. À mon sens, l'école devrait être l'endroit où l'on guide les étudiants pour en faire des êtres humains complets. Le système exige plutôt des jeunes qu'ils s'orientent très tôt et qu'ils suivent une voie hyperspécialisée. Résultat : on produit une génération d'automates qui connaissent un domaine sur le bout des doigts, mais qui n'ont ni mémoire, ni culture, ni réflexion.» Guy Ferland, professeur de philosophie au Collège Lionel-Groulx, dénonce aussi ce qu'il appelle la «mcdonalisation de l'éducation», un système dans lequel les écoles produisent à la chaîne des diplômés pour répondre aux demandes ponctuelles de compagnies. «C'est une école marchande où les élèves viennent littéralement magasiner des connaissances dans l'unique but d'avoir leur diplôme. Ils n'aspirent pas à une culture plus vaste.» Cette tendance utilitariste, le professeur la remarque surtout depuis l'avènement de la réforme des cégeps en 1993, qui a notamment introduit l'approche par compétences. «Avant la réforme, les cours de littérature étaient divisés en blocs selon les genres littéraires. Aujourd'hui, ce sont des cours de français où l'on enseigne surtout la dissertation, parce que les chefs d'entreprise s'attendent à ce que leurs employés sachent écrire un rapport, et non qu'ils connaissent la littérature. On sent que l'objectif du ministère est de répondre aux besoins pressants de travailleurs qualifiés que commande la mondialisation. Et on menace d'abolir les matières qui ne semblent pas utiles pour atteindre ce but, dont la philosophie.» Yao Assogba, professeur au Département de sciences sociales et de travail social à l'Université du Québec en Outaouais, s'offusque de voir que l'école laisse de moins en moins de place aux humanités (les mathématiques, l'histoire, la philosophie, le français). Ce qui n'est pas sans conséquence. «Mes étudiants ne savent pas qui est René Lévesque. Je pourrais leur dire qu'il s'agit d'un philosophe de l'Antiquité et ils me croiraient.» Ainsi, à ses yeux, l'école devrait d'abord se soucier de transmettre correctement les connaissances de base avant de vouloir répondre aux exigences du marché du travail. «Je crois fermement que l'école ne peut pas s'adapter au marché du travail, plaide Yao Assogba. Tout simplement parce que ses besoins évoluent constamment. Le but de l'école est d'apprendre aux êtres humains à réfléchir, à argumenter, à comprendre le monde qui les entoure. Autrement, on devient abruti et aliéné.» Pour sa part, Guy Ferland ne croit pas que les visées d'expansion économique soient incompatibles avec la formation humaniste. «Au contraire! Les gens qui grimpent dans la hiérarchie d'une entreprise sont souvent ceux qui sont capables de s'adapter et dont la culture est assez vaste pour comprendre les populations où ils tentent d'implanter leurs services. L'idéal est de posséder des connaissances techniques dans des domaines précis, tout en demeurant polyvalent et en multipliant ses champs d'intérêt pour s'ouvrir l'esprit.» D'ici à ce que le système d'éducation atteigne cet équilibre, ce sont les étudiants qui seront au cœur du jeu de souque à la corde qui se déroule entre les partisans de l'école «humaniste» et ceux de l'école «utilitariste». Le poids de l'argent fera-t-il une différence? |
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