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Coulées dans le goût
Entre une bière millésimée à 20 $ les 750 ml et une blonde industrielle, que choisiriez-vous? Est-ce que le goût des Québécois pour les bières de dégustation a réellement évolué au cours des dernières années?

«Un peu comme le vin, les bières de dégustation connaissent un boum depuis quelques années», soutient Mathieu Houle, directeur de marque chez Unibroue. Pour satisfaire les papilles gustatives de leur clientèle toujours assoiffée de nouveautés, les brasseurs québécois s’efforcent de sortir continuellement de nouvelles bières. «Les brasseurs de bières de catégorie premium [haut de gamme] doivent se montrer créatifs et originaux parce que leur clientèle aime essayer de nouveaux produits», poursuit-il.

Claude Boivin dirige l’Institut de la bière, une sympathique association de «biérophiles» québécois qui organise des soirées de dégustation, des périples d’exploration et de l’importation de bières rares. Selon lui, l’intérêt des Québécois à l’égard des bières artisanales croît d’année en année. «L’Institut a ouvert ses portes il y a environ un an et compte déjà une centaine de membres. Nous avons remarqué que la longue grève de la SAQ, l’hiver dernier, a augmenté l’intérêt pour les bières de dégustation parce que de nombreux amateurs de vin se sont alors tournés vers la bière», souligne-t-il.

Les brasseurs hument quant à eux l’intérêt des consommateurs. Chaque année, particulièrement à l’approche de la lucrative période estivale, ils proposent bières et coolers de toutes les couleurs. Les produits naissent à une vitesse vertigineuse, et des mariages inusités voient le jour : bières aux bleuets, aux canneberges, à l’abricot, à l’érable, au piment fort. «Les bières au parfum de petits fruits sont en forte croissance chez Unibroue, souligne Mathieu Houle. Par exemple, l’Éphémère, une bière aux pommes qui n’était autrefois offerte qu’en saison, le sera désormais à longueur d’année.»

En général, les brasseries artisanales peuvent se permettre une multitude d’expériences brassicoles. Ainsi, en sept ans d’existence, le bistro-brasserie montréalais Dieu du Ciel! a brassé 47 sortes de bières différentes. «On goûte beaucoup à ce qui se fait dans le monde et on se lance, selon nos inspirations, raconte Stéphane Ostiguy, l’un des copropriétaires. Mais soyons réalistes : en 9 000 ans d’expérimentation, l’Homme a déjà tout essayé dans l’univers de la bière!» Ainsi, il a récemment goûté à Chicago une bière ressemblant fort à l’une des créations de son établissement, une stout au cacao et à la vanille.

Si les propriétaires de bistros-brasseries peuvent observer directement les réactions de leur clientèle, les grandes brasseries, de leur côté, testent leurs nouveaux produits auprès de groupes de connaisseurs ou d’individus représentatifs de leur clientèle cible. Si le goût est analysé et critiqué, il en va de même pour l’image du produit. Car malgré l’explosion de nouveaux parfums, «l’industrie de la bière est une industrie d’image, résume Luc Vallée, du MAPAQ. Souvent, le contenant est plus important que le contenu.» D’ailleurs, les publicités qui demandent aux consommateurs s’ils les préfèrent blondes, brunes, rousses ou noires misent davantage sur les charmes féminins que sur le goût du produit.

Guerres amères
Devant la concurrence des grands brasseurs et la popularité croissante des bières importées, les microbrasseries ne font tout simplement pas le poids. En concluant des ententes avec les dépanneurs et les restaurants à coups de cadeaux alléchants — comme des remises en argent — les grands brasseurs accaparent à la fois les tablettes des détaillants et les cartes des restaurants et bars.

Pendant que les bières de microbrasseries jouent du coude dans les frigos des grands, une coalition de bistros-brasseries combattent vaillamment une loi les empêchant de vendre leurs créations originales dans les dépanneurs et les marchés d’alimentation. En effet, la Loi sur la société des alcools du Québec stipule que seuls les établissements possédant des usines de brassage indépendantes peuvent embouteiller et vendre leur production dans ces commerces. Depuis 1997, l’Association des brasseurs artisans du Québec (ABAQ) demande à Québec d’amender cette loi.

«Depuis environ un an et demi, nous avons multiplié les démarches, mais il y a tellement d’organismes gouvernementaux impliqués que nous devons recommencer la ronde à chaque changement ou remaniement de gouvernement, déplore Stéphane Ostiguy, président de l’ABAQ. Par contre, la Loi nous permet d’exporter. Nous avons donc envoyé quelques caisses des bières Dieu du Ciel! chez nos voisins du Sud au début de l’hiver. Mais les règles d’embouteillage de la bière, tout comme celles de l’importation, mériteraient d’être révisées par les instances gouvernementales. Un grand nombre de brasseurs étrangers ne veulent même plus faire affaire avec la SAQ parce que le processus d’importation est trop complexe», ajoute-t-il.

Comme quoi ce n’est pas de la petite bière! Heureusement, les papilles des consommateurs y gagnent.




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