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Biélorussie
Sur le qui-vive

par Denise Proulx, Biélorussie
Photo : Vaclav Vasku

Avant 2004, les Biélorusses étaient employés à vie, selon les préceptes communistes de cette ancienne république soviétique. Mais depuis un an, les travailleurs de la dernière dictature d’Europe doivent tous signer un contrat de travail individuel. La peur du chômage devient leur guide de bonne conduite.

À Minsk, capitale de la Biélorussie, les trottoirs du centre-ville accueillent une jeunesse avide d’une vie à l’européenne. Cellulaire à la main, ils déambulent sans remarquer la statue géante de Lénine, qui trône sur la place centrale face au parlement. Ils rêvent de vivre libres et de bosser où bon leur semble.

Cet espoir est plus que jamais compromis. Il est vrai que contrairement à la situation qui prévaut dans d’autres pays de l’ère postsoviétique, en Biélorussie, les salaires sont généralement payés. Mais la valeur du chèque de paie mensuel ainsi que les modalités d’emploi peuvent changer du jour au lendemain. En effet, en août 2004, le gouvernement, dirigé de main de fer par le président Alexandre Loukachenko, imposait par décret présidentiel la signature d’un contrat de travail individuel entre chaque travailleur et son employeur. Tous les secteurs d’emploi sont visés, des domaines professionnels aux fermes collectives.

Ce contrat de travail dicte aux travailleurs des règles de conduite. Par exemple, un enseignant universitaire ne peut être aussi un militant en faveur des droits humains. Ou encore, un médecin qui tient sans autorisation des statistiques sur les cancers de ses patients risque le congédiement. Selon le président Loukachenko, ce contrat signé par l’employé assure une uniformité des conditions de travail et civilise les relations entre son patron et lui.

D’une durée variant de une à cinq années, chaque contrat inclut, au bon vouloir du patron, des clauses d’augmentation de salaire, de perfectionnement, des mesures favorisant le rendement au travail. Il détermine les périodes de vacances et des récompenses personnelles pour la famille de l’employé, comme la possibilité d’inscrire ses enfants dans une colonie de vacances d’État pour l’été.

Mais ce contrat est loin de faire l’unanimité. Une commission d’enquête nommée par le Bureau international du travail (BIT), un organisme rattaché à l’ONU, concluait en octobre 2004 que plusieurs patrons biélorusses l’utilisent pour éliminer des postes de travail, pour justifier l’introduction de nouvelles technologies sans préavis, sous prétexte de la mise à niveau de l’économie face à la mondialisation des marchés.

Contrat de l’intimidation
Avant 2004, les ouvriers et les professionnels conservaient leur emploi pour la vie et, en principe, ils avaient tous les mêmes avantages sociaux. Mais depuis l’adoption du contrat de travail, le changement est radical pour les Biélorusses.

Ainsi, pour Svetlana, ingénieure technique dans une usine de transformation du froment à Moguilev, une ville industrielle du centre-sud du pays, ce contrat de travail individuel accorde surtout à son employeur le droit de mettre fin à son embauche de manière arbitraire. «C’est une mesure très utile pour un patron. Si l’employé se prononce contre une décision de l’entreprise, s’il milite dans une organisation sociale ou syndicale indépendante, elle menace de le mettre à la porte. On a un emploi selon l’humeur de notre employeur», s’inquiète-t-elle.

L’historien Zenon Pazniak, fondateur du Front populaire national, un parti politique opposé à Loukachenko, croit pour sa part que le contrat de travail est un outil de répression sociale. «Tous les travailleurs comprennent les intentions du gouvernement : une démarche purement politique qui sert à tenir tout le monde en laisse, dit-il. Une fois qu’il a signé, l’employé tombe en esclavage. Il devient dépendant de son employeur qui, de son côté, est soumis au système politique qu’il doit suivre à la lettre s’il veut conserver le poste de direction que l’État lui a accordé», explique-t-il. D’autant plus qu’en Biélorussie, les entreprises privées sont rares et que pour éviter les embêtements avec l’administration Loukachenko, elles suivent le décret présidentiel.

Mark-David Mandel, professeur au Département de science politique à l’Université du Québec à Montréal et observateur des relations de travail dans les ex-républiques de l’URSS, abonde dans ce sens. Selon lui, Loukachenko veut détruire ce qui reste des syndicats indépendants, qui subissent un harcèlement constant depuis son élection en 1996. Il veut ainsi les priver d’un potentiel de sympathie populaire qui pourrait soutenir une opposition à son régime. «Le contrat de travail va à l’encontre des droits des travailleurs et les place dans une situation d’insécurité. Il viole le Code du travail de la Biélorussie, défini à l’époque de son adhésion aux principes véhiculés par l’URSS. L’idée de Loukachenko est de miner l’esprit combatif et de résistance des employés.»




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