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La vie d'artiste
Peut-on vivre de son art?

par Anick Perreault-Labelle
Avec la collaboration de
Marie-Hélène Proulx

Les artistes gagnent bien leur vie, mais rarement en exerçant leur art : la plupart d'entre eux bouclent leurs fins de mois grâce à des «jobines» qui y sont plus ou moins liées.

Il a beau avoir quatre publications à son actif, les droits d’auteur de l’écrivain Maxime-Olivier Moutier, 34 ans, ne dépassent pas 5 000 $ par an. «Et encore, je suis chanceux, ironise-t-il : mes romans font partie des programmes de littérature aux cégeps! Mais avec 0,80 $ pour chaque livre vendu, tu ne nourris pas tes enfants.» Diplômé en psychanalyse, il gagne sa vie dans ce domaine, et non comme auteur.

Les artistes gagnent en moyenne 9 000 $ de plus que l’ensemble des contribuables québécois, rapportait l’an dernier le ministère de la Culture et des Communications du Québec (MCCQ). À première vue, ils se portent donc très bien financièrement. Mais l’étonnante statistique cache d’importantes disparités : si les humoristes empochent plus de 91 000 $, les chanteurs et musiciens ne récoltent qu’un peu plus de 31 000 $, tandis que les danseurs se contentent d’environ 20 000 $. Et encore, il s’agit de leurs revenus totaux, et non de ceux tirés exclusivement de la pratique de leur art.

En fait, une minorité tire son épingle du jeu. «Même les artistes très connus sont peu nombreux à gagner des centaines de milliers de dollars», dit Anne-Marie Des Roches, directrice des affaires publiques à l’Union des artistes. Pourtant, le MCCQ rapporte que 22 % des peintres, artisans et autres créateurs ont empoché plus de 50 000 $ en 2002, ce qui a été le cas d’à peine 15 % des Québécois, selon le ministère des Finances du Québec!

«Les artistes ont des revenus moyens équivalents aux autres contribuables, mais très peu vivent de leur art. En outre, les danseurs, les artistes visuels et les artisans sont dans des situations particulièrement précaires», précise Guy Bellavance, sociologue à l’Institut national de la recherche scientifique Urbanisation, culture et société.

Selon ses recherches, par exemple, les trois quarts des artistes visuels ont tiré en 2000 l’essentiel de leur pécule à l’extérieur de leur discipline. La même année, seulement un tiers des danseurs ont gagné plus de 15 000 $ en se produisant devant public, rapporte le Regroupement québécois de la danse. Apparaître au petit écran n’est pas davantage source de richesse. «Jouer dans trois ou quatre épisodes d’une série télévisée ne demande que quatre jours de tournage, mais rapporte un maximum de 4 000 $, en incluant tous les droits de suite liés à la diffusion en DVD ou aux reprises», calcule Anne-Marie Des Roches.

Mais 4 000 $ pour quatre jours de travail, n’est-ce pas mieux que le salaire minimum? Peut-être, mais les artistes travaillent parfois bien des heures. sans être payés. Ce n’est que depuis quelques mois, par exemple, que les comédiens des grands théâtres québécois sont rétribués pour leurs heures de répétition. «Les danseurs ne sont pas toujours payés pour leur temps lorsqu’ils créent la version définitive de la chorégraphie, en collaboration avec le concepteur, avant que ne commencent les répétitions comme telles», note Lorraine Hébert, directrice générale du Regroupement québécois de la danse.

Pour acheter des épinards – et on ne parle même pas du beurre pour mettre dessus –, les artistes sont donc forcés d’avoir des boulots en parallèle. Ces «à-côtés» plus ou moins liés à leur art leur rapportent souvent plus que leurs ouvres. «Certains écrivains s’en sortent financièrement uniquement parce qu’ils sont aussi journalistes ou professeurs d’université, remarque Stanley Péan. Moi, c’est mon poste d’animateur à Espace musique à la radio de Radio-Canada qui me fait vivre, pas mon métier d’écrivain!» L’auteur est aussi président de l’Union des écrivaines et écrivains du Québec et porte-parole du Mouvement des arts et des lettres (MAL), un regroupement d’artistes et de travailleurs culturels qui revendique un financement public accru des arts et des lettres.

Les financements public et privé sont censés aider tout ce beau monde à créer sans nécessairement vivre dans la misère. Au premier coup d’oil, ceux-ci sont considérables. En 2000-2001, le secteur privé a investi 22,1 millions de dollars dans les arts, selon le Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ). Et en 2002-2003, les trois paliers gouvernementaux ont dépensé 2,2 milliards de dollars pour la culture québécoise et 7,4 milliards au pays, rapporte la Conférence canadienne des arts. Mais attention! À peine 7 % de cette dernière somme a été consacrée à l’art canadien : la part du lion a été réservée à la protection du patrimoine, aux bibliothèques ou aux «industries culturelles», comme Radio-Canada et les fonds destinés à l’industrie cinématographique. En outre, rappelle ce bilan canadien, le financement public n’a pas suivi l’inflation : en dollars constants, il a plutôt diminué de 0,3 % entre 1992 et 2003. Or, pendant la même période, le nombre d’artistes a augmenté. de 29 %, note le même rapport.

En fait, l’art a beau avoir du mal à nourrir son homme ou sa femme, cela n’empêche pas les jeunes de s’y consacrer. De fait, dans les années 1990, le nombre d’emplois canadiens dans le secteur culturel a progressé deux fois plus vite que dans l’ensemble de l’économie, rapporte Statistique Canada. Les organismes culturels du Québec sont eux aussi en croissance, que ce soit sur le plan du chiffre d’affaires, du nombre d’employés ou du développement international, affirme Yvan Gauthier, président-directeur général du CALQ. «Et les artistes sont une des raisons principales de cet impressionnant développement, notamment parce qu’ils ont accepté des salaires moindres comme travailleurs des organismes culturels.»

Pour alléger leur fardeau, plusieurs, dont le MAL, exigent davantage de fonds publics. Mais cette assistance pourrait prendre d’autres formes. Placements culture, une initiative du MCCQ, aidera sous peu les organismes culturels à aller chercher des fonds auprès du privé, puis à les faire fructifier. Histoire de les aider à vraiment vivre de leur art sans aller puiser, une fois de plus, dans les poches des contribuables.




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