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[Mode de vie]
Niger
Esclaves des temps modernes
par Marie-Eve Cousineau
Le Niger est l'un des derniers endroits où perdure l'esclavage. Dans ce pays désertique d'Afrique de l'Ouest, on est esclave de père en fils. Une situation qui demeure difficile à éradiquer.
Il y a trois ans encore, Abdoulaye Ebrouk, 40 ans, passait ses journées entières au service de son maître. Il conduisait les animaux au puits et dans les pâturages, effectuait diverses tâches domestiques et trayait, le soir, les vaches et les chamelles. Vers 22 h, il regagnait enfin sa hutte de fortune, où il habitait avec sa femme et ses enfants, aussi esclaves. «Nous menions une vie de chien», dit l'ex-esclave, interviewé par courriel avec le concours d'un traducteur.
Lorsque son maître, un agriculteur, était mécontent de son travail, Abdoulaye Ebrouk était battu devant les membres de sa famille, parfois même privé de nourriture durant plusieurs jours. Et on lui ajoutait des corvées supplémentaires. «Au lieu d'abreuver 30 chameaux, on pouvait me demander d'en abreuver 300», dit-il.
Plus de 870 000 personnes seraient esclaves au Niger, selon une enquête menée en 2002 par Timidria, une association nigérienne qui tente d'éradiquer l'esclavage au pays. C'est près de 7 % de la population de ce pays entièrement musulman, qui s'étend au sud de l'Algérie. L'esclavage est pourtant interdit par la constitution nigérienne depuis 1999, et depuis l'an dernier, une nouvelle loi criminalise même cette pratique. Rien n'y fait : des Nigériens demeurent la propriété des maîtres, dont les chefs des 19 tribus traditionnelles du pays. Ils travaillent sans récolter le moindre sou et sont nourris modestement.
Car au Niger, on naît esclave et on le reste. Ainsi, durant toute sa vie, Abdoulaye Ebrouk a été forcé de
travailler sous la menace physique ou mentale de son maître. «L'esclavage, ici, est héréditaire», dit-il. Cette transmission du statut d'esclave de père en fils n'est pas unique à ce pays désertique : le phénomène est répandu chez les nomades du désert du Sahara et touche aussi la Mauritanie, le Mali, le Burkina Faso et le Tchad, explique Romana Cacchidi, responsable du continent africain pour Anti-Slavery International, une organisation basée à Londres qui tente d'enrayer le travail forcé dans le monde.
Tabou des tabous
Mais l'esclavage est d'autant plus difficile à combattre au Niger qu'il s'agit surtout d'un phénomène traditionnel. Les esclaves nigériens font preuve de fatalisme, d'après le président de Timidria, Ilguilas Weila. «Ils ne se révoltent pas», déplore-t-il. Cette attitude s'explique, selon lui, par le fait que la majorité d'entre eux sont analphabètes et ne sont pas conscients de leurs droits.
«Les esclaves sont gardés dans la complète ignorance, loin des centres urbains, renchérit Romana Cacchidi. Cet endoctrinement commence lorsque l'enfant esclave atteint l'âge d'environ deux ou trois ans. La plupart du temps, il est emporté loin de sa mère afin de briser les liens familiaux et ancestraux, si chers aux Africains.» Le maître commence alors «l'éducation» de l'enfant, lui rappelant sans cesse son infériorité et son devoir d'obéissance. «Le discours qu'on nous tient est : "Dieu vous a fait nos esclaves, il faut vous résigner à cela"», confirme Abdoulaye Ebrouk.
Nul besoin pour leurs maîtres de les garder en captivité : les esclaves trouvent leur situation «normale». C'était aussi le cas d'Abdoulaye Ebrouk, jusqu'à ce qu'il soit injustement accusé d'avoir eu une relation sexuelle avec l'épouse du fils de son maître, en 2002. Dans son groupement nomade, une telle accusation mène à la. castration! «Je ne suis pas certain que j'aurais pu survivre à cela», dit-il. Pour éviter ce sort, il a pris la fuite. Sur sa route, il a rencontré une mission de Timidria, qui l'a aidé à se trouver un premier emploi de veilleur de nuit dans un garage de la capitale, Niamey.
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