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  [Marché du travail]
Le français au boulot
À vos Grévisse!

par Marie-Hélène Proulx

Médiocre, la qualité du français des travailleurs québécois? Nettement mieux qu’il y a trente ans, répliquent les linguistes. Mais bien loin de satisfaire aux exigences des employeurs, qui peinent à dénicher des candidats sachant conjuguer sans cafouiller.

Hélène Hudon en voit de toutes les couleurs lorsqu’elle épluche les dossiers des chercheurs d’emploi qui frappent à la porte de la firme Adecco Services-Conseils. Au palmarès des bourdes les plus populaires : curriculum vitea au lieu de vitæ; un bon entrevu au lieu d’une bonne entrevue; volontée au lieu de volonté; des se que au lieu de ce que; des verbes mal accordés. «Nous relevons tellement de fautes que nous ne les voyons plus», fait remarquer la conseillère en ressources humaines.

Sa collègue Cynthia Guay, directrice de l’agence de placement Adecco Montréal, est aussi catégorique. «Les candidats présentent des lacunes énormes en français, particulièrement ceux âgés de 20 à 35 ans. On le constate grâce aux tests linguistiques qu’on leur fait passer. Certains résultats sont si mauvais qu’on refuse de recommander le postulant, même s’il répond à tous les critères de l’employeur.»

«Je suis toujours étonné d’entendre des dirigeants d’entreprise, pourtant bardés de diplômes, faire autant de fautes à l’oral comme à l’écrit», remarque pour sa part Olivier Champion, responsable des communications à la Jeune Chambre de commerce de Montréal. «Des si j’aurais, par exemple, ou des que à la place du dont, j’en entends à profusion!»

Les lacunes en communication ne se limitent pas au Québec. En fait, selon une étude récente menée par Statistique Canada et l’OCDE, un employé canadien sur sept (14,2 %) qui occupe un poste exigeant des habiletés élevées en écriture et en compréhension de texte ne possède que de faibles compétences en la matière.

Le Québec est un des endroits au monde où il se vend le plus de dictionnaires et autres ouvrages similaires.
Pas si cancres que ça
Pourtant, de l’avis de l’ensemble des linguistes, à commencer par Marie-Éva de Villers, le diagnostic n’est pas si catastrophique. Depuis 1990, l’auteure du fameux Multidictionnaire de la langue française veille à mettre en place une politique de la qualité de la communication auprès des 12 000 étudiants de HEC Montréal. Et ce qu’elle observe est loin d’être déprimant.

«Au cours des 15 dernières années, j’ai pu suivre une évolution très nette en ce qui a trait à la maîtrise de la langue française, affirme-t-elle. En 1990, 70 % des élèves réussissaient l’épreuve de français que nous imposions pour accéder au premier cycle universitaire. En septembre 2004, le taux de succès était de 86 %. Je constate aussi un changement d’attitude. Il y a vingt ans, il était mal vu de bien s’exprimer en classe, surtout chez les garçons. Ça passait pour du snobisme ou un manque de virilité. Aujourd’hui, ce sont ceux qui s’expriment mal qui se font rabrouer en classe par leurs coéquipiers.»

Pour Pierre Georgeault, directeur de la recherche et de l’administration au Conseil supérieur de la langue française, il ne fait pas de doute que la qualité du français des Québécois est à la hausse, «grâce essentiellement à l’effort de scolarisation, à l’influence des médias de qualité et à la valorisation de la norme du français québécois».

On pourrait croire que les correcteurs orthographiques dont sont aujourd’hui pourvus les logiciels de traitement de texte concourent à redorer le blason du français au travail. Or, selon Marie-Éva de Villers, leur rôle est assez secondaire. «Ils ont certainement contribué à l'exactitude de l'orthographe française, surtout en ce qui concerne l'orthographe d'usage et parfois, l'orthographe grammaticale. Mais ces logiciels ne compensent pas une faible maîtrise de la langue sur le plan du vocabulaire, de la syntaxe, de la ponctuation, du registre de la communication et des interférences entre le français et l'anglais.»

Par contre, poursuit Marie-Éva de Villers, «il faut mentionner l’effort considérable qu’a déployé l’Office québécois de la langue française [OQLF] pour développer la terminologie française dans tous les secteurs de l’activité économique, aussi bien en comptabilité, en informatique qu’en gestion de la production. Le Grand dictionnaire terminologique, disponible en ligne dans le site Internet de l’OQLF, a beaucoup contribué à améliorer la langue de travail.»

Par ailleurs, en ce qui concerne les outils de référence linguistique, un détail intéressant : le Québec est un des endroits au monde où il se vend le plus de dictionnaires et autres ouvrages similaires (200 000 annuellement, selon des chiffres fournis par l’OQLF). À ce titre, 22 % des 600 000 exemplaires du Petit Larousse vendus chaque année dans le monde entier s’écoulent au Québec.

Marie-Éva de Villers croit aussi que la préoccupation nouvelle des employeurs pour les habiletés linguistiques a pu agir comme stimulus efficace auprès de la population. «Dans les années 1980, les entreprises faisaient preuve d’une certaine nonchalance face à la qualité de la langue, prétextant qu’on arrivait à se comprendre en dépit de formulations approximatives. Comme si les mots pouvaient être utilisés de façon aléatoire sans que cela porte à conséquence! Mais aujourd’hui, bon nombre de compagnies font de la maîtrise du français une priorité parmi leurs critères de recrutement. Cela oblige les postulants à ne pas négliger cette compétence.»




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