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[Salon]
Qu’en est-il des 33 % de travailleurs québécois qui seraient non passionnés, selon votre étude? Qui sont-ils? Des paresseux? Des malchanceux?
On y trouve toutes sortes de monde, et pas toujours de mauvais employés! Il y a ceux qui s’arrêtent pile à 5 h, mais qui font du bon travail et à qui on peut faire confiance. Il y en a d’autres, moins consciencieux, qui prennent des petits raccourcis. Mais il peut aussi s’agir de quelqu’un qui a vécu un premier burnout et qui ne veut pas en subir un deuxième. Les entreprises ne font pas toujours une mauvaise affaire en engageant ces personnes qui aiment leur travail, mais sans plus, plutôt que de miser sur des passionnés obsessifs.
Pourquoi?
Parce que les obsessifs risquent de faire un burnout un de ces jours. Pour recharger ses batteries, il faut lâcher prise de temps à autre. Mais les obsessifs, eux, pensent sans arrêt à leur travail. C’est comme s’ils vivaient entre parenthèses jusqu’à ce qu’ils retournent au bureau. Même quand ils sont en train de boire un verre avec des amis, ils ruminent, ils planifient ce qu’ils vont faire le lendemain. À long terme, ça brûle leurs énergies : si les dossiers qui nous attendent au bureau nous trottent dans la tête toute la soirée, c’est sûr qu’on ne peut pas être frais et dispo le lendemain matin.
Les passionnés obsessifs ne sont-ils pas plus performants? On pourrait croire que plus on persiste dans une tâche, meilleur on devient.
Non. Au cours d’une étude chez des athlètes canadiens de haut niveau, nous avons trouvé autant de passionnés obsessifs qu’harmonieux. Une autre recherche chez les danseurs a montré que ceux qui ont une passion obsessive continuent à danser même quand ils se font mal et qu’ils ont donc plus de blessures chroniques que les harmonieux. Quand on travaille trop, notre corps nous envoie des messages pour nous dire d’arrêter, mais les obsessifs ignorent ce genre d’avertissement.
Comment expliquez-vous cet entêtement à continuer en dépit du bon sens?
Les obsessifs établissent un lien très fort entre leur réussite professionnelle et leur estime de soi. Parce qu’il n’y a rien de vraiment important pour eux en dehors du travail, c’est vraiment la fin du monde s’ils manquent leur coup. À l’inverse, ils se voient comme une meilleure personne quand ils atteignent leurs objectifs.
Ce lien très fort entre estime de soi et performance au travail engendre une crainte de l’échec. Or, cette peur de se tromper, qu’on ne trouve pas chez les passionnés harmonieux, a des effets pervers. Si, en plein milieu d’une partie, un joueur de basket se dit «va à gauche» tout en se retenant d’y aller parce qu’il doute de lui, il risque de manquer le coche. Il faut parfois réagir instinctivement pour arriver à ses fins. C’est la même chose dans un bureau : si un employé attend d’être sûr à 150 % de son idée pour la proposer, elle risque de devenir obsolète ou un collègue peut lui damer le pion!
Une passion obsessive peut-elle devenir harmonieuse?
Peut-être. Quand les obsessifs apprennent qu’ils peuvent rester passionnés et performants tout en souffrant moins, ça les fait réfléchir!
Que faut-il pour développer une passion pour son travail?
Si quelqu’un adore son travail, c’est parce qu’il y a une bonne concordance entre sa personnalité, le poste qu’il occupe et le contexte dans lequel il travaille. Les trois éléments sont essentiels. La personnalité des gens passionnés fait qu’ils ont le goût de se dépasser et qu’ils sont curieux et autonomes. Mais ils ne seront pas nécessairement passionnés si leur emploi ne concorde pas avec leurs champs d’intérêt, s’ils ont des tâches de réflexion et de planification alors qu’ils préfèrent les travaux manuels, par exemple. Et n’importe qui aura du mal à s’exalter pour une besogne répétitive ou peu intéressante.
Qu’en est-il du contexte? Quel environnement nourrit la passion?
Il s’agit d’abord d’avoir de bonnes conditions de travail : par exemple, du silence si on doit réfléchir et un espace convivial si on doit travailler en équipe. Un bon contexte, c’est aussi une certaine liberté d’action et une maîtrise assez importante de ce qu’on fait. Un patron qui fait sentir à ses subordonnés qu’ils n’ont pas d’influence sur le cours des choses ne les encourage guère à se démener ou à en donner plus!
Un conférencier qui vient booster le moral des troupes ne sert pas à grand-chose : au bout de deux semaines, il n’en reste plus rien. On ne peut pas motiver quelqu’un parce que les gens ont un besoin fondamental d’autonomie. Tout ce qu’on peut faire, c’est leur permettre de se motiver eux-mêmes en leur donnant les outils pour se prendre en mains. La méthode de la carotte et du bâton ne fonctionne jamais très longtemps.
L’employeur peut-il distinguer un harmonieux d’un obsessif au moment de l’embauche?
D’une certaine façon, oui. Si on questionne un obsessif sur ce qui le passionne dans la vie, il nommera peu de choses parce qu’il n’y a que le travail qui importe pour lui. On peut aussi lui demander comment il s’organisera au quotidien. Un obsessif sera plus rigide dans ses tâches : s’il doit terminer un dossier, il le fera coûte que coûte, même s’il tombe malade ou doit partir en vacances. L’harmonieux trouvera plutôt une solution de rechange, comme demander à un collègue de compléter le travail pour lui.
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