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  [Marché du travail]
Les utopies du travail
Songe d'un shift de nuit

par Jean-Sébastien Marsan

Depuis le XIXe siècle, le travail est au cour de plusieurs spéculations intellectuelles que des révolutionnaires ont tenté de mettre en ouvre. En 2005, la plupart de ces utopies n'ont plus la cote, mais elles posent encore des questions troublantes. Pourquoi travaillons-nous toujours comme des bêtes? Que serait un monde du travail plus juste?

C'est Karl Marx qui nous l'a promis : la société des loisirs, c'est pour bientôt! Ce fantasme, apparu vers le milieu du XIXe siècle, a été la première d'une longue série d'utopies sorties tout droit de l'imagination d'intellectuels bourgeois souhaitant améliorer le sort des travailleurs.

«Cette première grande utopie du travail, formulée par Marx dans les Grundrisse [une série de textes de 1857-1858], avance qu'avec le développement des technologies et des moyens de communication, nous pourrions travailler un nombre d'heures extrêmement réduit et passer "du royaume de la nécessité au royaume de la liberté"», explique Mona-Josée Gagnon, professeure de sociologie du travail à l'Université de Montréal qui s'est intéressée aux utopies du travail.

Depuis sont apparus le télégraphe, le téléphone, l'Ethernet sans fil et les 2 500 canaux de télé par satellite. «Pourquoi travaille-t-on toujours autant alors que le progrès technique devrait faire en sorte que l'on travaille moins?» s'interroge-t-elle.

La professeure, qui a publié en 1996 Le travail, une mutation en forme de paradoxes, un ouvrage synthèse sur les transformations du travail, distingue quatre principales utopies qui ont façonné l'histoire du labeur humain des deux derniers siècles : la disparition du travail, le communisme, le maoïsme et l'anarchisme. Bien que distinctes, ces utopies sont toutes radicales, inspirées du socialisme et théorisées par des bourgeois qui n'ont jamais réellement sué pour gagner leur croûte. «Ces utopistes considéraient que seules les occupations intellectuelles étaient intéressantes. Ils étaient extrêmement élitistes.»

Quelques économistes ont prédit la disparition du travail sous le rouleau compresseur de l'automatisation des tâches.
La disparition du travail
«Du royaume de la nécessité au royaume de la liberté.» Au milieu du XIXe siècle, cette vision du monde était complètement farfelue. Mais cent ans plus tard, l'accroissement rapide de la qualité de vie et des loisirs au cour d'une nouvelle société de consommation a laissé croire que le bonheur est accessible, hors du travail si possible.

À compter des années 1960, des individus ont tenté de réinventer le difficile mariage de la vie et du boulot : les adeptes du flower power (refus global de l'emploi et de la consommation), du «retour à la terre» granola (ou le mirage de l'autogestion des urbains à la campagne!) et tous les spécialistes de la future «société des loisirs» qui ont monopolisé les subventions pour la recherche en sciences humaines et inondé les librairies d'essais optimistes. Ces derniers garnissent aujourd'hui les étals des ventes-débarras...

Dans l'un de ses essais devenu un classique, Travailler deux heures par jour, le collectif d'intellectuels français Adret proposait en 1977 de diminuer la production des entreprises et la consommation des ménages tout en augmentant la productivité des travailleurs grâce à l'innovation technologique. L'avenir leur a donné tort : la production s'est emballée, de même que la consommation. En 1998, le gouvernement français a bien tenté de réduire la semaine de travail à 35 heures, avec des résultats mitigés et aujourd'hui contestés.

Dans les années 1980 et 1990, les essayistes français André Gorz et Dominique Méda, moins radicaux, ont proposé de repenser la vie sans que le travail et la «raison économique» soient au fondement de l'existence.

D'autres intellectuels, surtout européens, militent actuellement pour l'instauration d'un «revenu de citoyenneté» déconnecté des revenus de travail : que chaque citoyen, qu'il ait un emploi ou non, reçoive de l'État un montant fixe qui remplacerait les prestations conditionnelles (réservées aux pauvres, aux chômeurs, etc.), ce qui permettrait de réduire le poids et l'obligation du travail dans nos existences. Au Québec, l'ancien syndicaliste Michel Chartrand a d'ailleurs consacré un livre à ce sujet, publié en 1999 (avec Michel Bernard, Manifeste pour un revenu de citoyenneté).

Quelques économistes ont même prédit la disparition du travail sous le rouleau compresseur de l'automatisation des tâches! En 1984, le Français Michel Drancourt a signé La fin du travail, un essai catastrophiste. L'évolution de l'emploi dans l'Hexagone lui a donné tort. Qu'à cela ne tienne : onze ans plus tard, l'économiste américain Jeremy Rifkin a remis ça avec son bouquin La fin du travail, où il rend d'ailleurs hommage à Drancourt. Dans ce best-seller, Rifkin nous met en garde : «La substitution massive des machines aux travailleurs s'apprête à contraindre tous les pays à repenser le rôle des êtres humains dans la société.»

C'est raté! «La fin du travail, on ne la voit pas, remarque Mona-Josée Gagnon. Ce qu'on voit, c'est une diminution des emplois dans le secteur primaire et dans le manufacturier, mais il y a toujours plus d'emplois dans le secteur des services. Le travail change de nature, mais il ne disparaît pas.» Et le travail des années 1990-2000 se caractérise par une intensification des tâches et des cadences, dans des emplois plus précaires au sein d'entreprises plus instables. Bref, on produit plus avec moins, d'où les maladies mentales et le harcèlement psychologique en milieu de travail qui émergent aujourd'hui.




  • Songe d'un shift de nuit
  • Quelques ouvrages utopistes
  • Quelques ouvrages critiques sur le travail
  • Et l'envers des utopies

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