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Chronique par Éric Grenier

Il fallait bien des avocats pour concocter la panacée à la congestion de nos hôpitaux : une assurance privée! Ainsi, M. Zeliotis, qui souffrait de tant d'attente pour faire remplacer sa hanche déhanchée, aurait dû, selon la Cour suprême du Canada, avoir le droit naturel à une assurance privée. Laquelle, bien entendu, lui aurait fourni subito presto et un médecin, et une salle d'opération, et tout le reste du personnel médical, plutôt que d'attendre comme le reste des galeux sur la bien nommée liste d'attente du système public?

La pratique privée de la médecine a été de tout temps permise au Québec. L'interdit qui est remis en cause par le récent jugement touche plutôt les assurances privées qui permettraient au commun des mortels de se faire soigner au privé sans se ruiner. La Régie de l'assurance maladie jouit en effet d'un monopole au Québec. Ce qui n'empêche pas un médecin de se retirer du système et de ne vivre que des patients qui peuvent payer à même leur fortune.

Pourquoi ne pas étendre ce privilège à tous les malades, en leur permettant de souscrire une assurance privée?

C'est un peu à ce raisonnement théorique que se sont tenus quatre des sept juges de la Cour suprême en juin dernier, lorsqu'ils ont déclaré inconstitutionnel tout un pan de la Loi sur la Régie de l'assurance maladie dans la cause Zeliotis. Comme si le réseau privé était parfaitement développé, mais sous-utilisé, avec une horde de médecins privés désouvrés. Pourtant, dans le monde du réel, il n'y a qu'une centaine de médecins sur plus de 15 000 qui pratiqueraient en privé, selon la Régie.

Oui, l'accès au docteur du réseau public relève du défi de l'Everest. Mais cette difficulté ne tient pas de l'impossibilité de faire appel au privé pour la moyenne des gens. C'est la gestion des ressources humaines de tout le réseau de la santé qui est en cause. En deux mots : privé pas privé, il manque de médecins, d'infirmières, de pharmaciens, et quoi encore, pour soigner les Québécois.

Comme le mentionne le Collège des médecins dans un document révélateur à propos des effectifs médicaux publié en février dernier, les problèmes d'accès sont le fruit de la pénurie de personnel. Il y avait à peine 1 000 médecins de plus en 2003 qu'en 1994, soit une maigre croissance de 0,7 %. Les besoins, par contre, augmentent de trois à cinq fois plus rapidement.

C'est le résultat d'une vingtaine d'années d'astreinte. Par souci de réaliser des économies entre 1982 et 1998, les facultés de médecine québécoises ont formé 200 médecins de moins par année qu'il en aurait fallu. Puis, en 1996, 1997 et 1998, le gouvernement a encouragé plus de 1 000 docteurs à prendre leur retraite.

«Les patients devront s'armer de patience et de tolérance, car l'augmentation du nombre des admissions dans les facultés de médecine ne se traduira pas par une augmentation des effectifs avant plusieurs années», a déploré le Dr Yves Lamontagne, président du Collège, lors de la présentation de cette étude. C'est-à-dire, d'après les auteurs de l'étude, dans 10 à 15 ans!

Il est faux de prétendre qu'on pourrait faire davantage travailler les docteurs en attendant la relève, en leur donnant, par exemple, la possibilité de soigner en privé, en parallèle de leurs obligations face au système public. La moyenne d'heures que travaillent les médecins chaque semaine a déjà atteint les limites du raisonnable. Elle est de 48 heures, même de 50 pour les spécialistes. À moins de décréter une huitième journée à la semaine, il serait impossible d'espérer tirer davantage de soluté de nos médecins.

Il n'y a que 10 pommes au total pour nourrir 20 personnes. Qu'on en mette 10 dans une seule assiette publique, ou 5 dans deux assiettes - l'une privée, l'autre publique - il n'y aura toujours bien que 10 pommes pour 20 personnes.


 
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