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[Marché du travail]
L'heure supplémentaire
L'invasion des «rurbains»
Chronique par Éric Grenier
Ça bouchonne de partout. Sur la 20, la 15, la 40, 13, 25, 19, 10... Il ne s'agit pas des numéros gagnants de la loterie, mais bien de ces autoroutes qui vous garantissent des retards au travail si vous les empruntez quotidiennement.
Dans l'entrevue qu'il nous accorde, Michel Labrecque, bien connu pour ses opinions sur le transport en milieu urbain, s'élève contre l'étalement urbain, surtout lorsqu'il s'étire jusqu'aux confins de la cambrousse.
En effet, certaines MRC situées à plus d'une heure de voiture de Montréal - en dehors des heures de pointe, il va sans dire! - connaissent une véritable explosion démographique, remarque l'Institut de la statistique du Québec. C'est le cas de la MRC des Pays-d'en-Haut (Saint-Sauveur, Sainte-Adèle), où s'observera la plus forte croissance de la population dans la province au cours des prochaines années; la MRC de la Jacques-Cartier, l'équivalent des Pays-d'en-Haut pour les résidants de Québec, figurera aussi dans le peloton de tête. Déjà, la première a vu sa population de travailleurs croître de plus de 14 % entre 1998 et 2002, la seconde, de 16 %. En 2001, dans les Pays-d'en-Haut, il y avait 3 300 travailleurs de plus qu'il n'y avait d'emplois. Dans Jacques-Cartier, on en comptait 2 500.
Où travaillent donc tous ces gens? À Montréal et Québec, essentiellement. Qui sont-ils? Des «rurbains», c'est-à-dire ceux pour qui la ville à la campagne n'est pas une figure de style.
Le «rurbain» s'observe en nombre croissant aux États-Unis et en France. Selon le quotidien USA Today, l'extreme commuting fait des adeptes : pour se rendre au travail, près de 4 millions d'Américains se tapent 90 minutes ou plus de transport, sans compter le temps perdu dans les bouchons s'ils sont en voiture. Le Bureau de la statistique des États-Unis rapporte que les extreme commuters représentent le segment de banlieusards qui croît le plus rapidement en ce moment. Certains travailleurs ne rechignent pas à couvrir des distances équivalentes à Montréal-Sherbrooke ou Québec-Trois-Rivières quotidiennement pour aller travailler à New York ou à Los Angeles.
En France, il n'y a pas d'extreme commuters, mais des navetteurs. Grâce à l'impulsion du TGV, certaines villes du nord et du centre de la France se transforment en banlieues de Paris. Le Havre, sur la Manche, qui est aussi loin de Paris que Gatineau l'est de Montréal, s'évite une certaine stagnation démographique grâce aux navetteurs. En conservant leur emploi, de nombreux Parisiens abandonnent l'encombrée capitale française pour un environnement urbain plus «élagué». Ils n'y sont qu'à une heure de transport en TGV.
D'ailleurs, le navettage en France a créé les «célibataires géographiques», ces travailleurs domiciliés loin de la capitale et qui y louent un petit appartement afin de s'y loger la semaine. En mars dernier, les agents immobiliers présents dans les quartiers d'affaires de Paris rapportaient au quotidien Libération que le phénomène se développe depuis une dizaine d'années et tend à s'accélérer. L'Institut national de la Statistique et des Études Économiques constate aussi que les déplacements domicile-travail en France ne cessent de se multiplier et de s'allonger : 720 000 Français avaient un emploi hors des frontières de leur région en 2004, contre 450 000 il y a vingt ans.
Pourquoi s'établit-on aussi loin de son gagne-pain? Selon USA Today, les extreme commuters veulent vivre le Rêve américain : la grande maison, le grand terrain, de bonnes écoles, et ce, loin de la pollution, du bruit et du crime. Or, pour la majorité, ce rêve est financièrement inaccessible dans les banlieues proches des grandes métropoles. Idem en France, où le coût exorbitant du logement parisien dissuade de s'y établir.
Au Québec, la situation n'est guère différente. Une maison unifamiliale sur l'île de Montréal coûtait en moyenne 308 000 $ en mars dernier, selon la Société d'hypothèque et de logement (SCHL), contre 181 000 $ en Montérégie et 174 000 $ dans les Laurentides. De plus, selon un sondage de la SCHL mené en 2002, environ 34 % des nouveaux acheteurs de maison, essentiellement des travailleurs, cherchaient d'abord à se rapprocher de la nature et de la tranquillité. Seulement 15 % souhaitaient se rapprocher du travail. De moins en moins, on déménage pour se rapprocher du boulot. On cherche même à s'en éloigner.
Bref, les «rurbains» ont de l'avenir. Les bouchons aussi.
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