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Combines et tirelire
Ce n'est peut-être pas un hasard si les bénéficiaires de l'aide sociale - qui reçoivent des prestations notoirement insuffisantes - sont plus susceptibles que d'autres d'oeuvrer clandestinement. C'est ce qu'a découvert Bernard Fortin, professeur d'économie à l'Université Laval. Avec son équipe, il a mené la plus récente enquête sur le travail au noir au Québec publiée en 1996 sous le titre de L'économie souterraine au Québec : mythes et réalités (Presses de l'Université Laval, 1996).

À l'image des Bougon, les pauvres gonflent leur portefeuille comme ils peuvent. Mais contrairement aux personnages de la télésérie, le travail au noir serait moins une combine pour s'enrichir qu'une façon de mettre un peu de beurre sur les épinards. La preuve, chaque fraudeur tire à peine 3 443 $ par année, en moyenne, de ses activités «souterraines», fait savoir l'enquête. Pas de quoi s'ouvrir un compte en banque en Suisse.

Cette propension à la fraude des jeunes s'explique aussi par le fossé grandissant qui sépare l'État des citoyens. «À la fin des années 1990, 58 % des Québécois disaient qu'ils payaient trop d'impôts et de taxes pour les services qu'ils recevaient et 83 % jugeaient que le gouvernement était mal administré. Or, si la situation a changé depuis, elle s'est plutôt aggravée», estime Pierre P. Tremblay.

Les jeunes, en particulier, croient de moins en moins à l'État, dit Jacques Hamel, professeur de sociologie à l'Université de Montréal. «Ils se demandent pourquoi ils paient des impôts alors qu'il n'y a plus d'emplois à vie dans la fonction publique, que les soins de santé universels sont remis en question et que le régime des prêts et bourses est de moins en moins généreux.» Sans compter qu'avec le vieillissement de la population, il y aura de moins en moins de jeunes pour soutenir les papy-boomers... de plus en plus nombreux. De quoi décourager n'importe qui.

Le peu de cas de conscience dont les jeunes font preuve à l'égard de la fraude fiscale inquiète toutefois Jacques Hamel. «Cela veut dire qu'ils ne se reconnaissent plus dans les instances chargées de trouver des solutions collectives», dit l'universitaire. On l'a vu, en février, quand des étudiants ont essayé de défoncer une porte du Château Montebello pour accéder aux députés du Parti libéral du Québec, qui y étaient rassemblés. «On dirait que les jeunes sont moins conciliants face aux instances politiques, avance le sociologue. D'ailleurs, des études montrent qu'ils s'investiraient davantage dans des organismes locaux ou régionaux, où ils ont plus d'emprise.»

La popularité de l'émission Les Bougon, diffusée à la télé de Radio-Canada, reflète cet état d'esprit. «Les Québécois ne voient pas nécessairement la fraude d'un bon oeil, mais quand ils voient leurs politiciens les tromper - il suffit de penser au scandale des commandites -, ils se disent "ils nous fourrent tellement que nous aussi on va les fourrer un peu"», estime François Avard, coscénariste de l'émission. Cependant, l'écrivain reste optimiste. «C'est un balancier : la société va s'éloigner de cet individualisme et revenir vers des notions de partage», croit-il.

Pierre P. Tremblay, lui, se préoccupe peu des jeunes fraudeurs. «Ils ne font pas de la "vraie" fraude fiscale, à l'inverse d'Enron ou de Cinar. Les jeunes et les travailleurs qui vivent dans la précarité font plutôt de la délinquance fiscale. L'occasion fait le larron : quand ça adonne, un plombier fera des jobines au noir après sa journée de travail, par exemple.»

«En embauchant quelqu'un au noir, un entrepreneur de la construction économise 40 % en ne payant pas les avantages sociaux que reçoit un ouvrier syndiqué.»
- André Martin, porte-parole, ccq
Mais pour Revenu Québec, il n'y a pas de petites et de grandes fraudes. Il n'y a que des fraudes! Son site Internet précise que les différentes formes d'évasion fiscale font perdre des revenus énormes au gouvernement et qu'elles alourdissent la charge fiscale des citoyens qui paient leurs impôts. Pour l'État, qui se nourrit aux poches de la société, le travail au noir n'a rien de banal.




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