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  [Salon]
La cinéaste Nathalie Synett et la survie des régions
Le vent du large

par Éric Grenier
Photos : Courtoisie André Mailly

En 1995, l'ineffable banquier André Bérard s'est presque fait crucifier sur la croix de Jacques Cartier, à Gaspé, pour avoir évoqué une peut-être nécessaire fermeture des régions. «Si les habitants ne parviennent pas à se prendre en main et à trouver d'autres activités que du travail saisonnier, fermons les régions», avait-il dit.

De telles évocations donnent de l'urticaire à la jeune cinéaste gaspésienne, Nathalie Synett. Dans son troublant documentaire Faut-tu que j'tue mon père, sorti en 2003 et deux fois primé aux Rendez-vous du cinéma québécois, elle jette un regard unique et poignant sur la réalité des jeunes habitants des régions. Dans les merveilleux paysages de la Haute-Gaspésie, un des coins les plus pauvres du Québec, six jeunes adultes vivotent et se questionnent. À quoi ressemblera leur vie? Devraient-ils rester ou partir pour la ville? Et quel sera le prix de leur choix?

Deux ans plus tard, la cinéaste affirme que ces protagonistes se tirent mieux d'affaire qu'au moment du tournage. On ne peut malheureusement pas en dire autant de la Gaspésie, ni des autres régions-éloignées-périphériques-rurales-ressources, c'est selon! Histoire de couper court aux froides statistiques, nous avons demandé à Nathalie Synett de nous faire un diagnostic humain de l'état d'esprit qui règne dans sa région.


En cette époque de globalisation, avec la difficulté qu'éprouvent les populations à relancer leur coin de pays qui dépérit, n'est-il pas temps de se demander s'il faut fermer des régions?
C'est une question qui fait mal quand elle touche la région où vous avez grandi. Ça m'empêche de dormir quand des gens osent suggérer qu'il faudrait fermer la Gaspésie. Qu'on se demande à Montréal ou ailleurs s'il faut fermer telle ville ou tel village démontre le fossé qui existe entre les gens des grands centres urbains et ceux des régions dites éloignées. C'est comme se demander s'il faudrait exécuter des membres de la famille - la famille du Québec - pour la seule raison qu'ils sont boiteux. Ça n'a pas de sens.

On va d'échec en échec, ce qui crée une sorte de désespoir. Et le bouquet, c'est que la grande ville vient débaucher nos meilleurs cerveaux!
Mais si ces membres de la famille ont un cancer en phase terminale, doit-on leur éviter davantage de souffrances?
Les régions qui en arrachent n'ont pas le cancer. Il faut d'ailleurs comprendre d'où viennent les problèmes économiques de la Gaspésie et de bien d'autres régions-ressources. Dans les années 1968-1970, le rapport de la Commission Higgins Martin Raynault, chargée de tracer les orientations du développement économique au Québec, proposait de concentrer les investissements de l'État dans et autour de la métropole pour éviter que Montréal soit surclassée par Toronto. Et pour une rare fois, les gouvernements ont appliqué à la lettre les recommandations d'un rapport.

Pourquoi les commissaires ont-ils fait cette proposition? Parce qu'à leurs yeux, les grandes agglomérations répondent à deux caractéristiques importantes pour la vie économique : elles ont un bassin de main-d'oeuvre et de population suffisant, de même que des infrastructures - ports, aéroports, autoroutes, etc. Ce modèle de développement a eu pour conséquence qu'on s'est servi de la Gaspésie, de la Côte-Nord et de l'Abitibi, notamment, uniquement comme fournisseurs de ressources naturelles qu'on envoyait à la ville pour la transformation. Depuis plus de 30 ans, seul le secteur primaire a été développé dans les régions. On en est encore là, alors que le reste du monde développé est rendu au secteur tertiaire, voire quaternaire. Ça nous fait tout un rattrapage à effectuer.

Quelles ont été les conséquences de miser uniquement sur l'exploitation des ressources naturelles?
Une bonne partie de la population des régions-ressources a migré vers Montréal, Québec et ailleurs, pour y chercher des jobs et ceux qui sont restés ont été pris en charge par l'État-providence. Cela a eu pour conséquence que nous n'avons pas développé suffisamment notre esprit d'entreprise. Cela a aussi créé une sous-scolarisation de la population, puisque les diplômés des régions restent en ville une fois leurs études terminées. Trente-cinq ans de ce régime nous ont rendus dépendants! Toutes les politiques économiques sont taillées sur mesure pour les villes et ne répondent en rien aux particularités des régions. Il y a plusieurs projets en région, mais ils ne se concrétisent pas parce qu'ils ne cadrent pas dans les politiques de développement économique des gouvernements. On va d'échec en échec, ce qui crée une sorte de désespoir. Et le bouquet, c'est que la grande ville vient débaucher nos meilleurs cerveaux!

Ce ne sont pas plutôt vos meilleurs cerveaux qui cherchent la ville?
Non, c'est plutôt que pour faire des études avancées ou pour travailler dans son domaine d'expertise, il faut aller en ville! C'est sûr qu'il y en a qui cherchent délibérément la ville - il y a des rats des villes et des rats des champs - mais ce n'est pas la majorité, loin de là.

Qui doit décider s'il faut fermer une ville ou une région, le gouvernement ou les populations locales?
Certainement pas le gouvernement. C'est à la population qui y vit de décider si ça vaut la peine de continuer à occuper ce territoire. Mais je soutiens que lorsqu'on en est rendu à poser cette question de fermeture de villes ou de régions, c'est à se demander si nous ne vivons pas dans une république de bananes! Si les habitants d'une localité veulent fermer leur ville, c'est leur droit. Mais s'ils décident de rester là, et de lui trouver une nouvelle vocation, c'est aussi leur droit. C'est un droit à l'autodétermination. En revanche, c'est à la population que revient la responsabilité de trouver cette nouvelle vocation et de la développer. Dans le cas d'une ville minière, tout le monde sait que la mine va fermer un jour. Mais il y a une espèce d'attentisme : les gens comptent sur le gouvernement ou sur la grosse multinationale pour s'occuper d'eux une fois que la mine sera fermée. Les habitants de ces villes doivent se responsabiliser à l'égard de leur avenir et de celui de leur communauté. Par contre, les gouvernements ne doivent pas leur nuire dans cette tâche, mais plutôt leur offrir des programmes d'aide au développement qui tiennent compte des particularités régionales et locales.
Seules les grosses compagnies bénéficieront des éoliennes et des crédits verts issus de la production de cette énergie propre. Nous ne recevrons aucune redevance.
Votre région, la Gaspésie, a-t-elle été seulement très malchanceuse? Ses trois grandes ressources - la forêt, la mer et les mines - se sont épuisées à peu près en même temps?
Ça n'a rien à voir avec de la malchance. Les Gaspésiens et les gouvernements ont cru à tort que ces trois piliers de l'économie allaient être là pour toujours. On n'a jamais pensé qu'il faudrait peut-être développer autre chose que la seule extraction des ressources. Pourtant, on a vu venir cette crise-là : les stocks de poissons étaient surexploités et les pêcheurs le savaient. Même chose pour la forêt. Et on savait qu'un jour ou l'autre, il n'y aurait plus de cuivre à Murdochville.

Y a-t-il un intérêt renouvelé pour la Gaspésie ces temps-ci? Est-ce une fausse impression?
La Gaspésie semble avoir en effet un nouvel élan, mais il n'y a encore aucune vision du développement, que des projets ici et là, qui visent un profit à court terme seulement. Prenez le cas des éoliennes. Nous n'en profiterons pas! Seules les grosses compagnies bénéficieront des éoliennes et des crédits verts issus de la production de cette énergie propre. Nous ne recevrons aucune redevance. Il n'y a rien pour nous dans ce projet qui, d'ailleurs, ne crée pas d'emplois! Et en plus, elles vont «décrisser» le paysage, l'une de nos dernières ressources. Nous n'avons jamais été consultés.

L'an dernier, la Gaspésie a quand même montré, pour la première fois depuis des lustres, un solde migratoire positif...
C'est vrai, et c'est intéressant. Il y a des jeunes bien formés qui veulent vivre dans leur région natale et qui reviennent s'y installer. Il y a aussi le phénomène des «liberté 55» qui ont de l'argent, qui en ont marre de la ville, et qui trouvent en Gaspésie une qualité de vie recherchée depuis longtemps. Cependant, ce groupe a tendance à faire du «Me, myself, and I». Les jeunes et les retraités vont-ils se rencontrer et marcher main dans la main pour le développement de la Gaspésie? C'est la question à se poser.

Un dialogue entre la grande ville, les milieux ruraux et les régions éloignées est-il possible?
Je le crois, mais ça va prendre de la bonne volonté de toutes parts. En ce moment, les préjugés envers les régions sont plus forts que tout : pauvres, sous-scolarisées, sans esprit d'entreprise, etc. Un bon exemple, c'est cette entrevue, qui a comme question de départ la fermeture des régions. Les gens des villes doivent se rendre compte du potentiel des régions. Il faut investir dans ce potentiel et le développer à long terme. Le dialogue est possible, mais promettez-moi de ne plus jamais soulever la question de la fermeture des régions! Sinon, il n'y aura plus de dialogue.


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