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par Steve Proulx
Certaines entreprises font appel à des sous-traitants afin d'inciter les employés à dénoncer leurs collègues fautifs. Anges gardiens... ou Big Brothers des temps modernes?
Votre collègue invente des virgules dans les livres comptables de l'entreprise. Votre voisin de bureau photocopie des documents confidentiels, quelqu'un d'autre dégarnit l'armoire à fournitures. De leur côté, un nombre croissant de patrons sollicitent vos talents d'espion et vous invitent à dénoncer ces entorses à l'éthique.
Depuis 1997, la firme torontoise ClearView Strategic Partners permet aux employés de «partager leurs inquiétudes, leur désaccord ou leurs suggestions avec les cadres supérieurs de leur organisation», explique son site Internet. En téléphonant à un numéro sans frais ou en envoyant un message au moyen d'une connexion sécurisée, les délateurs peuvent donc rapporter les écarts de conduite et libérer ainsi leur conscience sans risquer les remontrances. Ces rapports confidentiels sont ensuite acheminés aux cadres de l'entreprise afin qu'ils puissent y donner suite.
ClearView Strategic Partners offre ses services de délation assistée à une douzaine de grandes entreprises canadiennes et québécoises, indique l'un de ses directeurs associés, Ron Paquette. Quelques autres firmes au Canada proposent des services semblables, comme ConfidenceLine, une boîte de Calgary. Or, les gros joueurs de cette industrie en pleine croissance se trouvent surtout aux États-Unis : The Network, Pinkerton Alertline, Kroll, Shareholder.com, Ethicspoint, etc. D'ailleurs, l'entreprise The Network, basée en Georgie et fondée en 1983 par un ancien agent spécial du FBI, compte quelque 1 700 clients, dont 45 % des sociétés figurant au palmarès Fortune 500.
Ron Paquette précise que ce que ClearView propose n'est pas uniquement un outil de dénonciation. «Certains "rapportages" éthiques ne sont pas strictement liés à des questions financières ou comptables, explique le gestionnaire. Ce peut être, par exemple, des questionnements quant à l'environnement. Un employé pourrait déplorer que, même si son entreprise respecte la loi, celle-ci cause néanmoins du tort à l'environnement.»
«La dénonciation est un geste qui devient de plus en plus populaire dans les organisations.»
- René Villemure, président, Institut québécois d'éthique appliquée
Mais cette méthode de prévention ne comporte pas que des avantages, nuance René Villemure, président de l'Institut québécois d'éthique appliquée, un groupe de recherche qui s'intéresse aux questions d'éthique organisationnelle. «Ce type de service est un bien triste outil qui me rappelle la belle époque du soviétisme! Dénoncer n'est pas un geste courageux. Cela devrait être utilisé en dernier recours. Avant, il y a lieu de discuter, d'échanger.»
Avec les scandales financiers d'Enron et de Worldcom, qui ont miné la confiance des investisseurs il y a quelques années, les entreprises doivent montrer patte blanche en ce qui concerne leur gouvernance. «La dénonciation est un geste qui devient de plus en plus populaire dans les organisations et certains gouvernements veulent la baliser», poursuit René Villemure. Par exemple, une loi américaine adoptée au lendemain de la fraude d'Enron oblige en effet les sociétés cotées en Bourse d'installer, entre autres, des mécanismes d'autosurveillance afin que les malversations comptables ne se reproduisent plus. Des lois semblables existent aussi à l'échelle canadienne.
Les services qu'offre ClearView auraient-ils pu permettre d'éviter un scandale comme celui d'Enron? Ron Paquette croit que oui, à certaines conditions. «Il y avait un programme de dénonciation en place chez Enron, dit-il, mais les dirigeants l'ont ignoré... Pour que cela fonctionne, les cadres supérieurs et les membres du conseil d'administration doivent s'engager à faire ce qui convient.»
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