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[Marché du travail]
Recyclage en milieu de travail
Faire son bac
par Anick Perreault-Labelle
Bon nombre d'entreprises se mettent au recyclage, et la plupart y gagnent financièrement : elles paient moins cher pour enfouir leurs déchets. Le plus difficile? Convaincre les employés de ne pas tout balancer dans la même poubelle!
Chez Komatsu, un fabricant de chargeuses à benne, les employés obtiennent gratuitement les palettes de bois qui servent à l'emballage des marchandises qu'ils reçoivent et qui finissaient autrefois dans les ordures. «Ils utilisent le bois pour se chauffer ou pour fabriquer des terrasses et des cabanes à outils», explique Sylvie Ratelle, administratrice de systèmes ISO, en montrant des photos de ces petites constructions.
Quand elle a instauré en 2000 le recyclage dans cette entreprise de Candiac, en banlieue de Montréal, ses collègues à la direction ont bien rigolé. On lui disait que les employés n'embarqueraient jamais. Pourtant, les mauvaises langues avaient tort : en 2003, trois ans après avoir été initiés au bac vert, les 250 employés ont envoyé 82 % moins de déchets au dépotoir. Et la direction a économisé 40 % sur sa gestion des déchets non dangereux, comme le carton, le papier et le bois, dès 2001.
En effet, les dépenses pour l'enfouissement ont diminué tandis que la vente du papier ou du carton aux recycleurs rapporte des dividendes. «Et je ne compte plus le nombre d'ouvriers qui m'ont dit avoir commencé à recycler à la maison depuis qu'ils le faisaient au travail», ajoute Sylvie Ratelle.
Maintenant, Komatsu donne une deuxième vie à treize déchets différents, dont le papier, les huiles usées, le plastique, les néons et le matériel informatique. Dans l'usine, pour que tous se rappellent quoi mettre dans quel bac, un grand panneau en liège affiche des échantillons des matières recyclables.
Tout cela n'est qu'un début : le siège social, au Japon, souhaite récupérer ou réutiliser pas moins de 99 % de ses déchets d'ici à 2008. «Ils n'ont pas le choix : il y a peu d'espace là-bas et il en manquera bientôt pour enfouir les ordures», explique Sylvie Ratelle.
Guerre aux sacs verts
Qu'ils aient de l'espace ou non, tous les pays se mettent à la récup. Au Québec, le siège social de la Banque Nationale, qui a lancé son programme Virage vert en 1992, a fait figure d'éclaireur. Les industries, commerces et institutions (ICI) emboîtent tranquillement le pas.
Chez Komatsu, les travailleurs reçoivent une formation d'une trentaine de minutes chaque fois qu'une nouvelle matière s'ajoute au programme de recyclage afin qu'ils saisissent l'objectif de la démarche.
En 2002, selon le Bilan de la gestion des matières résiduelles au Québec, de Recyc-Québec, les ICI ont récupéré 57 % de leurs matières recyclables, soit 12 % de plus qu'en 2000 et 39 % de mieux qu'en 1996. Impressionnant? Certes. Toutefois, les objectifs fixés par La Politique québécoise de gestion des matières résiduelles 1998-2008 du gouvernement ne sont toujours pas atteints. Celle-ci établit notamment que, d'ici à 2008, les ICI devraient recycler 95 % de leurs métaux et verre, 70 % de leurs plastiques, fibres et bois, et 60 % de leurs matières biodégradables.
Pour encourager les troupes, la société d'État Recyc-Québec a créé en 2003 l'attestation ICI on recycle!, qui honore les ICI qui remplissent au moins trois de ces objectifs. Vingt d'entre eux ont depuis reçu l'attestation, dont Komatsu, IBM Canada, le marché Bellevue-IGA, Produits Johnson & Johnson, l'hôtel de ville de Chelsea et le siège social de Provigo.
Les PME sont aussi nombreuses que les multinationales à avoir obtenu l'attestation, mais dans l'ensemble, elles recyclent moins que la grande entreprise. Les grosses boîtes, en effet, ont davantage intérêt à élaborer un «plan vert», car elles génèrent beaucoup plus de déchets. En outre, elles disposent d'un nombre supérieur de ressources humaines et financières à consacrer au dossier. Enfin, parce qu'elles génèrent souvent des résidus dangereux, plusieurs sont déjà en contact avec le ministère de l'Environnement, ce qui leur donne accès à de l'information pertinente et à jour. Par exemple, selon Recyc-Québec, une majorité de PME ignore son existence!
Ceci dit, ce ne sont pas toutes les PME qui balancent toujours leurs ordures dans la benne plutôt que dans le bac. Brasseurs du Nord, le manufacturier des bières Boréale qui compte 75 employés, n'a pas demandé l'attestation ICI on recycle!. Il récupère cependant le verre, le carton, le papier et la drèche, un résidu de fabrication de l'alcool. «Ma famille apportait déjà le verre et le carton chez le récupérateur il y a une 35 ans», raconte la présidente de cette microbrasserie, Laura Urtnowski. Cet héritage écologique coûte cher à l'entrepreneure. «Certes, je dépense moins pour enfouir mes déchets, mais je dois payer pour qu'on vienne chercher mon papier, dit-elle. Heureusement, je peux me le permettre parce que notre compagnie est privée et n'a pas à se soumettre aux exigences financières des actionnaires!»
«Un récupérateur va se déplacer, voire payer, pour obtenir un grand volume de matières résiduelles; il ne le fera pas pour le petit bac qu'une PME a mis cinq jours à remplir», explique Frédérik Richard, vice-président secteur matières résiduelles à Réseau environnement et président de la compagnie NI environnement, un recycleur de matières plastiques.
La solution : que les petites entreprises mettent leurs bacs en commun pour rendre l'opération financièrement viable et intéresser les récupérateurs.
En collaboration avec la Ville de Montréal et l'arrondissement LaSalle, Frédérik Richard élabore les plans de développement d'un écocentre, où les entreprises d'un parc industriel du quartier pourront déposer papier, plastique ou verre plutôt que de payer, chacune de leur côté, une compagnie privée pour qu'elle vienne les chercher. Les portes ouvriront dans quelques années. Si l'expérience est concluante, d'autres écocentres industriels pourraient être créés.
L'effort de tous
Chez Komatsu, les travailleurs reçoivent une formation d'une trentaine de minutes chaque fois qu'une nouvelle matière s'ajoute au programme de recyclage afin qu'ils saisissent l'objectif de la démarche. «Cette formation est toujours à refaire parce que les ouvriers changent de poste et que ce ne sont pas les mêmes matières qui sont recyclées partout», note Sylvie Ratelle.
Les travailleurs doivent en effet être fortement encouragés à trier les déchets : la loi du moindre effort pousse plusieurs à préférer balancer les boîtes telles quelles dans la benne plutôt que de les plier et les mettre au recyclage. «Au début, je n'aimais pas trier les ordures parce que ça compliquait mon travail : il fallait trouver de la place pour les bacs et apprendre quoi mettre dedans, raconte Cinthia Decelles, assembleuse chez Komatsu. Mais parce qu'on a introduit les matières à recycler une à une, je me suis habituée. Maintenant, ça ne me dérange plus.»
Comme elle manque de moyens financiers pour encourager ses salariés à recycler et réutiliser, Laura Urtnowski use d'une méthode qu'elle qualifie de «sournoise» et qui ne coûte pas cher : une petite benne à vidanges qui déborde rapidement si on y met trop de carton ou de verre!
Officiellement reconnus par l'attestation ICI on recycle! en 2004, les propriétaires du Café Bistrot L'Ardoise, à Sherbrooke, incitent quant à eux leurs employés à être écolos en installant les bacs à recyclage à portée de main et la poubelle... le plus loin possible, comme dans le fond de la cuisine!
«Nos fournisseurs ont aussi un effort à faire, croit Laura Urtnowski. Ceux qui me vendent des produits nettoyants dans des gros barils en plastique ne reprennent pas leurs contenants vides : pourquoi?» En effet, ils pourraient le faire quand ils livrent un baril plein : quand les brasseurs apportent des caisses de bière dans les dépanneurs, ils reprennent bien leurs bouteilles!
Sylvie Ratelle partage cette réflexion. «La prochaine étape pour réduire nos déchets, ce sera de travailler à la source en s'entendant avec les fournisseurs», dit-elle. Déjà, Komatsu a fait les premiers pas en ce sens. Ainsi, parce que le styromousse ne se recycle pas au Québec, l'entreprise pousse ses fournisseurs qui en utilisent dans leurs emballages à le remplacer par du carton ou du bois. C'est un employé particulièrement écolo qui a suggéré cette idée à Sylvie Ratelle. Tous ces efforts ont des effets réels, soit l'augmentation de 39 % du taux de recyclage des ICI entre 1996 et 2002. Mais il ne faut pas se réjouir trop vite : pendant la même période, les déchets des ICI ont augmenté de 60 %! «Le gouvernement les encourage à performer sur le plan du recyclage, de la réutilisation, sans se soucier du premier des trois R : réduire», regrette Frédérik Richard.
Or, même dans notre société de surconsommation, ça ne prend pas la tête à Papineau pour arriver à accaparer moins de ressources. «En mettant des distributeurs d'essuie-mains à débit contrôlé dans les toilettes d'une tour à bureaux, on en a réduit la consommation de 60 %», poursuit Frédérik Richard.
Pour le plus grand bonheur de nos forêts... et de celui qui paie le papier!

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