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[Salon]
Vincent de Gaulejac et la menace des gestionnaires
L'Épidémie
par Éric Grenier
Photo : Maxime Leduc
Ils sont parmi nous. Ils nous épient, nous jugent, nous jaugent et nous calculent. Peu à peu, ils nous colonisent et nous contaminent. Bientôt, nous serons tous malades d'eux.
Qui ça? Les gestionnaires! Pour Vincent de Gaulejac, sociologue de l'Université Paris-VII, les gestionnaires se sont emparés du pouvoir économique et imposent leur logique de gestion à l'ensemble de la société, dénonce-t-il dans son plus récent ouvrage, La société malade de la gestion (2005, éditions du Seuil). Ainsi, tout est géré, plutôt que vécu : les enfants, la famille, la santé, même le sexe! Avec leur culture de haute performance et de compétition exacerbée, ils mettent tout le monde sous pression. La société n'est plus qu'un champ de bataille insensé où les gestionnaires s'affrontent à coups de lubies. Ils ont fait de la gestion - autrefois un simple outil de travail - une fin en soi. Aux abris!
Quelle est cette menace qu'on appelle «les gestionnaires»? Qui sont-ils et d'où viennent-ils?
Il s'agit d'une nouvelle race de gestionnaires, que l'on distingue en France par managers. Ils ont émergé à partir des années 1970 et 1980, à l'époque de la modernisation des entreprises et de la montée de l'économie financière. Les managers ont créé un nouveau pouvoir : celui du gestionnaire. Avant cette période, le gestionnaire n'appliquait qu'une forme d'encadrement et le modèle de pouvoir traditionnel en entreprise - disciplinaire, hiérarchique et pyramidal -, qui cherchait à contrôler le corps des ouvriers. Depuis, ce pouvoir a été remplacé par un autre, qui ne vise plus à encadrer, mais plutôt à mobiliser les travailleurs et provoquer chez eux l'adhésion aux objectifs de l'entreprise.
En quoi faut-il s'en méfier, et de quoi nous menacent-ils?
Derrière ce modèle de pouvoir aux allures plus sympathiques, se cachent des objectifs précis, comme celui de rendre les gens rentables et éradiquer tout ce qui pourrait être critique par rapport aux objectifs de l'entreprise. Avec ce modèle de pouvoir, l'homme a été transformé en ressource au service exclusif de l'économie. Les managers ont perverti la notion de gestion en faisant de ce moyen une fin en soi.
Il y a quelque chose de destructeur dans le monde du travail d'aujourd'hui, avec cette course permanente à la compétition et cette culture de la haute performance.
Il y a quelque chose de destructeur dans le monde du travail d'aujourd'hui, avec cette course permanente à la compétition et cette culture de la haute performance. Je ne suis pas contre la compétition dans le jeu, la collaboration, l'émulation réciproque. J'en ai contre la part maudite de la performance, qui met les gens sous pression. Cela provoque le stress, l'hyperactivité et le harcèlement social dont sont victimes les travailleurs : tout le monde est harcelé, tout le monde est harceleur. Tout le monde met de la pression indue sur tout le monde.
Sont-ils des incompétents patentés?
Ces nouveaux gestionnaires sont l'élite des grandes écoles commerciales. Ils ne sont pas des imbéciles, et il ne faut pas sous-estimer leur capacité à être lucides. Par contre, ils vous disent eux-mêmes que ce qu'ils font n'a pas de sens. Ils sont les pires critiques de leur système... quand ils en sortent! Aussi, ces gens-là fonctionnent sous le type du clivage : une partie d'eux-mêmes s'identifie complètement aux exigences de l'entreprise et des actionnaires, et une autre partie dit le contraire. Alors, le soir, ils participent à des activités caritatives. J'en ris, mais ce n'est pas drôle : pendant leur journée de travail, ils font des mises à pied massives pour répondre à la logique financière, et le soir, ils s'investissent dans des organisations d'aide aux chômeurs et aux itinérants!
Dans votre livre, vous rappelez qu'au début du XXe siècle, les gestionnaires étaient les défenseurs des travailleurs, le mur pare-feu entre le propriétaire et eux?
En effet! Même Taylor (Frédéric W., économiste du début du XXe siècle) disait que l'amélioration de la productivité devait être partagée en parts égales entre les travailleurs et les propriétaires. Maintenant, ce sont les gestionnaires et les actionnaires qui tirent tout le profit d'une meilleure productivité.
Vous dites que la gestion est devenue une idéologie. Qu'est-ce que ça implique pour le travailleur?
Une chose très simple : la transformation de l'humain en ressource. Il doit s'adapter sans mot dire aux exigences de flexibilité, d'adaptabilité, de productivité et de rentabilité. Les rapports entre l'entreprise et la société sont inversés. Plutôt que l'entreprise soit un moyen de favoriser le développement de la société, c'est la société et l'humain qui deviennent un moyen de développer l'entreprise. Et puisque c'est une idéologie, il est devenu subversif de contester cet état de fait. On ne peut plus exprimer de critiques et de remises en question du bien-fondé de certaines méthodes ou objectifs. Alors, les travailleurs somatisent. Ils gardent ça en eux, ils en font un ulcère à l'estomac, un burnout ou un infarctus. La responsabilité de ce qui ne va pas en société ou dans l'entreprise est renvoyée à l'individu.
L'idéologie gestionnaire n'a-t-elle pas contaminé aussi la politique, l'éducation, la famille et les rapports que nous entretenons avec autrui?
Aujourd'hui, tout se gère : les sentiments, les relations avec les autres, la famille, sa performance au jogging et au lit. Mais le plus grave selon moi, c'est l'influence sur la politique. L'État se gère maintenant comme un conseil d'administration, où toute la société est réduite à une affaire de problèmes budgétaires et financiers. L'approche gestionnaire impose ses normes aux affaires publiques et la gestion privée devient la référence pour gouverner.
Vous dites que l'idéologie gestionnaire n'est pas imposée par la force, mais qu'elle est une sorte de soumission consentie? N'est-ce pas contradictoire? On a la liberté de la refuser...
Vous connaissez le paradoxe de la servitude volontaire de La Boétie, qui démontre qu'un pouvoir ne pourrait jamais s'installer et demeurer, même les totalitaires, sans une part de consentement des gens sur lequel il s'exerce. Le pouvoir des nouveaux gestionnaires est librement consenti. Il y a une intériorisation par les sujets des valeurs imposées. Par exemple, une de ces valeurs, c'est la qualité totale. Comment voulez-vous être contre la qualité? Alors, forcément, vous adhérez à l'idée de qualité. Vous adhérez au fait qu'on vous demande de mieux travailler, car personne n'est contre la vertu. L'avancement au mérite, difficile d'être contre. On adhère à l'idéologie gestionnaire parce qu'on sait que de s'opposer au pouvoir est beaucoup plus douloureux et psychiquement coûteux.
Il vaut tout de même mieux être mobilisé, incité et gratifié, que d'être contraint, obligé et puni comme le supposait le modèle taylorien?
Il est évident que ce modèle des gestionnaires est beaucoup plus performant que celui de la répression. C'est pourquoi il s'est présenté comme un réel progrès par rapport à ce qui existait avant. Ceux qui y adhèrent en tirent des bénéfices sur le plan de la finance, de la reconnaissance et de la carrière tant qu'ils montent dans la hiérarchie! Ce qu'ils découvrent petit à petit cependant, c'est que cette course à l'excellence crée de l'exclusion. Un gagnant produit des perdants. Puisque les cohortes des perdants et des exclus grossissent sans arrêt, ils réalisent qu'ils risquent de s'y retrouver. Et c'est à ce moment qu'ils commencent à changer d'avis.
Ce que nous avons gagné en temps de travail ces 50 dernières années, nous l'avons payé en intensification du travail.
S'ils ne peuvent contester ouvertement, les travailleurs peuvent-ils saboter les outils de gestion des gestionnaires?
Heureusement, les travailleurs n'ont de cesse d'essayer de les saboter. Une des raisons du malaise dans le monde du travail est le décalage grandissant entre les indicateurs proposés par les outils de gestion pour mesurer l'activité des gens, et la valeur que les gens accordent à ce qu'ils font. Non seulement l'application de ces outils les empêche de travailler, mais leurs indicateurs sont à cent lieues de ce qu'ils estiment être de la qualité.
Ces outils nous ont tout de même permis de gagner beaucoup en productivité. Ce qui prenait 10 heures à faire, il y a 50 ans, en prend peut-être moins de 2 aujourd'hui. Ils n'ont pas tous été vains et inutiles, non?
En effet, les outils de gestion ont souvent permis de faire des gains de productivité exceptionnels. Cependant, les résultats d'une meilleure productivité ne profitent qu'à la logique financière et ne servent pas à réduire le temps de travail, par exemple. Au contraire, on constate aujourd'hui une nouvelle augmentation du temps de travail, après des décennies de réduction. D'autant plus que ce que nous avons gagné en temps de travail ces 50 dernières années, nous l'avons payé en intensification du travail.
Si l'idéologie gestionnaire est bonne à reléguer aux oubliettes, par quoi doit-on la remplacer?
Il faut se souvenir de ce qui est au fondement du lien social : la triple obligation de donner, de recevoir et de rendre, plutôt que l'actuelle triple obligation de se vendre, d'être productif et de s'acharner dans une lutte des places. Il faut retrouver une harmonie entre le lien social et l'économie. Je ne suis pas contre le développement économique, ni le fait qu'il faille gérer les choses, mais je ne veux pas qu'on gère les humains comme on gère les choses, et je veux qu'on réfléchisse aux rapports harmonieux entre développement économique et développement social.

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