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L'univers des petits salaires
Survivre avec des miettes

par Anick Perreault-Labelle
coordination : Martine Roux
photos : François Roy

Un emploi n'est pas toujours la porte de sortie de la pauvreté : quand on gagne moins de dix dollars l'heure, c'est parfois la porte d'entrée. D'un boulot mal payé à l'autre, il n'est pas évident de se loger, de se nourrir et de mettre de l'argent de côté. Notre économie repose-t-elle sur la sueur des petits salariés?

Les chèques de paie trop minces, Isabelle (nom fictif) connaît. Cette belle brune de 21 ans travaille à temps plein comme caissière dans un magasin d'économie de l'Armée du Salut. Payée 7,49 $ l'heure, elle se déplace en transports en commun et, même si elle préférerait habiter seule, elle n'a pas le choix d'avoir des colocataires. Son luxe? Acheter du jus. «Je bois de l'eau ou du lait parce que le jus est trop cher. Et je n'achète pas de viande, de biscuits ou de chips. Je mange des sachets de pâtes, des sandwiches ou de la soupe», énumère-t-elle.

On s'en doute, elle ne sort pas beaucoup. Ses séances au cinéma sont budgétées une semaine à l'avance. «Si mes amis me le proposent à la dernière minute, je leur suggère de louer un film à la place. Mais je n'aime pas ça, je me sens cheap», dit-elle.

Isabelle touche quelques sous de plus que le salaire minimum actuellement en vigueur au Québec, soit 7,45 $ l'heure (7,60 $ en mai prochain). Ils sont peu nombreux à bosser pour si peu : en 2003, 5,1 % des travailleurs québécois touchaient le salaire minimum, selon Statistique Canada. Par contre, toujours selon l'agence fédérale, près d'un employé sur quatre (23,7 %) a obtenu moins de 10 $ l'heure cette année-là.

Aussi bien dire qu'ils travaillent pour des miettes : besogner 35 heures par semaine à 10 $ l'heure permet d'accumuler un maigre 18 200 $ bruts en douze mois. Ceux qui gagnent le salaire minimum récoltent pour leur part des miettes de rien : 13 559 $ bruts par année! Et encore, à condition de se priver de vacances. À titre indicatif, le seuil de faible revenu avant impôts pour une personne seule vivant en milieu urbain était de 19 795 $ en 2003.

De Kraft Dinner et d'eau fraîche
Certes, les travailleurs qui touchent 10 $ l'heure et moins couchent rarement dans la rue et n'ont pas nécessairement d'abonnement à la banque alimentaire. Mais ils ont tous de plus en plus de mal à boucler leur budget. En dollars constants, les Canadiens qui ont un boulot à temps plein à moins de 10 $ l'heure ont vu leur paie hebdomadaire moyenne fondre de 8 % entre 1980 et 2000. Or, ceux qui gagnent plus de 10 dollars ont plutôt vu la leur croître de 13 % au cours de cette même période, calcule Statistique Canada.

«Les pauvres s'appauvrissent, et les riches s'enrichissent», résume Stéphane Renaud, professeur à l'École des relations industrielles de l'Université de Montréal. Surtout qu'au Québec, entre 1997 et 2003, le salaire minimum augmentait de 7,3 %, note la Commission des normes du travail, alors qu'à côté le coût de la vie grimpait de 12,9 %, calcule l'Institut de la statistique du Québec. Pour ne rien arranger, les «jobines» offrent rarement un régime d'assurances complémentaire ou un régime de retraite, ce qui limite sérieusement les visites chez le dentiste ou les contributions à un REÉR, par exemple.

Comme bien des petits salariés, Patrick Levert ne roule pas sur l'or. Mais cet homme de 33 ans ne se plaint pas, même s'il reçoit 8,50 $ l'heure comme vendeur chez Un seul prix plus à la Plaza Saint-Hubert à Montréal, que sa conjointe empoche le salaire minimum et qu'ils ont deux adolescents. «On s'en sort parce qu'on a deux salaires, mais c'est sûr que j'aimerais gâter mes enfants un peu plus», dit-il. Heureusement, ce couple loue un appartement de 7 pièces et demie à bon prix parce que Patrick a fait de la peinture et des petites réparations pour le propriétaire.

30 % des employés à temps plein qui gagnent 10 $ l'heure ou moins vivent dans une famille démunie, rapporte Statistique Canada.

13 % des gens qui s'approvisionnent dans une banque alimentaire ont un travail comme principal revenu, note l'Association canadienne des banques alimentaires.

Au Canada, plus de 25 % des enfants pauvres ont un ou deux parents qui travaillent à temps plein, rappelle Campagne 2000 (une coalition pancanadienne dont l'objectif est d'aider à enrayer la pauvreté infantile).

En 2001 et 2002, 13 % des ménages ayant bénéficié d'un supplément de loyer (qui permet à des personnes à faible revenu, handicapées ou vivant des situations exceptionnelles d'habiter un logement à moindre coût) avaient un revenu d'emploi, selon la Société d'habitation du Québec.


Avec un salaire de 9,36 $ l'heure, Ida Levasseur, une femme de ménage âgée de 53 ans, ne peut pas s'offrir une paire de lunettes. «J'utilise une loupe en attendant d'avoir assez d'argent pour m'en payer une [paire]. Et je ne vais jamais au théâtre alors que j'adore ça.» Il va sans dire qu'elle n'a pas d'économies. «Je n'ai pas les moyens de mettre de l'argent de côté ni d'acheter des REÉR, regrette-t-elle. J'aurais aimé avoir une retraite dorée, mais je n'aurai pas ça non plus», raconte cette mère de deux grands enfants, qui a déjà vécu de l'aide sociale.




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