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Suède
Gras dur

par Marc-Olivier Bherer

La Suède et son modèle social continuent de faire des envieux. Dernier objet de convoitise : le friår, un nouveau congé payé pouvant s'étirer jusqu'à un an. Il permet en principe aux chômeurs d'occuper des postes laissés temporairement vacants par leurs titulaires partis en sabbatique. Un concept unique au monde.

Le souvenir du tsunami de décembre dernier n'arrêtera pas Pia Fredriksson. «On retourne en Thaïlande cet hiver», dit-elle, heureuse de pouvoir retrouver ce pays un an après en avoir été chassée par le raz-de-marée. Avec son conjoint et sa fille de six ans, cette employée de la poste suédoise a déjà bien bourlingué depuis le début de son congé sabbatique, en avril dernier : Chypre, Danemark.

Cette période avec les siens, elle la doit à une directive du gouvernement suédois donnée en début d'année aux bureaux de l'Administration nationale de l'emploi (AMS en suédois), l'assurance-emploi locale : encourager les employeurs à promouvoir le congé sabbatique, et ainsi permettre l'embauche d'un chômeur pour pourvoir au poste vacant. Une façon unique au monde d'intégrer les laissés-pour-compte au marché du travail, principalement les chômeurs de longue date, et les travailleurs immigrés ou handicapés.

Ce friår, le nom donné au congé sabbatique, a aussi l'avantage d'être accessible à tous les travailleurs. Il permet annuellement à 12 000 Suédois de laisser leur emploi pour une période de 3 à 12 mois en touchant 60 % de leur salaire (jusqu'à un maximum d'un peu plus de 2 000 $ CA par mois), avec l'assurance qu'ils retrouveront leur job au retour. Pour peu que le patron ait donné sa bénédiction à leur départ, ils peuvent occuper leur temps libre comme ils le souhaitent. Seule restriction : ne pas prendre un nouvel emploi salarié.

Temps d'arrêt
Employée de la poste suédoise, une société d'État comme au Canada, Pia Fredriksson travaille dans le secteur public comme 50 % des postulants au programme de sabbatique. À 37 ans, elle est plus jeune que la majorité des Suédois qui ont déposé un dossier à l'AMS pour profiter d'un friår, puisqu'ils sont généralement âgés de plus de 50 ans. Mais comme elle, la grande majorité des candidats occupent un emploi ne nécessitant pas d'études supérieures. Deux fois plus de femmes que d'hommes font partie de la liste d'attente pour obtenir ce congé. Parmi ceux qui en ont déjà bénéficié, plus de la moitié (55 %) des candidats choisissent d'utiliser leur temps de manière récréative.

«L'idée, c'est d'accorder plus de valeur aux gens, au temps dont ils disposent, plus qu'à des nécessités économiques», explique Fredrik Lann, conseiller politique des Verts au ministère de l'Industrie, de l'Emploi et des Communications. Les Verts, un parti politique qui a l'oreille des sociaux-démocrates (au pouvoir en Suède) mais qui ne fait pas partie du gouvernement, sont à l'origine du friår. L'idée n'a pas séduit l'opposition de droite, qui ne s'alarme pas de la situation du chômage dans ce pays, où seulement 6,5 % de la population était sans emploi en août dernier.

Mais les Verts arguent que pour les employés et les employeurs, ce congé diminue certaines difficultés liées au stress au travail, tels l'absentéisme et la délicate conciliation travail-famille. Du même coup, il vise aussi à sortir les sans-emploi des statistiques. Une cause noble, mais qui n'a pour l'instant qu'un impact relatif sur l'intégration des sans-emploi, du moins selon l'analyse des résultats mesurés au moment où le programme était encore au stade expérimental. Introduit dans 12 villes suédoises dès 2002, «il a permis l'embauche de chômeurs proches du marché du travail, c'est-à-dire des gens plus éduqués, plus jeunes que le chômeur moyen», remarque Linus Lindqvist, statisticien à l'Ifau, un organisme gouvernemental chargé de l'évaluation des politiques en matière d'emploi.

Afin de répondre aux objectifs du programme, Stockholm a d'ailleurs demandé à l'AMS de mieux cibler les sans-emploi proposés aux entreprises pour remplacer les salariés partis en congé sabbatique. Toutefois, les employeurs n'ont aucune obligation d'engager un chômeur comme remplaçant. Il n'y a aucune garantie non plus que les remplaçants seront par la suite embauchés par l'employeur, mais certains ont la chance d'obtenir un poste permanent après avoir assuré cet intérim.

Toutefois, les preuves de succès dans la lutte au chômage restent minces. Les conclusions de l'enquête qui a suivi l'expérimentation du friår démontrent que dans l'ensemble, les chômeurs qui ont participé au programme n'ont réduit que de 23 jours leur temps d'inscription sur la liste des demandeurs d'emploi au cours de l'année suivante. Des critiques se sont fait entendre, dénonçant un mauvais usage des 500 millions de couronnes suédoises (environ 77 millions de dollars canadiens) investies dans ce programme.

Un jour ici?
Chez nous, Ressources humaines et Développement des compétences Canada (RHDCC) s'intéresse à cette initiative suédoise. Normal : l'absentéisme au travail qui résulte de la délicate conciliation des vies professionnelle et personnelle coûte cinq milliards de dollars par an aux entreprises du pays.

Mais ne rêvez pas trop vite. «Le gouvernement canadien se limite à approfondir la question sans privilégier une avenue», précise laconiquement Christian Strano, analyste principal des politiques à Programme du travail. Cet organisme de recherche lié à RHDCC est à l'affût des politiques gouvernementales tentées à travers le monde pour aider les travailleurs.

De l'autre côté de l'Atlantique, on veut aussi alléger le fardeau que représente l'équilibre travail-famille. Mais là encore, le score du friår est jusqu'ici peu convaincant. Le taux d'absentéisme des travailleurs de retour d'un congé sabbatique n'a pas baissé par rapport à celui de leurs collègues demeurés en poste.

Le véritable bénéfice du friår réside peut-être dans la bouffée d'air frais qu'il représente pour ceux qui en bénéficient. Une période de bonheur retrouvé, comme pour Pia Fredriksson, qui aimerait rester en Thaïlande «tout le temps» tant elle aime ce pays et ses habitants. «Lorsque j'ai commencé mon congé, je pensais reprendre l'école, se rappelle-t-elle. Mais le temps passe si vite. Et je me suis aperçue que j'aimais ce que je faisais à la poste. Je réintégrerai mon équipe avec plus d'énergie.» Retour au travail, le 1er avril.


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