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[Salon]
Normand Baillargeon sur l'autodéfense intellectuelle
Chasseur de bêtises
par Marie-Hélène Proulx
Photo : François Roy
Empêcher les gens de se faire embobiner, voilà la mission que s'est donnée Normand Baillargeon, auteur et professeur au Département des sciences de l'éducation de l'Université du Québec à Montréal. Son arme secrète? Le «kit de détection de poutine», un concept qu'on trouve dans son récent essai Petit cours d'autodéfense intellectuelle (Lux Éditeur, 2005). Dans cet ouvrage, ce philosophe libertaire et militant anarchiste suggère aux citoyens des moyens d'aiguiser leur sens critique par une analyse attentive de la masse d'information qui leur tombe quotidiennement dessus.
Si les médias, la publicité et la politique sont des terrains fertiles pour débusquer la sottise, le monde du travail n'en est pas dépourvu non plus. Normand Baillargeon explique ici quelques pièges qui guettent les travailleurs et livre sa vision d'un monde un peu moins sot.
Pourquoi avoir écrit le livre Petit cours d'autodéfense intellectuelle?
C'est un geste de pédagogie citoyenne. J'ai voulu exposer, d'une manière compréhensible pour tout le monde – enfin, tous ceux qui consentiront à faire un petit effort –, des outils qui aident à dépister les idéologies. Par «idéologie», j'entends des ensembles d'idées faisant plus ou moins système et qui occultent ou déforment une partie du réel au profit de certaines personnes et institutions. Ces idées semblant aller typiquement de soi, elles sont très peu décelables et contestées. Par ailleurs, il y a de nombreuses manières de se faire avoir. La plus répandue reste la propagande, qui prend différentes formes. Par exemple, l'omission (on ne nous donne pas tous les éléments importants pour se faire une idée juste de ce qui se passe) ou le biais (on ne nous présente qu'un côté des choses).
La tromperie est-elle répandue en milieu de travail?
Le monde du travail et l'économie sont particulièrement contaminés par les idéologies. On y trouve un vocabulaire chargé de mots vides et d'euphémismes qui servent à masquer ou glorifier ce dont il est véritablement question. Quand on se met à fouiller, on réalise que ces mots cachent la réalité plutôt que de la dévoiler.
Des exemples?
Depuis quelques années, on nous rebat les oreilles avec le «libre-échange». Or, ces «échanges» n'ont rien de «libre» : ils sont encadrés par des règlements internationaux très précis. Et peut-on parler d'«échange»? Les transactions se résument souvent à l'exemple suivant : une entreprise américaine qui fait venir des pièces de sa filiale mexicaine. On parle aussi de travailleurs «autonomes». Quel beau mot! Y a-t-il plus belle valeur dans nos démocraties que l'autonomie du citoyen? Or, bien souvent, ces gens-là n'ont pas droit au minimum de protection sociale qu'une civilisation normale devrait accorder à ses travailleurs. Un dernier exemple : les subventions aux entreprises. En réalité, ça signifie que le public finance l'entreprise privée. Si on était sérieux, le vrai mot ce serait «aide sociale aux entreprises». Bombardier est le plus gros assisté social du Québec!
Au quotidien, comment les travailleurs peuvent-ils être manipulés, notamment par leurs patrons?
Depuis 30 ans, bon nombre de travailleurs ont été soumis à un chantage à l'emploi. On leur dit : «Il y a peu de postes, alors estime-toi chanceux d'avoir celui-là! Si tu n'es pas content, tu n'as qu'à partir, car il y en a 100 qui attendent en ligne.» C'est absurde, car au fond, le patron a besoin du travailleur pour s'enrichir. Ensuite, les employés doivent rester vigilants quand on leur présente des chiffres. Par exemple, le salaire moyen de l'entreprise, pour justifier la rémunération offerte aux employés. Quelle méthode de calcul a-t-on vraiment utilisée? Le mode, la médiane, la moyenne? Enfin, quand la compagnie présente ses états financiers, elle peut trafiquer certains chiffres de façon à donner l'illusion qu'il y a un grand accroissement du chiffre d'affaires ou une chute du profit. Une entreprise peut avoir recours à ce stratagème pour contrôler son image, obtenir un prêt, influencer à la hausse ou à la baisse le prix des actions ou attirer des investisseurs.
Blâmez-vous les chefs d'entreprise?
Je n'en ai pas contre les personnes, mais contre les institutions. La plupart des gens sont humains, bien intentionnés. Ce sont les institutions dans lesquelles ils évoluent qui les incitent à adopter des comportements inhumains. Imaginez une jeune femme qui lance une entreprise. Elle a une conscience écologique et veut faire participer ses employés au profit. Hélas, avec de tels objectifs, cette personne ne restera pas en affaires longtemps. Si elle veut survivre, elle demandera des subventions au fédéral, fera des mises à pied à Montréal et embauchera plutôt des paysans chinois désouvrés à des salaires minables.
La solution de base pour se protéger, c'est l'éducation. Il faut s'informer, rester attentif aux mots qui sont employés pour décrire la réalité sociale et économique.
De quelle façon les travailleurs peuvent-ils se défendre contre les manipulations?
La solution de base pour se protéger, c'est l'éducation. Il faut s'informer, rester attentif aux mots qui sont employés pour décrire la réalité sociale et économique. Ensuite, au-delà de l'individu, il y a la solution collective. Car pour agir face à de puissantes institutions, il faut s'unir. Je crois que la meilleure autodéfense des travailleurs, c'est le syndicalisme. Hélas, les syndicats actuels nous défendent de manière pathétique. À mon avis, le monde du travail est le lieu où les progressistes ont connu le plus de recul depuis 30 ans. Nommez-moi un autre modèle d'organisation du marché du travail invitant et crédible? Il n'y en a pas.
Qu'est-ce que vous reprochez au marché du travail tel qu'il est structuré maintenant?
En général, l'organisation du travail dans les entreprises est injuste. C'est une forme de dictature, voire d'esclavage salarié. Pour l'essentiel, d'un côté, il y a ceux qui font des tâches désagréables, souvent mal rémunérées, et qui passent leur journée à recevoir des ordres. Ils n'ont pas la maîtrise de ce qu'ils font et ont bien du mal à trouver un sens à leur travail. Puis, il y a ceux qui commandent. Ils sont grassement payés pour faire des tâches agréables, satisfaisantes.
Quel type de changement aimeriez-vous que les syndicats mettent en place?
J'aimerais qu'on imagine et qu'on instaure de nouvelles institutions, de nouvelles manières de travailler et de produire sans patrons, sans organisation hiérarchique du travail, sans exploitation des travailleurs. Personnellement, je crois aux vertus de l'économie participative. Dans ce système, qui est une forme de coopérative, on n'occupe pas un emploi au sens traditionnel, mais plutôt un ensemble équilibré de tâches. En fonction de ses talents, chacun doit accomplir son lot de tâches agréables (par exemple rencontrer des clients) et désagréables (comme vider les poubelles le soir). Et tous prennent part aux décisions économiques qui concernent l'entreprise.
Vous déplorez dans votre essai que l'éducation libérale se meurt dans les écoles. Que voulez-vous dire?
Je déplore que l'éducation soit de plus en plus commandée par les besoins du marché du travail. Au départ, l'éducation visait à former l'esprit en le mettant en contact avec une variété de disciplines; elle permettait au citoyen d'être en mesure de faire des choix quant à la vie qu'il souhaitait mener. Aujourd'hui, les cours sont orientés en fonction de l'emploi et de ce que ça peut rapporter en espèces sonnantes.
Dans votre essai, vous affirmez qu'il y a des choses qui se disent et se font dans certains départements universitaires et qui relèvent du charlatanisme et de l'inculture. Quoi, par exemple?
Certains domaines enseignés à l'université ne sont pas de «vrais» domaines de savoir et d'expertise. Ils ont été développés parce qu'ils sont liés à l'emploi. On essaie de camoufler ça avec beaucoup de théories, mais derrière, ce n'est que du vent. Les facultés d'administration en sont un exemple. Il s'y produit pas mal de «poutine» (d'idées creuses). Idem pour les facultés d'éducation. Je pense notamment à la pédagogie bidon qui se trouve derrière l'actuelle réforme dans les écoles primaires et secondaires : le fameux «constructivisme radical». Cette théorie, qui prétend qu'on apprend mieux en construisant soi-même son savoir, est inacceptable, parce qu'elle n'a pas été prouvée scientifiquement.
Certains vous taxeront peut-être d'utopisme. Les gens veulent-ils vraiment changer le monde dans lequel ils vivent?
Je crois que le monde est en train de s'effondrer. J'ai donc le choix : ne rien faire et assister à ce triste spectacle, ou agir et espérer aider à éviter le pire. J'ai choisi l'action. Ça n'a rien à voir avec l'utopie. En ce qui concerne les autres, je ne peux répondre pour eux. Mais je pense que lorsqu'ils sont informés – malheureusement, nos médias ne les informent pas beaucoup et souvent mal –, les gens sont prêts à embarquer, à s'engager dans un combat ou un autre pour changer le monde.

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