Après avoir connu une croissance démographique rapide dans les années
1950 et 1960 le baby-boom, une sorte de big bang démographique!
, la population québécoise s'apprête à vivre un «Big Crunch».
Dès 2011, les 15-64 ans diminueront en nombre. Et un dizaine d'années
plus tard, c'est l'ensemble de la population du Québec qui périclitera.
À ce moment, le quart des Québécois auront l'âge officiel de la retraite.
Les changements provoqués dans la société par ce choc démographique pourraient
se révéler aussi grands que ceux issus de la révolution tranquille. Déjà,
les pénuries de main-d'oeuvre se pointent dans plusieurs régions et secteurs
d'activité. Et l'explosion des coûts reliés aux soins des personnes âgées,
couplée à des revenus stagnants, menacent dangereusement l'équilibre des
finances publiques. Pour relever ce défi, la division traditionnelle de
la vie études, boulot, retraite devra perdre son caractère
linéaire. Désormais, les retours aux études et les pauses sabbatiques
deviendraient idéalement la norme, pour permettre à tous de participer
à la vie active. La retraite définitive n'existera plus, du moins jusqu'à
l'invalidité.
Plus que jamais, un service de garde peu coûteux et accessible à tous
sera nécessaire, puisque l'ère du parent à la maison tire réellement à
sa fin. Dans un avenir proche, presque tous les parents devront occuper
en emploi, si le Québec veut maintenir son niveau de vie. «Et ces
familles seront de plus en plus déchirées entre leurs obligations professionnelles
et leurs obligations familiales, vis-à-vis de leurs enfants comme de leurs
parents et grands-parents : le vieillissement de la population signifie
que dans un délai relativement court, une part disproportionnée de la
charge des parents et grands-parents va retomber sur l'ensemble des familles»,
avertissait déjà en 2001 l'économiste Marc Van Audenrode, lors d'un colloque
du Conseil de la Famille et de l'Enfance.
Êtes-vous prêt?
L'emploi sous le choc : après eux
le déluge?
par Martine Roux
En 2025, on travaillera encore après l'âge de 65 ans. Pour pallier les
importantes pénuries de main-d'oeuvre, c'est toute l'organisation du travail
et de la carrière qu'on doit revoir.
2025, quelque part au Québec. Grand-maman travaille toujours, papa entreprend
une formation à 45 ans et les employeurs courtisent fiston alors qu'il
commence le cégep. Vestige d'une lointaine époque où les baby-boomers
rêvaient d'une retraite au soleil, la «Liberté 55» a pris
un sérieux coup de vieux. La société québécoise aussi.
Selon les prévisions démographiques de l'Institut de la statistique du
Québec, la population en âge de travailler déclinera au Québec dès 2011
dans sept ans. Parce que le baby-boom a été plus important ici,
la province vieillira plus vite que le reste de l'Amérique du Nord.
En 2025, le Québec recensera un million d'aînés de plus qu'aujourd'hui.
Une personne sur quatre aura au-delà de 65 ans (comparativement à une
sur huit aujourd'hui). À partir de 2025, l'ensemble de la population diminuera.
Plus préoccupant encore, par rapport à ses voisins, le Québec présente
un faible taux de fécondité et a de la difficulté à retenir ses immigrants,
deux facteurs qui pourraient amoindrir les conséquences du départ à la
retraite des baby-boomers. Et comme la retraite avant 65 ans demeure un
rêve répandu, le Québec est loin de réunir les éléments lui permettant
de limiter les dégâts. «On n'est pas prêt du tout», dit l'économiste
consultante Diane Bellemare, qui fut aussi présidente de la Société québécoise
de développement de la main-d'oeuvre, l'ancêtre d'Emploi-Québec, entre
1994 et 1997. «La réflexion globale (sur le choc démographique)
n'est même pas amorcée.»
Faute de travailleurs, des secteurs économiques ne seront plus rentables,
constate Bernard Matte, directeur de la planification et de l'information
sur le marché du travail à Emploi-Québec. Le Québec devra abandonner les
secteurs où il n'est pas compétitif, affirme le spécialiste. Également
par manque de travailleurs, des entreprises d'ici pourraient décider de
plier bagage, et des entreprises d'ailleurs, de ne pas investir sous nos
latitudes. «Nous aurons des choix économiques à faire, ou bien ils
s'imposeront d'eux-mêmes, dit-il. C'est la disponibilité de la main-d'oeuvre
qui rentabilise un secteur.»
Amortir le choc
Les enjeux sont grands, mais peu d'entreprises sont prêtes à prendre le
virage. Selon un sondage de l'Ordre des administrateurs agréés du Québec
publié en mars 2002, 60 % des gestionnaires québécois des rangs publics
et privés jugent que le marché du travail n'est pas prêt à faire face
au départ des cadres baby-boomers. À la même époque, une consultation
menée par le Conseil du patronat du Québec rapportait aussi que 59 %
des entreprises affirmaient ne pas avoir de politique de planification
de main-d'oeuvre à moyen ou à long terme. La réflexion a-t-elle évolué?
L'organisme n'a pas donné suite à nos appels.
Certaines entreprises québécoises planifient la relève afin d'amortir
le choc démographique, constate tout de même le psychologue François Leduc,
conseiller en évaluation de potentiel pour la firme Analys et ex-président
de la Société québécoise de psychologie du travail et des organisations.
C'est le cas, par exemple, d'Hydro-Québec et de Desjardins. «Elles
analysent leur main-d'oeuvre, ciblent des compétences et des postes critiques.
Dans plusieurs organisations, c'est fait ou ça commence.»
Mais les gels d'embauche des années 1990 laissent des trous béants dans
la pyramide des âges des employés, remarque-t-il. D'un côté, les plus
âgés, dont les baby-boomers. De l'autre, les petits derniers. Entre les
deux? Beaucoup de contractuels, de travailleurs temporaires, de pigistes...
«Il manque des cohortes d'âge, comme les générations aujourd'hui
dans la vingtaine ou la trentaine, poursuit-il. Les entreprises ont maintenant
du rattrapage à faire. Le défi est à la fois de maintenir en place du
personnel qualifié et d'aménager des structures de relève.»
«On a encouragé la retraite anticipée tant dans les politiques gouvernementales
que dans les entreprises, renchérit Diane Bellemare. À l'heure actuelle,
il faut plutôt donner un gros coup de barre pour inciter les gens à demeurer
actifs plus longtemps sur le marché du travail.»
Longue carrière en vue
En janvier 2003, Emploi-Québec adoptait une «stratégie d'intervention
à l'intention des travailleuses et travailleurs de 45 ans et plus»,
dans le but d'encourager la retraite progressive. Le défi est ambitieux
mais pas impossible à relever, explique Bernard Matte.
«La tendance (prendre sa retraite avant 65 ans) pourrait s'ajuster,
dit-il. Le niveau de scolarité des travailleurs est plus élevé qu'il y
a 10 ans, et les gens scolarisés ont un plus grand attachement au marché
du travail. Après 60 ans, ils pourraient travailler comme formateurs,
comme consultants, ou à temps partiel. Mais c'est certain qu'il faudra
gérer les ressources humaines autrement.»
Plusieurs de vos collègues de bureau risquent donc d'avoir les cheveux
blancs, et peut-être un stimulateur cardiaque derrière la cravate. D'autant
plus que, selon le scénario envisagé par tous les experts consultés par
Jobboom, les baby-boomers chercheront à rester en poste par-delà leurs
65 ans. Comme leurs épargnes ont souffert des déboires des marchés boursiers
et qu'ils vivront plus longtemps que les générations précédentes, «they
will hang around like a bad smell (ils seront aussi persistants qu'une
mauvaise odeur)», résume Allan Gregg, président de la firme de sondage
torontoise The Strategic Councel, qui s'intéresse de près aux changements
sociaux.
Allan Gregg fait partie de la génération qui a vu naître les Beatles.
Il ne croit pas que ses congénères resteront dans le décor au détriment
des générations plus jeunes, au contraire. «Ceux qui sont aujourd'hui
dans la vingtaine ou dans la trentaine embrassent la diversité, dit-il.
Comme les occasions d'emploi leur ont longtemps été bloquées, ils ont
développé des statuts substituts, comme celui de travailleur autonome.
Ils ne voient pas le travail comme un élément central dans leur vie.»
Reste qu'Étienne Tittley, vice-président de Force Jeunesse, un organisme
voué à la défense et à l'amélioration des conditions de travail et des
perspectives d'emploi de la relève, s'inquiète. Le travail atypique représente
aujourd'hui 50 % de l'emploi chez les moins de 30 ans, souligne-t-il.
«La vraie question est : quand les baby-boomers vont partir,
va-t-on les remplacer par d'autres gens aux mêmes conditions? Ou va-t-on
profiter du fait que la relève est habituée à la précarité pour la maintenir
dans cette situation?»
Faire plus avec moins
Pour conserver une qualité de vie enviable, le Québec devra produire plus...
avec moins de main-d'oeuvre.
Là où la situation pourrait se corser, c'est dans les régions éloignées
des grands centres. Surtout celles dont l'économie est principalement
basée sur l'exploitation d'une ressource, comme les pêcheries ou la forêt.
«On risque de se retrouver avec d'autres Murdochville, dit Bernard
Matte. Faudra-t-il carrément fermer des régions ou des villes? La question
se pose. Pas de main-d'oeuvre, pas d'investissement. Et pas d'investissement,
pas de main-d'oeuvre. C'est un cercle vicieux.» Les écarts entre
les riches et les pauvres risquent aussi de s'accentuer, craint le fonctionnaire.
Il ne faut pas y voir un «scénario-catastrophe», prévient-il :
le Québec peut soutenir ou augmenter sa productivité en misant sur des
secteurs à forte valeur ajoutée, comme les technologies de pointe.
Chose certaine, les travailleurs compétents auront le gros bout du bâton.
«Ils pourront négocier des forfaits de travail plus personnalisés,
estime Étienne Tittley. Car pour attirer un candidat intéressant, les
entreprises vont devoir lui offrir quelque chose qui lui plaît.»
Mais en dépit des pénuries de personnel, le chômage ne disparaîtra pas.
Il deviendra chronique, expliquent les experts, car il restera toujours
des travailleurs peu spécialisés que les entreprises ne souhaitent pas
embaucher.
L'école à 60 ans?
«II faut se préparer, ajoute Bernard Matte. La société est à l'étape
de la réflexion. Nous avons un nouveau gouvernement qui prendra peut-être
position à ce sujet.» Il y a des éléments sur lesquels le Québec
«pourrait jouer» pour amortir le choc, dit-il. Par exemple,
même si le taux d'activité des femmes a plafonné ces dernières années,
elles pourraient être plus nombreuses à investir le marché du travail,
principalement dans le cadre d'un meilleur aménagement travail-famille.
C'est même une toute nouvelle vision du travail qui risque de se dessiner
au cours des prochaines décennies, va jusqu'à dire le philosophe et essayiste
canadien John Saul, récemment interviewé par Jobboom (Déséquilibre fatal,
vol. 4, n° 5). Selon lui, il faut repenser le partage du temps entre travail,
activités personnelles et activités de citoyen. Maintenant qu'on peut
espérer vivre jusqu'à 80, voire 90 ou 95 ans, pourquoi travailler comme
des forcenés pendant une trentaine d'années pour ensuite se tourner les
pouces en attendant la mort?
L'économiste Diane Bellemare croit aussi que les Québécois resteront actifs
plus longtemps et qu'on en viendra à considérer le travail comme une occupation
qu'on pratique tout au long de la vie, avec des périodes de repos et des
périodes d'activité. Il en va de même pour la formation de la main-d'oeuvre,
avance-t-elle : plutôt que de concentrer leurs études au début de
la vie adulte, les travailleurs devront se former tout au long de leur
carrière. Pas nécessairement en institution scolaire, mais aussi sur les
lieux du travail. Or, le Québec n'a pas encore compris toute l'importance
de la formation continue de la main-d'oeuvre, souligne-t-elle.
«On suit toujours le modèle selon lequel on étudie quand on est
jeune, on travaille dans la force de l'âge et on prend notre retraite
ensuite. Pourtant, il est nécessaire de se former tout au long de la vie,
entre autres parce que nous vivrons et travaillerons plus longtemps. On
est d'ailleurs très loin de nombreux pays qui ont pris le virage de la
formation continue et de la reconnaissance des acquis, comme l'Angleterre
et les États-Unis. C'est majeur; on n'a pas encore mis en place des politiques
pour favoriser l'activité plus tard dans la vie.»
Les Québécois ont encore beaucoup à faire afin de relever le défi démographique.
Même si plusieurs leaders se penchent sur l'un des aspects du vieillissement
de la population, personne ne regarde le problème dans son ensemble, déplore
Étienne Tittley. La plupart des intervenants restent toutefois optimistes
et croient que bien préparés, les Québécois devraient s'adapter sans heurts
à leur nouvelle réalité sociale, comme l'estime Allan Gregg. «Sur
le plan du travail, je pense même qu'on s'en va vers quelque chose de
mieux.»
Tendances 2020 : consommation
par Sandra O'Connor
Qu'ils prennent un repos bien mérité ou qu'ils optent pour le travail
à mi-temps, les baby-boomers constitueront une masse d'acheteurs ayant
l'argent... et le temps pour dépenser. Selon la publicitaire Anne Darche,
vice-présidente planification stratégique chez Allard Johnson Communications,
la génération d'après-guerre continuera de dicter les tendances de la
consommation dans les décennies à venir. «Le baby-boomer est cool,
branché, avide de nouveautés et dépensier. Il refuse de vieillir. Né à
l'ère du sex, drugs and rock 'n' roll, il sera toujours bien de son temps!»
Le penchant des boomers pour ce qui est in, leur affection pour le confort
et l'esthétique laissent penser à Anne Darche que les modes continueront
de se succéder à un rythme fou. «Le design universel régnera, affirme-t-elle.
Les objets seront adaptés aux besoins des 65 ans et plus tout en donnant
l'impression de ne pas l'être. Ces changements seront présentés comme
une évolution du design, pas comme une adaptation à la vieillesse.»
Dans le domaine des communications, des médias et du marketing, on adaptera
aussi subtilement les présentations pour capter l'attention d'yeux et
d'oreilles en perte d'acuité : une typographie plus grosse, des contrastes
de couleurs accentués, des messages auditifs mieux articulés pourront
atteindre les publics de tous âges, sans discrimination apparente.
Les domaines de la santé, de l'alimentation, tout comme les industries
du vêtement, du sommeil et de l'automobile, vont se développer en mode
accéléré au cours des 20 prochaines années, prévoit la publicitaire. Voulant
avoir tous les aspects de sa vie bien en main, le boomer consultera des
diététistes, des spécialistes du sommeil, des formateurs en perfectionnement
de la conduite automobile et tutti quanti. Même l'industrie de la mort
ne sera jamais aussi... vivante qu'en 2020!
«Déjà aujourd'hui, l'industrie se transforme pour offrir plus de
contrôle aux boomers. Comme ils ont réussi leur vie et leur carrière,
ils voudront réussir leur mort! Les funérailles deviendront une oeuvre
de création, un événement portant la marque de l'individu. La mort est
un passage qu'on va enfin apprivoiser...»
Tendances 2020 : Société
par Sandra O'Connor et Martine Roux
Au volant, des têtes blanches. Au parc, à l'épicerie, à la clinique, encore
des têtes blanches. Sera-t-il possible d'être jeune en 2025?
Même si une personne sur quatre aura plus de 65 ans en 2025, la génération
aujourd'hui adolescente saura faire contrepoids aux représentants des
troisième et quatrième âges, estime la publicitaire Anne Darche, vice-présidente
planification stratégique chez Allard Johnson Communications.
Selon elle, cette génération «aussi entêtée que les baby-boomers»
se démarquera par sa force de caractère, sa «consommationnite aiguë»
et son bagout. «La génération de l'écho et leurs parents, les baby-boomers,
se partagent présentement le règne du marché de la consommation. On peut
imaginer que les deux groupes continueront d'imposer leurs désirs dans
les années à venir.»
Comme les familles seront plus restreintes, les liens familiaux se resserreront,
croit pour sa part Allan Gregg, président de la firme de sondage The Strategic
Councel. «Il n'y aura plus d'immenses fossés intergénérationnels
comme nous en avons connu dans le passé, dit-il. Les parents vont continuer
d'avoir des responsabilités envers leurs enfants devenus adultes. En retour,
ces derniers s'occuperont de leurs parents dans leurs vieux jours. Les
familles seront plus petites, mais plus nucléaires qu'aujourd'hui.»
Cet éventuel rapprochement signifie-t-il que parents vieillissants et
enfants cohabiteront ensemble? Pas nécessairement, répond François Béland,
professeur en administration de la santé à l'Université de Montréal et
codirecteur du groupe de recherche Solidage sur les services intégrés
pour les personnes âgées. Peu nombreux mais aussi peu disponibles
à cause du travail ou de l'éloignement, par exemple , les enfants
ne passeront pas tous leurs temps libres à s'occuper de leurs parents
âgés.
«Les personnes âgées désirent demeurer chez elles tant qu'elles
sont autonomes, ajoute-t-il. Elles n'aiment pas être dépendantes. Dans
les décennies à venir, il reviendra à la communauté de prendre en charge
les plus fragiles d'entre elles dans des centres d'hébergement,
par exemple , car de toute façon, elles n'auront pas suffisamment
de descendants sur qui compter.»
Pour rassurer les plus jeunes qui voient déjà leurs économies se volatiliser
en soins hospitaliers pour leurs parents, l'universitaire cite la Suède
en exemple. Ce pays compte aujourd'hui la proportion de personnes âgées
environ 17 % que le Québec atteindra vers 2017. «Les
Suédois âgés ne meurent pas dans les rues, le pays ne croule pas sous
la dette publique. De plus, les Suédois ont un taux de fécondité de presque
2 enfants par femme, alors que nous atteignons à peine 1,4. Non seulement
soutiennent-ils une population âgée, mais en plus, ils payent pour élever
plus d'enfants que nous.»
L'économie sous le choc : Attachez
vos ceintures
par Éric Grenier
Économie et démographie sont de proches parents. Ainsi, quand une population
vieillit rapidement, c'est son niveau de vie qui est menacé. Or, la situation
démographique du Québec est telle que notre prospérité actuelle pourrait
n'être qu'un vieux souvenir dans quelques décennies. À moins de faire
les bons choix économiques.
Si rien n'est fait, le vieillissement de la population canadienne stoppera
presque la croissance économique du pays dans le prochain siècle, selon
l'institut de recherches économiques C.D. Howe. Ses projections les plus
réalistes font état d'une croissance économique moyenne de 1 % par
année d'ici à 2050. C'est trois fois moins qu'au cours des 50 dernières
années.
Les travaux du professeur en économie Marc Van Audenrode de l'Université
Laval démontrent que ce ralentissement nous appauvrirait : si le
Québec vivait aujourd'hui la réalité démographique de 2030, nous produirions
cette année 5 000 $ de richesse en moins par tête de pipe, soit
30 milliards au total!
Cet appauvrissement et l'explosion des coûts reliés aux soins de santé
à la vieillesse menacent l'équilibre des finances publiques. L'institut
C.D. Howe prévoit que le déficit accumulé du gouvernement du Québec en
2050, provoqué par les seuls changements démographiques, pourrait frôler
les 111 milliards de dollars. Ouille!
Pourquoi? C'est qu'économie et démographie sont intimement liées. Selon
le démographe et économiste David K. Foot, auteur du best-seller Entre
le boom et l'écho Comment mettre à profit la réalité démographique
à l'aube du prochain millénaire (Éditions du Boréal, 2000), environ les
deux tiers des mouvements économiques sont provoqués par ceux de la démographie.
«C'est pourquoi l'Europe, avec sa démographie stagnante, peine à
faire croître son économie depuis plusieurs années, et que le Japon, avec
sa population à la fois la plus vieille et la plus vieillissante, est
en récession depuis 10 ans.»
«Pas de croissance sans stabilité démographique», renchérit
Marc Van Audenrode.
Le Canada, et particulièrement le Québec, n'échapperont pas au diktat
de cette loi immuable. Tout cela parce qu'il y aura plus de retraités
et moins de travailleurs, et des travailleurs plus âgés qui, selon la
rumeur publique, sont moins productifs que leurs rejetons.
Rien ne sert de presser le bouton de panique : il faut seulement
agir, dès maintenant, et faire les bons choix de politiques économiques.
«Je suis convaincu que nous saurons relever ce défi avec brio. Il
nous faut juste être conscient de ce qui s'en vient et se préparer en
conséquence», lance David K. Foot.
Aux crochets des Américains
Le Québec est nettement mieux placé que les pays européens pour faire
face à sa crise démographique, affirme David K. Foot. «L'accès privilégié
au marché américain dont profitent les Québécois leur permettra, entre
autres, de connaître une croissance économique suffisante pour maintenir
ou augmenter leur niveau de vie.»
Avec une population qui stagnera, puis qui déclinera, le Québec n'aura
en effet d'autre choix que d'accentuer sa présence sur les marchés extérieurs
pour maintenir son économie à flot. «Quand votre marché intérieur
ne réussit plus à faire croître votre économie, vous devez vous tourner
vers l'exportation», confirme Michel Lapointe, directeur de Observatoire
et analyse économique à Développement économique Canada.
C'est pour cette raison qu'au cours des années 1990, malgré une population
qui augmentait moins vite, le Québec a connu une croissance de son produit
intérieur brut (PIB) par habitant aussi importante qu'en Ontario. Le libre-échange
avec les États-Unis fait en sorte que plus de 40 % du PIB québécois
est désormais nourri par les exportations. Et selon Michel Lapointe, le
Québec devra augmenter encore plus cette part. «Le sud et l'ouest
des États-Unis seront les marchés les plus prometteurs pour le Québec.
Mais les entreprises d'ici ont à peine commencé à les explorer.»
Autre tactique gagnante en situation de démographie déclinante et de pénurie
de main-d'oeuvre : miser sur des secteurs à forte valeur ajoutée,
comme les technologies de pointe, où l'on peut produire autant de richesse,
avec moins de bras. Comme vendre des tartes, des confitures et de la liqueur
de bleuets, plutôt que seulement des bleuets.
C'est possible, juge Bernard Matte, directeur de la planification et de
l'information sur le marché du travail à Emploi-Québec, en citant l'exemple
de l'agriculture. «Aujourd'hui, même si plusieurs petites fermes
ont dû cesser leurs activités (faute de relève), on a réussi à produire
plus avec moins de main-d'oeuvre, en réorganisant le travail.»
D'ailleurs, David K. Foot prévoit que la prochaine décennie sera sous
le sceau de la créativité, de l'innovation et du dynamisme, contestant
la thèse du chef du parti Québécois, selon laquelle «ce n'est pas
à 60 ans qu'on fonde des Bombardier». «Il existe deux moments
forts de la créativité dans une vie. Dans la trentaine et dans la cinquantaine.
Or, deux groupes démographiques importants en nombre, les baby-boomers
et leurs enfants, atteindront en même temps leur pointe de créativité.
Ça ne s'est jamais vu.»
Aux abris (fiscaux)!
Dans les prochaines décennies, pour relancer la consommation locale ainsi
qu'une économie qui vacillerait sous le poids de la vieillesse, le Banque
du Canada devrait bien se garder de réduire les taux d'intérêt, comme
l'obligent les méthodes classiques. C'est ce que croit le démographe Foot.
«Une baisse des taux priverait les plus de 50 ans qui formeront
le groupe de consommateurs le plus important de revenus issus de
leurs placements.»
Une stratégie de taux d'intérêt élevés pourrait aussi se révéler intéressante
pour ceux qui ont moins de 30 ans aujourd'hui.
C'est que l'inquiétude est réelle chez les jeunes Québécois : auront-ils
droit à une retraite? «Sans aucun doute», répond Guy Morneau,
PDG de la Régie des rentes du Québec (RRQ). Au cours de la prochaine décennie,
il entrera trois fois plus d'argent que nécessaire dans la caisse de la
RRQ. Voilà qui permettra au gestionnaire du bas de laine des Québécois
d'engranger les surplus à un rythme accéléré, afin de faire face aux départs
massifs à la retraite des baby-boomers dont les derniers représentants
auront 85 ans en 2050.
Ainsi, la «réserve», le surplus qui sert de coussin de sûreté
à la RRQ, passerait de 18 milliards de dollars aujourd'hui à 55 milliards
en 2050, selon ses projections. Tout ça parce que la RRQ se prépare au
choc depuis au moins 1997, quand elle a convaincu le gouvernement de doubler
les cotisations, soit de 4,5 % à 9,8 % du salaire brut. «Nos
projections nous montrent qu'il ne sera plus nécessaire d'augmenter les
cotisations, assure Guy Morneau. De toute façon, le taux actuel est l'effort
maximum qu'on puisse exiger des Québécois.»
Et si ces prévisions ne se concrétisaient pas? Guy Morneau en serait fort
étonné. Mais les Québécois auront la chance d'exposer leurs bonnes idées
afin d'éviter de ruiner leurs espoirs de retraite, précise-t-il. Dès cet
automne et tout l'hiver durant, la RRQ parcourra le Québec à l'occasion
d'une consultation populaire. Parmi les propositions se trouvera celle
d'augmenter la participation des travailleurs à des régimes de retraite
privés.
Pourquoi? Parce que les prestations de la RRQ ne couvrent qu'entre le
quart et la moitié des besoins d'un retraité pour qu'il conserve le même
niveau de vie. Pour combler le reste, il lui faut bénéficier d'un régime
de retraite collectif au travail et un individuel, par l'achat de REÉR.
Or, moins de la moitié des Québécois cotisent à un régime complémentaire.
C'est nettement insuffisant.
Aux yeux de Guy Morneau, les entreprises devront se montrer plus magnanimes
envers leurs employés. «Un REÉR collectif est le minimum de respect
qu'un employeur peut offrir à l'employé.»
L'État au bout de ses cennes
Le gouvernement s'apprête à faire face à une explosion de ses dépenses
en santé, tandis que ses revenus augmenteront très modestement. Si nous
vivions aujourd'hui la réalité démographique de 2025, le gouvernement
de Jean Charest aurait besoin de six milliards de dollars de plus pour
financer le système de soins de santé, selon les projections de Guy Morneau.
Il y a deux ans, ce dernier a donc proposé à titre personnel
une «caisse vieillesse», calquée sur le modèle de la Régie
des rentes, qui assurerait l'accès à des soins à toutes les personnes
en perte d'autonomie. Inspiré d'initiatives semblables instaurées en France
et en Allemagne, le régime Morneau serait financé par une nouvelle retenue
de 100 $ par année (en moyenne), et géré par un organisme indépendant.
Afin d'accumuler le capital nécessaire pour le moment où nous en aurions
le plus besoin, soit dans une vingtaine d'années, il devrait être mis
sur pied le plus vite possible.
Un nouvel impôt, au moment où les Québécois s'attendent plutôt au contraire?
Aussitôt proposé, son projet a été relégué aux oubliettes par la ministre
des Finances de l'époque, Pauline Marois. Et aucun autre politicien n'a
pris le relais (suicidaire) à la veille des dernières élections... «Mais
on n'aura pas le choix, avertit Guy Morneau. C'est ça ou on coupera dans
les services, ou on fera payer la facture par nos enfants», menace-t-il.
Tous ne partagent pas ce scénario apocalyptique. «La santé n'a jamais
coûté aussi peu aux Québécois qu'aujourd'hui, affirme François Béland,
professeur en administration de la santé à l'Université de Montréal et
codirecteur du groupe de recherche Solidage sur les services intégrés
pour les personnes âgées. On dépensera autant pour la santé (en proportion
de nos revenus) dans 20 ans que pendant les années 1940 et 1950. Nous
avons déjà assumé ce genre de dépense en tant que société. Et nous pouvons
le refaire!»
Qui a raison? C'est en traversant la rivière qu'on le saura. En attendant,
attachez vos ceintures!
Tendances 2020 : urbanisme
par Sandra O'Connor
Les maisons d'hébergement risquent d'être boudées par les gens âgés. Un
sondage réalisé en 1999 par la Société d'habitation du Québec (SHQ) dans
les banlieues des régions métropolitaines indique en effet que plus de
7 ménages retraités sur 10 veulent demeurer dans le logis qu'ils possèdent
le plus longtemps possible, alors que plus de la moitié de ceux qui comptent
prendre leur retraite d'ici à 2009 souhaitent faire de même.
La population québécoise sera équitablement répartie dans les villes et
dans les banlieues au cours des 20 prochaines années, prévoit pour sa
part l'Institut de la statistique du Québec. Raphaël Fischler, professeur
agrégé à l'École d'urbanisme de l'Université McGill, précise toutefois
que les «vieilles» banlieues construites dans les années 1960
et 1970, comme Laval, Brossard ou Sainte-Foy, sont présentement en perte
de vitesse.
«Pour revitaliser les banlieues plus anciennes, il faudrait encourager
l'ajout de logements aux habitations déjà existantes pour que les gens
plus âgés puissent partager leur propriété avec de jeunes ménages. Ceci
permettrait au propriétaire vieillissant de demeurer chez lui tout en
n'ayant pas à s'occuper de l'entretien.» Les banlieues devront aussi
proposer des structures et services mieux appropriés aux personnes âgées,
tels des trottoirs plus accessibles, des parcs bien éclairés, des clubs
sociaux et un service de transport adapté. «Vient un temps où la
personne âgée ne peut plus conduire une voiture. Cette perte de mobilité
pose un réel problème en banlieue. Le transport en commun, des taxis,
des autobus adaptés en nombre suffisant seront à prévoir au niveau municipal.»
Le spécialiste ne croit pas que le vieillissement démographique affecte
profondément le paysage urbain ou banlieusard. «L'aménagement ne
sera pas modifié radicalement. Il y aura bien sûr une augmentation des
lieux résidentiels pour personnes âgées, mais ils prendront toutes sortes
de formes! Les boomers se logeront selon leurs goûts, leurs moyens, leur
état physique... Ils pourront aller s'établir dans un condo près d'un
terrain de golf, dans un village pour retraités ou, à l'opposé, dans une
pension pour vieillards.»
Mais les régions québécoises éloignées des grands centres, elles, risquent
de pâtir davantage du vieillissement de la population. Chaque année, des
centaines de jeunes âgés de 18 à 24 ans quittent leur région natale pour
s'installer «en ville». Si la tendance se maintient, la rareté
d'une main-d'oeuvre compétente et qualifiée posera de sérieux problèmes
à certaines régions, avance Bernard Matte, directeur de la planification
et de l'information sur le marché du travail à Emploi-Québec. Les plus
touchées seront les régions «mono-industrielles», dont l'économie
est principalement basée sur une seule industrie, soit la pêche, par exemple,
ou la foresterie. Devra-t-on alors «fermer» des villes devenues
fantômes?
«Le vieillissement de la main-d'oeuvre amène nécessairement une
urbanisation accrue, explique Bernard Matte. Les jeunes quittent pour
la ville. Après leur départ, puis celui des industries, on risque effectivement
de se retrouver avec d'autres Murdochville. Il y a une importante problématique
d'occupation du territoire pour les régions.»