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[Salon
- Claude Béchard, ministre de l'Emploi, de la Solidarité sociale et de la
Famille]
L'optimiste
par
Éric Grenier
Le plus jeune ministre du gouvernement Charest, Claude Béchard, a
une tâche colossale devant lui : éviter au Québec une pénurie de
main-d'oeuvre (et conséquemment, une pénurie de contribuables!) au moment
où des centaines de milliers de baby-boomers s'apprêtent à prendre le
chemin de la retraite. D'ici à 2007, 640 000 postes seront à pourvoir,
dont près de la moitié seront le fait de prises de retraite. Une tâche
d'autant plus ardue que son ministère de l'Emploi, de la Solidarité sociale
et de la Famille a vu son dernier budget amputé de 133 millions de dollars.
Pour réussir sa mission, Claude Béchard compte revoir les programmes de
réinsertion à l'emploi et de formation, déposer une politique de conciliation
travail-famille à l'automne 2004 et révolutionner le concept de retraite
tel qu'on le connaît depuis plus de 30 ans. Entre autres, moins convaincu
qu'il y a quelques mois de pouvoir compter sur les employeurs pour l'instauration
volontaire de plans de conciliation travail-famille en entreprise, il
menace de légiférer au besoin. Et, promet-il, la retraite progressive
chez les plus de 65 ans sera largement répandue d'ici à quelques années.
Tout un programme!
Quelle analyse faites-vous de l'état actuel du marché de l'emploi au Québec?
En 2003, nous n'atteindrons pas les niveaux de création d'emplois des
années précédentes, mais si l'on regarde à plus long terme, le marché
est plus que dynamique : il faudra pourvoir à 640 000 postes
jusqu'en 2007. Le seul remplacement des travailleurs qui prendront leur
retraite ouvrira des milliers de postes, y compris dans les régions moins
bien nanties sur le plan de la création d'emplois.
Ce chiffre de 640 000 emplois disponibles d'ici à 2007 n'est-il pas
surévalué?
C'est au contraire une évaluation très conservatrice. Elle est basée sur
des hypothèses de croissance économique établies par les banques notamment,
qui ont la réputation de ne pas mettre de lunettes roses. Même si nous
n'atteignons pas nos objectifs de création d'emplois cette année, nous
allons pouvoir les récupérer l'an prochain, par exemple s'il y a règlement
dans le conflit sur le bois d'oeuvre avec les États-Unis ou si la conjoncture
s'améliore dans l'industrie de l'aéronautique.
La majorité de ces postes demanderont des qualifications spécifiques,
n'est-ce pas?
Je suis d'accord avec vous. D'ailleurs, d'ici à quatre ou cinq ans, le
taux de chômage ne sera plus un indicatif de notre performance économique,
mais un indice de notre capacité à combler les besoins de main-d'oeuvre
spécifiques des différentes industries et régions. Car à l'avenir, ceux
qui demeureront à l'écart de la vie active seront des gens qui n'auront
pas les compétences ou la formation nécessaires.
Alors comment allons-nous parvenir à pourvoir à ces 640 000 emplois?
Il faudra resserrer la formation professionnelle et technique, en se rapprochant
davantage des besoins des entreprises; les parcours de formation devront
être plus courts, notamment. Pour ça, il nous faudra soutenir davantage
la formation en entreprise, puisque le réseau scolaire ne peut pas répondre
à toutes les demandes; parfois, il s'agit de besoins très spécifiques
et seule la formation en entreprise permet de bien répondre à la demande.
De plus, nous devrons mettre à profit tous nos talents. Le programme Place
à l'emploi, annoncé en juin dernier, orientera les nouveaux demandeurs
d'aide sociale vers des parcours de formation et de réinsertion à l'emploi
dès les premiers jours.
Pourrait-on y parvenir aussi par des améliorations technologiques,
par des gains de productivité?
Les gains de productivité et les innovations technologiques, qui permettent
dans certains cas de réduire les besoins de main-d'oeuvre, ont déjà été
pris en compte dans l'enquête qui nous permet d'évaluer les besoins à
640 000. La plupart des employeurs interrogés nous ont répondu que
leurs besoins exprimés sont réellement des besoins de main-d'oeuvre.
Quel impact sur l'économie et le marché de l'emploi pourrait avoir
la réduction de la population active du Québec (15-64 ans), prévue pour
2011 par différents modèles démographiques qui tiennent compte du vieillissement
de la population?
De plus en plus, les entreprises qui songent à investir au Québec ne demandent
plus en premier de connaître nos programmes de crédits d'impôts; elles
cherchent plutôt à savoir si on a la main-d'oeuvre qualifiée dont elles
auront besoin. Si nous ne pouvons leur garantir l'accès à une main-d'oeuvre
qualifiée en bon nombre, ce sont toutes les industries du Québec qui seront
menacées par une stagnation ou une réduction de leur taille. Certaines
pourraient même s'effondrer, puisque les entreprises déménageraient leurs
installations là où elles trouveraient le personnel recherché.
Il nous faudra donc considérer comment nous allons organiser le travail,
quand il y aura deux travailleurs pour un retraité, en 2050. C'est pour
ça qu'on envisage une série de modifications à la Régie des rentes, par
exemple, pour encourager et permettre la retraite progressive, afin qu'un
plus grand nombre de personnes demeurent actives sur le marché du travail.
Mais forcer les personnes âgées à travailler sera-t-il suffisant? Ce
ne sera que reporter l'échéance...
Nous n'envisageons pas de repousser l'âge officiel de la retraite (N.D.L.R. :
65 ans), ni de pénaliser ceux qui veulent quitter le marché du travail
à cet âge. Mais, à tout le moins, il ne faut surtout pas décourager ceux
qui sont prêts à demeurer actifs sur le marché de l'emploi, notamment
en révisant les différents mécanismes de retraite progressive, en revoyant
nos mesures fiscales à l'égard des gens qui travaillent après 65 ans.
Et, vous avez raison, il n'est pas suffisant de compter seulement sur
cette catégorie de personnes. Nous devons mettre aussi sur pied une politique
de conciliation travail-famille adéquate. Trop de jeunes familles choisissent
qu'un des deux parents demeure à la maison, faute de pouvoir bénéficier
d'horaires de travail et de services flexibles. Si par le passé la conciliation
travail-famille était perçue comme une politique sociale, elle est devenue
aujourd'hui une politique économique. Une bonne politique de conciliation
travail-famille deviendra un avantage comparatif face à nos concurrents.
Dès cet automne, je commencerai à discuter avec nos partenaires à ce sujet,
comme les syndicats et les entreprises, mais aussi les municipalités,
pour voir quelle pourrait être leur part, comment les horaires de leurs
services de loisirs ou de culture, par exemple, peuvent rendre la vie
plus facile aux familles. À l'automne 2004, une première ébauche de notre
politique de conciliation travail-famille devrait être déposée. La flexibilité
dans les horaires de travail devra être un point majeur.
À ce sujet, vous avez dit que votre politique ne contiendra pas de
loi ni de règlement pour forcer les employeurs à considérer cet aspect.
Est-ce de la pensée magique? Par exemple, après des années de vaine sensibilisation,
il aura fallu une loi (la loi du 1 %) pour que les entreprises se
mettent à l'heure de la formation continue.
C'est vrai, mais la plupart des employeurs ont préféré payer la pénalité
prévue à la loi plutôt que d'investir dans la formation de leurs employés.
La contrainte a ses limites. Je ne rejette pas la possibilité de légiférer
s'il faut en arriver là, mais notre premier objectif n'est pas d'ajouter
de nouvelles lois et de nouveaux règlements. Nous allons convaincre les
employeurs que c'est dans leur intérêt. Dans quelques années, une entreprise
qui aura un bon programme de conciliation travail-famille sera nettement
avantagée par rapport à ses concurrentes qui n'en auront pas.
Où en sont les négociations avec le gouvernement fédéral au sujet du
congé parental de l'assurance-emploi plus généreux et accessible aux travailleurs
autonomes que le Québec veut instaurer depuis plusieurs années, mais qu'Ottawa
refuse?
Nous avons toujours appuyé le gouvernement précédent dans sa volonté de
créer un programme de congés parentaux strictement québécois et poursuivons
aujourd'hui dans la même veine. J'en ai parlé brièvement avec ma collègue
fédérale au ministère du Développement des ressources humaines, Jane Stewart,
mais il ne semblait pas y avoir beaucoup d'ouverture de son côté. Nous
attendrons alors la décision de la Cour d'appel qui doit se prononcer
cet automne sur le litige qui nous oppose à Ottawa (N.D.L.R. : Québec
veut faire déclarer inconstitutionnel le refus d'Ottawa de financer le
programme) avant de redéfinir notre stratégie. Mais indépendamment de
ces considérations stratégiques, nous allons commencer à concevoir sur
papier le régime pour qu'il soit prêt le plus tôt possible une fois le
litige avec Ottawa réglé.

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