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Trouver un sens à son travail
Valeur ajoutée

par Luc Boulanger
coordination : Éric Grenier

Pour qui travaillons-nous? Et surtout, pourquoi travaillons-nous? Après deux décennies à se prosterner devant l'autel de la performance et à multiplier les courbettes devant les maîtres du capital, plusieurs Québécois cherchent à donner un sens à leur travail. Un emploi pour gagner sa vie? Oui, mais pas à n'importe quel prix. Car il est possible, comme Jason, Laurence, Alain et quelques autres l'ont découvert, de dénicher un boulot qui colle à ses valeurs.


Avez-vous l'impression de perdre votre vie à la gagner? Après des décennies de grande productivité et de performance intensive dans l'intérêt supérieur du capitalisme, de plus en plus de gens sont insatisfaits du rythme de travail actuel. Métro, boulot, Fido. Même le dodo est en péril.

On travaille pourquoi, en fait? Pour plaire au patron et satisfaire les actionnaires? Pour aider sa communauté? Ou seulement pour mettre du beurre sur son pain? «On travaille à la fois pour être et avoir, affirme Frédéric Lesemann, professeur au Département de sociologie à l'Institut national de la recherche scientifique (INRS). Dans notre culture, les individus ne s'épanouissent plus seulement avec l'argent et les biens matériels. L'être est devenu aussi important que l'avoir. Et à mes yeux, l'être représente la capacité de trouver du sens à ce qu'on fait.»

Cette quête de sens au travail n'a rien de philosophique, ajoute le professeur. «C'est chercher la reconnaissance des pairs, satisfaire le besoin de se sentir aimé et apprécié pour ce que l'on fait, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur d'une entreprise.»

Selon cet expert en organisation du travail, le sens est le deuxième salaire de l'employé. Le travailleur est heureux quand il a la satisfaction du devoir accompli, mais aussi quand son travail produit du «sens» — un terme dont la signification varie selon les individus, leurs valeurs et leurs ambitions. Pour l'un, le sens consistera à provoquer un changement dans la société et à contribuer à un monde meilleur, plus équitable. Pour l'autre, ce sera de savoir qu'il contribue à un tout plus grand que la simple somme de ses tâches de travail.

Mais voilà le problème : l'organisation du travail est de plus en plus dépourvue de sens. Dans un ouvrage collectif intitulé La Quête du sens (Québec-Amérique, 1996), 11 experts en management et en psychologie lançaient déjà un cri d'alarme. Pour les auteurs, cette disparition du sens est liée à de nombreux facteurs : fragmentation et spécialisation des emplois, pollution industrielle, logique du «toujours plus», surexploitation des ressources, maladies professionnelles, manque d'équité, mal de l'âme... Le système capitaliste ne mise pas sur la valeur du travail, mais plutôt sur le rendement du capital.

Frédéric Lesemann est catégorique : «Dans l'avenir prochain, le travailleur n'aura pas d'autre choix que de donner du sens à son travail. Sinon, il va perdre sa raison de vivre.»

Se sentir utile
Éthique ou pragmatique, la quête de sens produit toujours de bons résultats. «Dans les années 1970, la compagnie suédoise Volvo a aboli la chaîne de montage dans ses usines, explique Frédéric Lesemann. Les dirigeants de Volvo estimaient que si les employés étaient associés à la fabrication complète des voitures, la productivité serait accrue parce qu'ils feraient alors partie prenante d'un mode de gestion créateur de sens. Plus tard, d'autres entreprises ont suivi l'exemple de Volvo.»

Volvo avait compris que le manque de sens se répercute sur les attitudes, la conduite et la santé physique et mentale des travailleurs. Le travailleur dont le travail n'est pas producteur de sens risque de développer, à plus ou moins long terme, un sentiment d'impuissance. «Le fait d'être malheureux au travail se répercute sur sa vie privée, sa santé, etc. De là les nombreux cas de dépression, d'épuisement professionnel et même de maladie comme le cancer... On voit d'ailleurs souvent des employés de la fonction publique décider, à mi-carrière, de sacrifier la moitié de leurs revenus pour s'en aller vers le milieu communautaire.»

C'est en quelque sorte le choix qu'a fait Alain Johnson, ancien directeur d'une école secondaire de Montréal. À 45 ans, il a salué le nouveau millénaire en laissant son poste de directeur ainsi que les nombreux avantages sociaux reliés à son ancienneté. Pas parce qu'il n'aimait pas son boulot ni parce qu'il était au bout du rouleau. Mais parce qu'il avait l'occasion de diriger l'organisme Gai-Écoute, un centre d'écoute téléphonique pour les gais et lesbiennes, pour lequel il donnait déjà de son temps en tant que bénévole.

«J'ai été secoué par les témoignages que j'y ai entendus, se rappelle Alain Johnson. Ça m'a fait constater l'ampleur de la détresse des jeunes homosexuels au Québec. En particulier, le taux de suicide élevé chez ce groupe. J'ai donc voulu m'impliquer davantage et contribuer directement au bien-être de la communauté gaie.» Même si, pour cela, il devait accepter une importante réduction de salaire et perdre sa sécurité d'emploi.

Quand le directeur d'école a fait part de sa décision à ses proches, la réaction a été divisée : «Des amis m'ont dit que j'étais en train de saboter mon avenir! À 45 ans, un travailleur consolide habituellement ses acquis en prévision de sa retraite : il achète plus de REÉR, un chalet à la campagne... Moi, j'ai décidé de faire tout le contraire! À mon avis, soulager la souffrance humaine, c'est beaucoup plus rentable que d'acheter un chalet dans les Laurentides.»

L'appât du gain, Jason Hugues ne connaît pas non plus. «J'ai travaillé très fort dans ma vie. Et mon revenu annuel a toujours été sous les 30 000 $...» Jason Hugues est le fondateur et gérant d'une entreprise qui a le vent dans les voiles : la coopérative La Maison Verte, dans le quartier Notre-Dame-de-Grâce, à Montréal.

Après cinq ans d'existence, ce magasin général écolo, qui vend des produits biologiques et du café équitable, compte déjà 2 000 membres et en recrute une vingtaine d'autres chaque semaine. «C'est plus que tout ce que j'avais espéré», se réjouit celui qui a eu l'idée d'ouvrir la Maison Verte en janvier 1998 pour se sentir utile auprès de sa communauté. «Nous étions alors au beau milieu de la crise du verglas qui paralysait complètement Notre-Dame-de-Grâce, se rappelle-t-il. Je donnais un coup de main aux secouristes débordés de demandes des sinistrés. Et j'ai réalisé la grande vulnérabilité des citoyens de mon quartier, la solitude et l'isolement de plusieurs, même si NDG est un quartier assez aisé.»

Jason Hugues a eu la piqûre pour le travail communautaire assez jeune. Après ses études en littérature à l'Université Concordia, il a été bénévole pour des organismes de charité et coordonnateur pour une banque alimentaire. «Mon milieu de travail doit refléter des valeurs de solidarité, de partage et d'entraide», dit-il pour expliquer son choix de carrière, avant de tendre les bras à Ella, sa petite fille de six mois qui arrive à la coop avec sa maman. «Pour moi, c'est important d'avoir un environnement de travail convivial, sans stress, affirme le jeune père de 34 ans. Ça fait partie d'une qualité de vie globale qui doit se retrouver dans toutes les sphères de mes activités.»

La Quête
«Le sens est une quête, pas une fin en soi. C'est un voyage de tous les jours», écrivait Thierry Pauchant, professeur aux Hautes Études Commerciales (HEC) et spécialiste du management éthique, dans La Quête du sens. En effet, on ne peut pas nécessairement décider du jour au lendemain de trouver un travail qui a du sens! Les annonces et les banques d'offres d'emploi n'affichent pas de postes «avec sens». Trouver du sens à son travail, c'est souvent l'aboutissement d'une démarche professionnelle et, surtout, personnelle.

Titulaire d'un baccalauréat en travail social, Gord Tanner a d'abord travaillé quelques mois dans un hôpital torontois avant de trouver une réponse à son désarroi. «J'étais très malheureux, dit-il. J'ai pris conscience que je ne pouvais pas travailler entre quatre murs avec des fonctionnaires.

À ce moment-là, la situation des sans-abri devenait de plus en plus critique à Toronto avec les coupes du gouvernement ontarien dans les services sociaux. Je me suis senti interpellé. Pour moi, la solution était d'aller directement sur le terrain.»

En 1998, il décide de lancer le Wellesley Health Bus, une clinique médicale sur roues qui parcourt les rues du centre-ville de Toronto, capitale de l'itinérance au Canada, pour donner un peu de réconfort aux sans-abri.

Le personnel de l'autobus — des infirmières et des intervenants sociaux — prodigue des soins, réconforte et distribue nourriture et boissons à plus de 2 000 itinérants par mois. «Et la demande est sans cesse croissante», ajoute Gord Tanner, qui donne des conférences à travers le pays pour parler de sa clinique mobile. La possibilité d'une épidémie de pneumonie atypique, qui inquiétait au printemps la population de la Ville Reine, rendait encore plus urgent le travail de prévention du Health Bus.

Même en dehors de son travail, Gord Tanner demeure passionné de justice sociale. Par exemple, il n'a pas hésité à faire huit heures de voiture pour aller manifester au Sommet de Québec et s'opposer à la Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA). Il s'est aussi fait bruyamment entendre à Toronto devant Queens Park lors de rassemblements contre les politiques du gouvernement conservateur. «Certains de mes amis me qualifient parfois de radical... Mais j'essaie simplement d'être conséquent avec mes propres valeurs et mon travail.»

Un choix de carrière motivé par le sens n'est pas l'apanage de tous. «À l'université, j'étais perçue comme une illuminée, se rappelle Laurence Lebrun, diplômée en pharmacologie de l'Université de Montpellier, en France. Or, je trouvais essentiel d'orienter ma carrière selon mes propre choix et non les influences des autres.»

Au lieu de suivre la plupart de ses collègues sur la route lucrative de l'industrie pharmaceutique, Laurence Lebrun préfère se mettre au service des gens. Elle a d'abord été pharmacienne et botaniste à Montpellier, puis à Nice. Parallèlement, son implication dans Pharmaciens sans frontières, au milieu des années 1990, fait changer son plan de carrière. Après avoir participé à une mission humanitaire en Équateur, elle s'établit dans ce pays d'Amérique latine. De 1996 à 2001, à titre de coopérante, elle y exerce son métier de botaniste. Aujourd'hui, Laurence Lebrun est responsable de la recherche et du développement aux Laboratoires Druide, à Pointe-Claire, un fabricant de produits de soins pour le corps, dont des shampooings et des savons, qui sont tous écologiques (sans produits chimiques).

«Je travaille pour une compagnie qui s'est donné la mission de protéger l'environnement. C'est très rare dans l'industrie du cosmétique.» Et cette prise de position répondait tout à fait à ses propres préoccupations. «J'ai réalisé en Équateur l'importance d'avoir une conscience planétaire, de comprendre que l'homme n'est pas le centre de l'univers et qu'à force de polluer, l'humanité se dirige vers un cul-de-sac. Le sentiment de faire partie d'une entreprise qui partage mes valeurs est encore plus essentiel que de faire un gros salaire.»

Charitable mais pas pauvre
Nul besoin de faire vou de pauvreté pour donner du sens à son travail. Par exemple, le réputé avocat et professeur associé à la faculté de droit de l'Université McGill, Julius Grey, n'a pas eu à sacrifier sa qualité de vie pour donner plus de sens à sa pratique.

Résident du très cossu Westmount, Julius Grey se fait un devoir d'aider les plus démunis dans la défense de leurs droits fondamentaux à l'intérieur d'un système judiciaire réfractaire aux sans-le-sou. Me Grey accepte à l'occasion de défendre un client tout à fait gratuitement, ou encore ajuste ses tarifs à la baisse. «Je le fais à deux conditions : si la cause est juste, et si le citoyen n'a pas les moyens de payer des honoraires d'avocat. Je peux représenter un client accusé d'un crime mineur, mais dont la cause soulève un principe de droit essentiel ou une question humaine fondamentale : la liberté d'expression, les intérêts des enfants, etc.»

Au cours de sa carrière, cet avocat s'est fréquemment engagé dans des causes concernant l'immigration et l'intégration des communautés culturelles. Il a défendu, entre autres, des citoyens anglophones qui se sentaient lésés par la loi 101, représenté le militant anarchiste Jaggi Singh (qui s'est fait connaître notamment lors des manifestations anti-ZLEA à Québec, il y a deux ans), ainsi que la famille Multani dans l'affaire du port du kirpan à l'école par les élèves sikhs.

Pour Julius Grey, le coût très élevé des services juridiques est le talon d'Achille de notre système judiciaire. «Plus jeune, j'ai opté pour la carrière d'avocat d'abord dans le but d'aider des gens. Pas pour l'argent.»

Bien sûr, un avocat ne peut se dévouer entièrement aux autres sans rémunération. Il doit payer son personnel, assumer plusieurs dépenses. Julius Grey n'a pas renoncé aux clients riches et aux bons honoraires : «Je ne prêche pas l'ascétisme, mais la solidarité.»

En fait, la quête de sens au travail n'a rien à voir avec la charité ou le bénévolat, conclut Frédéric Lesemann. «Le sens, c'est agir de manière responsable, explique-t-il. C'est simplement une saine gestion de soi-même. De nos jours, plus personne ne peut supporter longtemps un fossé entre sa vie personnelle et sa vie professionnelle. Il faut repenser l'organisation du travail en fonction de cet objectif.»


Investir dans le (bon) sens

Il n'y a pas que les individus qui soient à la recherche de sens; il y a aussi de grandes sociétés telles que Shell, Reebok et La Baie.

Ces trois entreprises, qui affichent de bons comportements sociaux ou environnementaux, sont sur la liste «A» de François Rebello, directeur du Groupe investissement responsable (GIR). Cette division de la firme de courtage en valeurs mobilières Demers Conseil inc. encourage des groupes et des individus à investir leurs capitaux dans une stratégie de portefeuille responsable.

Après des années de militantisme, d'abord comme président de la FEUQ (Fédération étudiante universitaire du Québec) puis de Force jeunesse, François Rebello a eu envie d'explorer le monde des grands de la finance. «Mes années de militant m'ont fait réaliser l'utopie de vouloir changer la société sans chercher à sensibiliser les multinationales. Mais ces grosses compagnies n'acceptent pas facilement le changement...»

Le groupe s'est donné la mission de «civiliser le milieu de la finance», en modifiant la dynamique entre les actionnaires et les compagnies. «On vise d'abord la base, les actionnaires, pour ensuite remonter vers les dirigeants. Car ceux-ci doivent s'ajuster à la demande de leurs clients.» Un gros pari auquel a cru François Rebello en fondant le GIR, en septembre 2000, pour contribuer à «une société juste et viable».

La motivation de ce Robin des Bourses est fort simple : «J'ai toujours eu la préoccupation du bien commun. Et je crois que c'est possible d'associer responsabilité et productivité. Par exemple, une entreprise de pâtes et papiers qui a renouvelé son équipement pour moins polluer l'environnement est plus performante que celle qui n'a rien changé.»

N'empêche, il faut probablement une bonne dose d'idéalisme pour rêver à responsabiliser le monde de la finance qui bat au rythme du sacro-saint rendement... «Au contraire, je me considère comme un homme très pragmatique, rétorque François Rebello. En travaillant auprès des partis politiques, j'ai compris l'importance des rapports de forces. C'est le seul moyen de changer les choses. En politique comme en affaires.»

Pour orienter les investisseurs dans l'achat de leurs actions et ainsi leur permettre d'investir de façon responsable, le GIR leur fournit certains indicateurs. «Nous leur montrons un portrait global du paysage corporatif. Ensuite, l'investisseur a le choix. Par exemple, dans le secteur pétrolier, Shell a investi 500 millions de dollars l'an dernier dans les énergies renouvelables (solaire, éolienne...). À l'opposé, Exxon-Mobile n'a pratiquement rien donné. Voilà un bon indicateur...»


Porno philanthropique

Géant de la vente d'accessoires érotiques par correspondance, l'entreprise américaine Adam & Eve brasse de gros millions depuis 30 ans. Mais au siège social de Chapel Hill, en Caroline du Nord, la plupart des 300 employés ignorent que la vente des cassettes XXX sert à financer les activités philanthropiques du patron au Vietnam ou en Afrique... En effet, une bonne partie des recettes tirées de la popularité des godemichés, poupées gonflables et autres «produits pour adultes» n'atterrit pas dans la poche du fondateur et p.-d.g. de l'entreprise, Phil Harvey. Cet ancien militaire et ex-directeur du programme CARE (une organisation humanitaire internationale) en Inde choisit plutôt de réinjecter ses profits dans le développement du tiers-monde. Il a notamment mis sur pied une ONG sans but lucratif afin de combattre la croissance démographique effrénée et la propagation du sida. «L'idée de vendre des gadgets sexuels à des Américains relativement riches et d'utiliser l'argent pour encourager la planification familiale dans des pays en voie de développement m'enchantait. J'aime beaucoup le côté Robin des Bois de la chose!» a-t-il confié au magazine américain Mother Jones.

(Source : Mother Jones, novembre-décembre 2002)


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