«Après avoir repris en main son économie en développant le capital
financier et technologique des entreprises, le gouvernement québécois
mise maintenant sur le capital humain. Il s'agit d'une richesse à préserver»,
lance d'entrée de jeu Agnès Maltais, ministre déléguée à l'Emploi, dans
le cadre d'une entrevue exclusive accordée à Jobboom sur la nouvelle Politique
gouvernementale d'éducation des adultes et de formation continue.
L'un des grands axes de la politique consiste à inciter les adultes à
acquérir une formation de base. Cela comprend l'apprentissage de la lecture
et de l'écriture, l'obtention d'un diplôme d'études secondaires ou l'acquisition
d'une formation professionnelle. D'ici à 2007, le gouvernement souhaite
faire passer de 230 000 à 263 000 le nombre de personnes inscrites
chaque année à des activités de formation de base. «L'application
de cette politique est stratégique pour le Québec d'aujourd'hui parce
que le monde du travail vit une véritable mutation, poursuit la ministre.
À partir de 2011, il y aura moins de personnes qui entreront sur le marché
du travail que de gens qui en sortiront. Il faut donc d'ores et déjà s'assurer
que les travailleurs disponibles, qui seront moins nombreux, auront les
compétences requises.»
Le Québec doit aussi se préparer pour faire face aux avancées technologiques
et à la croissance de l'emploi qui devrait se poursuivre. «Il y
a dans la province suffisamment de chômeurs pour combler les besoins de
main-d'ouvre, mais ils ne sont pas assez qualifiés ou formés, souligne
la ministre. Il faut se dépêcher de remédier à cette situation, et c'est
ce que l'on fait.» Elle ajoute que le Québec développe son économie
du savoir et que la main-d'ouvre doit suivre cette tendance. «Les
travailleurs doivent être au rendez-vous, autant en quantité qu'en qualité.»
De plus, 60 % des emplois qui seront disponibles au Québec d'ici
à 2005 nécessiteront une formation professionnelle ou technique, fait
remarquer la ministre. «Il y a donc des emplois bien rémunérés disponibles
dans ces voies de formation, mais il faut que les travailleurs acquièrent
les compétences.»
Lancée en mai 2002, la politique est très novatrice aux yeux de la ministre.
«C'est une des premières politiques gouvernementales dans le monde
qui réunit à la fois l'éducation des adultes et la formation continue.
Elle arrive après 10 années de travail qui ont exigé une véritable synergie
des réseaux de l'éducation et de l'emploi.» Québec investira 450
millions de dollars sur cinq ans pour la mise en ouvre de son plan d'action.
Apprendre pour la vie
La politique vise également à implanter une culture de la formation
continue au Québec, ce qui se traduirait ultimement par un apprentissage
tout au long de la vie active des travailleurs. «D'ici à une quinzaine
d'années, la moitié des personnes en emploi devront utiliser des technologies
qui ne sont pas encore inventées aujourd'hui. De plus, les Québécois savent
que, dans leur vie, ils occuperont plus d'un emploi. C'est dire toute
l'importance de la formation continue. Je pense donc que la population
est prête à adopter cette culture.»
Agnès Maltais estime en outre que les travailleurs ont tout à gagner en
maintenant leurs connaissances à jour. «Être bien formés et qualifiés
permet d'abord aux travailleurs d'être plus heureux dans leur emploi.
Ils deviennent aussi moins vulnérables par rapport aux transformations
technologiques. Une bonne formation permet également de voir l'avenir
avec plus de sérénité, s'il y a des changements dans l'entreprise ou si
on perd son emploi.»
L'affaire des employeurs
Le gouvernement souhaite par ailleurs que les employeurs intensifient
leurs efforts d'investissement en formation, dans le prolongement de la
Loi favorisant le développement de la formation de la main-d'ouvre, communément
appelée loi du 1 % (voir encadré plus bas). Quant aux entreprises
dont la masse salariale est de 250 000 $ et plus, le gouvernement
veut, d'ici à 2005, faire grimper de 76 à 80 % la proportion d'entre
elles qui investissent au moins 1 % de leur masse salariale dans
la formation de leurs employés.
«Les avantages de tels investissements pour les entreprises sont
notables», soutient la ministre. En effet, une enquête interne menée
en mars 2002 par le ministère de l'Emploi et de la Solidarité sociale
auprès de 4 200 entreprises québécoises a démontré que l'application
de la Loi a eu des retombées positives. Quatre-vingt-douze pour cent des
employeurs ont constaté que leurs produits étaient de meilleure qualité
depuis qu'ils investissaient dans la formation de leur personnel. Près
du tiers des employeurs étaient d'avis que la formation a permis à des
employés d'obtenir des promotions. Et 90 % des répondants ont noté
une motivation personnelle accrue chez leurs employés. De plus, à l'heure
où certains secteurs d'activité connaissent des difficultés de recrutement,
la ministre estime que l'investissement des employeurs dans la formation
de leur personnel constitue aussi une solution pour garder leur main-d'ouvre.
S'adapter aux réalités
Pour faciliter l'accès à la formation, la politique prévoit également
de mieux adapter les services aux besoins particuliers des adultes. Ces
derniers ont souvent quitté depuis longtemps les bancs d'école et assument
déjà diverses responsabilités professionnelles et familiales. «Il
faut améliorer l'accès à la formation sur le plan des horaires et des
lieux, indique Agnès Maltais. Certaines écoles sont fermées les soirs
et les fins de semaine, ce qui ne correspond pas à la réalité des travailleurs.
Mon collègue Sylvain Simard, ministre d'État à l'Éducation et à l'Emploi,
et moi, nous sommes engagés à assouplir certaines normes pour donner accès
à la formation partout sur le territoire québécois.» La ministre
donne l'exemple d'un projet pilote réalisé en Gaspésie qui permet aux
pêcheurs de crabes de parfaire leur formation pendant l'hiver, lorsque
leur saison de pêche est terminée.
Le Programme d'apprentissage en milieu de travail favorise également l'accès
des travailleurs à certaines professions. Par la formule du compagnonnage,
ce programme permet de développer et de faire reconnaître les compétences
requises pour exercer l'un des 32 métiers qu'il a ciblés.
«Sur un vaste territoire comme celui du Québec, l'apprentissage
virtuel devra prendre plus de place, poursuit Agnès Maltais. Les travailleurs
en région ne peuvent pas toujours se déplacer dans les grands centres
pour étudier. Ils peuvent cependant se rendre jusqu'à leur bibliothèque
municipale pour avoir accès à des ordinateurs branchés sur Internet et
suivre ainsi une formation virtuelle.» La ministre ajoute que le
programme Villages branchés du Québec devrait donner un coup de pouce
à l'apprentissage virtuel. «Le gouvernement a mis 75 millions de
dollars dans ce programme qui vise à construire un réseau Internet haute
vitesse pour relier les écoles, les centres de formation, les commissions
scolaires et les organismes municipaux.»
Le gouvernement doit aussi voir à développer des programmes adaptés à
ce type d'apprentissage. En effet, selon la ministre, l'enseignement virtuel
ne doit pas se traduire par une simple transcription des cours sur écran
d'ordinateur. Pour que les gens s'intéressent et qu'ils participent à
ce genre de formation, il faut concevoir des programmes interactifs.
Des retombées immédiates
La ministre déléguée à l'Emploi estime que les retombées de la politique
se feront sentir rapidement. «Je constate déjà certains effets bénéfiques.
Dans le secteur de l'aménagement forestier par exemple, depuis que l'on
applique le Programme d'apprentissage en milieu de travail, on note que
l'intérêt pour la formation a triplé. Les jeunes commencent à s'intéresser
aux métiers de la foresterie. Ils réalisent qu'ils peuvent apprendre un
métier valorisant sans même avoir à se déplacer dans un établissement
d'enseignement. En voulant contrer le vieillissement de la main-d'ouvre
dans ce secteur, on se rend compte qu'on est peut-être en train de mettre
en place un programme qui va aussi combattre l'exode des jeunes qui habitent
en région!»
Saviez-vous que?
Collectivement, les Québécois investissent chaque année plus de 2,4 milliards
de dollars dans des activités d'éducation des adultes et de formation
continue liées à l'emploi. La moitié de cette somme provient de l'État,
l'autre des employeurs et des individus.
Sources : Ministère de l'Éducation du Québec, Politique gouvernementale
d'éducation des adultes et de formation continue et Plan d'action en matière
d'éducation des adultes et de formation continue, 2002.
Qu'est-ce que la loi du 1 %?
Adoptée en 1995, la Loi favorisant le développement de la formation de
la main-d'ouvre, communément appelée loi du 1 %, vise à améliorer
la qualification de la main-d'ouvre.
Cette loi oblige les entreprises dont la masse salariale est de 250 000 $
et plus à investir chaque année l'équivalent d'au moins 1 % de leur
masse salariale dans la formation de leur personnel.
Les employeurs qui ne s'acquittent pas de cette obligation doivent verser
au Fonds national de formation de la main-d'ouvre une somme égale à l'écart
entre leurs dépenses de formation et le montant équivalent à 1 %
de leur masse salariale. L'argent ainsi recueilli sert à financer des
projets de formation présentés par des employeurs assujettis à la Loi.
Pour qu'un projet soit admissible, il doit répondre aux critères prévus
dans le plan d'affectation des ressources du Fonds. Ce plan est établi
par la Commission des partenaires du marché du travail.
Pour l'année 2002-2003, la Commission veut principalement soutenir les
PME. Elle a déterminé que seules les entreprises dont la masse salariale
se situe entre 250 000 et 1 000 000 $ seront admissibles
aux subventions du Fonds. Au cours de l'exercice financier 2001-2002,
le Fonds a octroyé 66,3 millions de dollars en subventions pour la réalisation
de 1 505 projets de formation.