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[Salon
- Le Dr Michel Vézina et la santé mentale au travail]
Le
travail rend fou
par
Alexandre Robillard
Chaque semaine, un demi-million de Canadiens s'absentent de leur travail
pour des raisons de santé mentale. Le nombre d'indemnisations consenties
par la Commission de la santé et de la sécurité du travail pour des problèmes
psychologiques a augmenté de 500 % en 10 ans, alors que celles reliées
à la santé physique baissaient de moitié sur la même période. L'indice
de niveau de stress élevé au travail a doublé en 10 ans, selon deux grandes
enquêtes nationales.
Y a-t-il péril en la demeure?
Michel Vézina, médecin spécialiste en santé mentale, conseiller à l'Institut
national de santé publique du Québec et membre du comité interministériel
sur le harcèlement psychologique au travail, a conduit plusieurs études
sur le stress au travail. À son avis, il est urgent que la société s'attaque
au problème de la santé mentale des travailleurs. Pas fou.
À la lumière des données sur la détresse psychologique en milieu de travail,
est-ce qu'on peut dire que le travail rend fou?
Oui, le travail rend fou! De plus en plus, les gens souffrent de dépression
et d'anxiété lorsqu'ils travaillent, surtout dans les entreprises qu'on
peut qualifier de «malades».
Qu'est-ce que vous entendez par une «entreprise malade»?
C'est une entreprise qui exige beaucoup des employés sans tenir compte
de trois facteurs de protection psychologique pour les travailleurs. D'abord,
l'autonomie : les employés doivent avoir leur mot à dire et participer
aux décisions qui concernent leurs conditions de travail. Il faut ensuite
du soutien social, autrement dit un esprit d'équipe qui permette de compter
sur les compétences des autres. Enfin, le plus important : la reconnaissance.
Informer les employés sur la situation de l'entreprise, les impliquer,
partager les profits, les chances de promotion : autant d'exemples
de reconnaissance qui favorisent le moral des troupes et, finalement,
la santé mentale des employés.
Les employeurs ne seraient donc pas suffisamment reconnaissants envers
leurs employés?
Je pense que non. C'est une des raisons qui expliquent l'épidémie d'absences
pour des problèmes de santé mentale au travail. Le dernier Portrait social
du Québec (Institut de la statistique du Québec, 2001) démontre que le
nombre annuel moyen de journées d'absence au travail pour des raisons
de santé mentale a triplé depuis 1992-1993. De 1997 à 2000, les coûts
de remplacement du revenu pendant la période d'invalidité ont augmenté
de 5,6 à 7,1 % de la masse salariale des entreprises. En ajoutant
la baisse de productivité, les heures supplémentaires et la formation
liées au remplacement de l'employé absent, ces coûts atteignent 17 %
de la masse salariale. On sait qu'à peu près la moitié de l'absentéisme
est associé à des problèmes de santé mentale, et on peut évaluer les coûts
totaux du stress au travail à 20 milliards de dollars par année au Canada.
Quelles sont les causes de l'augmentation des problèmes de santé mentale
au travail?
La surcharge de travail, imposée par les employeurs dans les années 1990
à la suite de grands licenciements, est l'une des principales causes.
Nous ne disposons pas d'enquête sur les conditions de travail au Québec,
mais en s'intéressant aux chiffres obtenus sur le sujet aux États-Unis,
on constate que, de 1977 à 1997, la proportion de gens qui disent manquer
de temps pour finir leur travail est passée de 40 à 60 %. Et cette
tendance s'observe également en Europe. Aussi, l'évaluation individuelle
du rendement chez les travailleurs crée une compétition qui peut dégénérer
en comportements déloyaux entre collègues dans les milieux de travail.
La violence et le harcèlement psychologique sont plus présents et augmentent
les risques pour l'équilibre mental.
Quels sont les secteurs d'emploi les plus risqués pour la santé mentale?
Il n'y a pas de secteurs plus risqués que d'autres. Les secteurs comme
celui de la santé, qui mettent le personnel en contact avec la souffrance
humaine, ajoutent certainement à la complexité des situations. Mais il
faut plutôt parler de catégories d'emplois à risque. Ainsi, les emplois
au bas de l'échelle comportent le plus de risques pour la santé mentale.
Au sommet, les risques sont moins élevés.
Autrement dit, moins on a de pouvoir de décision dans le cadre de son
travail, plus les risques pour la santé mentale augmentent?
En quelque sorte, oui. Le pouvoir est lié à la nature humaine. L'être
humain n'est pas qu'un outil, un instrument, il veut du pouvoir. Quand
on considère l'employé comme un simple exécutant et qu'on nie sa capacité
de penser, c'est très souffrant pour lui. Les gens qui se retrouvent dans
ces situations se retournent alors contre eux-mêmes et développent des
maladies somatiques ou des problèmes émotifs de souffrance psychologique.
Vous avez participé l'année dernière au comité interministériel qui
a proposé les amendements à la Loi sur les normes du travail concernant
le harcèlement psychologique en milieu de travail. Quelle est l'ampleur
de ce phénomène?
C'est difficile à évaluer. Une enquête de Santé Québec en 1998 révélait
qu'entre 18 et 20 % de la population se disait victime d'intimidation
au travail. Lorsqu'on parle d'intimidation au travail, on est loin de
la petite engueulade entre collègues. La législation définit le harcèlement
psychologique comme «une conduite vexatoire se manifestant soit
par des comportements, des paroles, des actes ou des gestes répétés, qui
sont hostiles ou non désirés et qui portent atteinte à la dignité et l'intégrité
psychologique ou physique du salarié et qui entraînent pour lui un milieu
de travail néfaste».
Il s'agit donc d'isolement, d'affaiblissement et de destruction volontaires
d'un employé. On lui coupe ses courriels, son téléphone. On ne l'invite
plus aux réunions. On répand des rumeurs. On lui fixe des exigences irréalistes
pour qu'il ne se sente pas bon. Pas besoin de congédier la personne. Souvent,
elle est détruite.
Pourquoi cette violence?
Le harcèlement moral est une conséquence directe de la transformation
des organisations du travail au cours des dernières années. L'intensification
du travail, le «chacun pour soi» et la compétition actuelle
favorisent l'accession aux postes de pouvoir de personnes qui ont tendance
à dominer et à utiliser les employés à leurs fins. Une collègue de l'Université
McGill a démontré par ses recherches que le technocrate est souvent un
narcissique paranoïaque obsessionnel. Il est obsessif compulsif quant
à la productivité de son entreprise; paranoïaque, car il se méfie des
autres; et narcissique en ce qu'il établit avec les autres des rapports
de force et de manipulation. Un contexte économique difficile favorise
ces personnes pour des postes stratégiques parce qu'ils sont froids, calculateurs,
séducteurs, intelligents et sans états d'âme irrationnels. Si vous vous
butez à eux, vous vous exposez à leurs représailles.
En quoi le stress au travail d'aujourd'hui est-il différent de celui
de nos grands-parents?
Ils avaient souvent ce qu'on appelle le «collectif de travail».
Ils travaillaient dans une petite entreprise où les règles et les valeurs
étaient respectées. Aujourd'hui, l'identité professionnelle des travailleurs
est moins forte. Ils sont interchangeables et le recours à la sous-traitance
rompt les liens collectifs. Et le travail est souvent prescrit par un
gestionnaire formé pour gérer n'importe quoi et qui ne connaît donc pas
la difficulté du métier, du travail à accomplir par l'employé. Or, il
y a toujours un écart entre le travail prescrit et le travail réel.
Avec l'augmentation de la charge de travail, la diminution du personnel
et les délais toujours plus courts, est-il utopique de croire que la santé
mentale des travailleurs ira en s'améliorant?
L'impact sur la productivité commence à faire réagir. Le montant des réclamations
en assurance-salaire force certaines entreprises à corriger les situations
intenables. J'aimerais bien pouvoir dire que les conditions de travail
vont s'améliorer pour favoriser la santé mentale, sauf que je ne vois
pas beaucoup d'indices à l'horizon.
Les amendements apportés à la Loi sur les normes du travail, qui interdisent
désormais le harcèlement psychologique, ne régleront évidemment pas tout
le problème. Mais le Québec est à l'avant-garde sur cette question. Aucun
autre État en Amérique du Nord ne s'est doté d'une telle législation.
Les amendements adoptés vont servir de garde-fou contre les dérapages
possibles en milieu de travail.

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