Prendre une année sabbatique, ce n'est pas réservé qu'aux professeurs
d'université. Même s'il est parfois difficile de convaincre son patron,
il est tout à fait possible de partir en congé prolongé et d'en faire
profiter sa carrière. Étudier, voyager, écrire, réfléchir : toutes les
motivations sont bonnes! La clé : préparer son départ. et son retour.
C'est en 2000 que Josiane Beaupré a senti l'appel de l'aventure. Elle
avait 25 ans, une bonne situation - chargée de projet dans une agence
de publicité - et une chouette carrière devant elle. Mais elle a tout
largué. pour partir en Australie avec une amie. « J'ai démissionné,
car, en publicité, on ne permet généralement pas un tel congé. J'avais
de l'expérience, le milieu bouge beaucoup et je savais que je pourrais
me replacer rapidement au retour. »
Au pays des kangourous, Josiane a fait du travail de bureau pour payer
son voyage. Consciente que toute bonne chose a une fin, elle avait préparé
son retour. « J'envoyais des courriels à mon réseau pour prendre
des nouvelles, annoncer mon retour et m'informer des ouvertures sur le
marché. » Bingo : à peine deux semaines après être rentrée
au bercail, Josiane dénichait un emploi chez Blitz Promotion, où elle
travaille toujours comme conseillère en réalisation.
Comme Josiane, ceux qui optent pour l'année sabbatique n'ont souvent d'autre
choix que de démissionner pour réaliser leur rêve, constate Nathalie Lord,
conseillère en planification de carrière pour l'entreprise Les débusqueurs
de talents cachés. « En dehors du secteur public et de la grande
entreprise, l'année sabbatique est peu permise et souvent mal vue »,
explique-t-elle.
L'informaticien Jean-François Beauchamp, 35 ans, a lui aussi démissionné
de son boulot chez Alis Technologies il y a trois ans. Son but : faire
le tour de la planète, rien de moins! « Il ne se passait rien
dans ma vie professionnelle ni dans ma vie amoureuse. J'ai lu un article
relatant l'histoire d'une fille partie sur un voilier. J'ai contacté le
capitaine et j'ai vogué deux mois avec un équipage sur le Pacifique. Par
la suite, j'avais un billet d'avion ouvert sur le monde. »
Il a notamment bourlingué en Nouvelle-Zélande, en Thaïlande, au Népal,
en Turquie.
Un bilan positif? « Aujourd'hui, je ne regrette pas de voir
les années passer en me disant : "Merde, je n'ai pas réalisé mon rêve!"
En plus, je suis plus ouvert sur le monde et conscient des problèmes qui
s'y vivent. » Seul bémol : un retour brutal. Sans emploi et
sans revenus, Jean-François a fait quelques contrats en informatique,
vécu sur sa marge de crédit, retiré des REÉR et emprunté de l'argent à
son père pendant près d'un an avant de réussir à décrocher son emploi
actuel chez Ingenio, une filiale de Loto-Québec. Un conseil à donner?
« Négocier un congé sans solde plutôt que démissionner. »
Mauvaise presse
Lentement mais sûrement, les réticences des employeurs commencent à fondre,
observe Nathalie Lord. La spécialiste a récemment vu des hauts gestionnaires
succomber à l'appel de l'année sabbatique. « Autrefois, on
aurait pu considérer ce choix comme une faiblesse, un signe que la personne
n'est pas capable de suivre le rythme. Aujourd'hui, c'est perçu comme
une démarche sensée lorsque le travailleur est en mesure de discuter des
objectifs, des étapes et des outils qu'il a choisis. »
Mais plusieurs patrons se font encore tirer l'oreille pour accorder un
tel congé. « Au Québec, où la PME est très présente, l'entreprise
peut être réticente puisqu'elle perd parfois un travailleur spécialisé
qui ouvre au sein d'une petite équipe, explique Mélanie Paquet, conseillère
d'orientation chez Brisson Legris et Associés. Former une nouvelle personne
suppose des coûts pour l'employeur. »
Pour l'instant, Martine Lacharité, conseillère d'orientation chez FCML
Consultants, note que les congés pour fins d'études ou de perfectionnement
liés au travail sont mieux acceptés. « On observe aussi de
plus de plus de travailleurs qui veulent prendre un temps d'arrêt pour
s'occuper d'un parent malade ou encore de jeunes enfants. À l'heure actuelle,
la conciliation travail-famille est un dossier chaud et les employeurs
n'auront pas le choix de s'y attarder tôt ou tard. »
Négocier son départ
Suzanne Fournier, elle, n'a pas eu à démissionner de son poste de pharmacienne
au Centre hospitalier de l'Université McGill pour s'offrir une année sabbatique.
Cette chanceuse a pu prendre un congé à traitement différé tel que le
prévoit sa convention collective.
Le traitement différé consiste à prélever un certain pourcentage du salaire
de l'employé pendant quelques années, avant ou après son année sabbatique,
afin de lui remettre ce montant sous forme de rémunération pendant son
absence. Par exemple, pendant quatre ans, l'employeur peut retenir 20
% du salaire de l'employé et lui verser ces sommes au cours de son congé.
À 41 ans, ce n'était pas tant l'appel du large qui titillait la pharmacienne
que le besoin de prendre un temps d'arrêt. « J'ai pris cette
année pour me ressourcer, avoir du temps pour moi, penser, agir et me
divertir. » Une portion de son congé a été consacrée au perfectionnement
dans son domaine ainsi qu'en informatique. Mais elle en a aussi profité
pour s'entraîner, parfois six jours par semaine. « J'ai essayé
tous les centres sportifs et les cours possibles. Je me suis acheté un
vélo et je me suis inscrite dans un club cycliste. » Suzanne
a aussi repris contact avec ses amis, s'est occupée de sa famille, a rafraîchi
son appartement et a profité de la vie de mille et une façons.
« Même si j'ai donné ma vie à mon travail, je me suis permis
de revoir mes priorités à mi-carrière. » Elle était pourtant
de type carriériste, confesse-t-elle, mais ne veut plus consacrer tout
son temps au boulot. Et elle refuse aujourd'hui d'effectuer des heures
supplémentaires non payées.
Pour négocier un congé sabbatique sans solde avec l'employeur, mieux vaut
se lever de bonne heure. Parlez-en à Yannick (qui préfère garder l'anonymat
parce qu'il achève son processus de négociation) : fin vingtaine, il travaille
dans le milieu financier et a demandé un congé pour retourner aux études
et s'octroyer une période de réflexion. Résultat? Trois mois de négociations
à bâtons rompus même s'il entretient de bonnes relations avec son supérieur
immédiat.
« L'octroi d'une année sabbatique est souvent discrétionnaire,
déplore-t-il. C'est perçu comme une faveur. Dans mon cas, l'entreprise
a craint de créer un précédent. » Yannick a commencé par essuyer
un refus catégorique avant de revenir à la charge. Il a bonifié son offre,
précisé les objectifs visés, démontré le volet enrichissant de la chose
- autant pour lui que pour l'employeur - et produit un échéancier détaillé.
Ses patrons ont fini par accepter, mais les conditions de l'entente n'avaient
pas toutes été fixées au moment de l'entrevue.
Épargne et simplicité
Mais comment se la payer, cette sabbatique? Il y a les veinards - surtout
dans les secteurs public et parapublic - qui bénéficient d'un congé à
traitement différé, comme la pharmacienne Suzanne Fournier. Cette formule
varie selon l'entreprise et la convention collective.
Les autres doivent faire preuve d'ingéniosité. « Plusieurs
diront que c'est une affaire de riches, explique Yannick. Pas du tout!
Une voiture de l'année que tu paies pendant trois ans avec les intérêts
équivaut à une année sabbatique. Depuis cinq ans, je n'ai pas d'auto.
Je vivais jusqu'à tout récemment en appartement avec une colocataire et
je suis raisonnable - mais pas trop! - dans mes dépenses. »
Pour sa part, Josiane Beaupré a opté pour la combinaison voyage-travail.
Les gens qui partent à l'étranger peuvent aussi choisir une destination
qui ne coûte pas la peau des fesses, voyager à petit budget, faire un
trip sac à dos. Plus chanceux, Jean-François a puisé dans un fonds de
pension qu'il avait amassé lorsqu'il avait travaillé quatre ans en Allemagne.
D'après Guyleine Bureau, directrice adjointe au Service de fiscalité chez
Demers Beaulne SENC, une boîte de comptables agréés, il n'existe pas de
solutions miracles pour s'offrir un congé sabbatique. « Il
faut d'abord calculer les montants nécessaires et comparer le tout avec
son bas de laine. S'il y a un écart, trois possibilités s'offrent à nous
: augmenter nos économies, réduire notre train de vie ou raccourcir la
période de congé prévue. »
Le retrait de REÉR peut être un bon moyen d'augmenter ses revenus, selon
elle. Les plus malins contribuent à des REÉR au cours des années civiles
précédant l'année sabbatique et profitent conséquemment d'une économie
d'impôt. Il leur suffit ensuite de retirer ces REÉR pendant la période
de congé, alors qu'ils n'ont pas de revenus et que le taux d'imposition
est moins élevé. Par ailleurs, le Régime d'encouragement à l'éducation
permanente (REÉP), un programme fédéral, permet à quiconque souhaite étudier
à temps plein de retirer jusqu'à 10 000 $ par année dans ses REÉR sans
être imposé. Les montants retirés doivent être remboursés dans les 10
années suivantes. Pour les détails, consultez un comptable!
Chose certaine, pour plusieurs, le jeu en vaut la chandelle. À l'approche
de la trentaine, fier d'avoir obtenu la bénédiction de ses patrons, Yannick
se demande si le parcours professionnel doit être monolithique. « Y
a-t-il une seule track à suivre jusqu'à la retraite ou peut-on imaginer
la vie autrement? Une foule de personnes n'ont jamais réalisé leurs projets
et ont une crise de frustration à 40-45 ans. C'est vrai que je ne serai
pas riche après cette année sabbatique, mais au moins je l'aurai fait! »
Comment convaincre son patron
Sondez le terrain auprès de votre supérieur immédiat.
S'il démontre une certaine ouverture, présentez un projet clair par écrit
dans le but de démontrer le sérieux de votre démarche.
Expliquez à l'employeur les avantages qu'il va retirer de votre congé.
Il doit aussi comprendre vos motivations et se sentir considéré et respecté
dans le projet.
Mettez-vous dans sa peau afin de prévoir ses réticences et de vous y préparer
en cherchant des solutions.
Une fois le congé accepté, préparez votre départ et votre absence afin
de ne pas mettre l'employeur dans le pétrin.
Allouez une période raisonnable pour lui permettre de trouver un remplaçant
et participez à la formation de ce dernier.
Notez sur papier les choses que vous seul connaissez (par exemple : résumé
des dossiers en cours, contenu de fichiers informatiques, coordonnées
de ressources à contacter).
Rendez-vous disponible pendant un certain temps en cas d'urgence ou pour
faciliter la transition vers le remplaçant.
Pour partir l'âme en paix
Précisez vos motivations, vos objectifs, les moyens pour les réaliser,
l'échéancier, les personnes-ressources, etc.
Renoncez à votre mode de vie actuel. Déterminez ce que seront vos gains
et vos pertes.
Préparez-vous plusieurs mois, voire un an, à l'avance. Certains projets
requièrent davantage de planification. Pour un retour aux études, magasinez
les écoles et les programmes de formation, informez-vous des préalables,
des périodes d'admission, des bourses. Pour les voyages outre-mer, pensez
notamment aux passeports, visas, permis de travail, vaccins, logis, sous-location
de votre demeure.
Trouvez une personne de confiance, un procureur désigné qui effectuera
le relais avec vos institutions financières en cas de pépin.
Négociez les conditions de votre retour avec votre employeur, s'il y a
lieu. Privilégiez une entente écrite. Un changement de direction, des
difficultés financières ou des restructurations peuvent compromettre votre
réintégration au travail.
Prévoyez votre retour. Pour atténuer le choc, reprenez contact avec votre
employeur un ou deux mois avant, ou relancez votre réseau et commencez
à chercher un emploi. Remettez-vous à jour dans votre domaine.
(Sources : Mélanie Paquet, conseillère d'orientation chez Brisson Legris
et Associés, et Martine Lacharité, conseillère d'orientation chez FCML
Consultants.)