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  [Prendre une année sabbatique]
De retour dans... un an
par Sylvie L. Rivard

Prendre une année sabbatique, ce n'est pas réservé qu'aux professeurs d'université. Même s'il est parfois difficile de convaincre son patron, il est tout à fait possible de partir en congé prolongé et d'en faire profiter sa carrière. Étudier, voyager, écrire, réfléchir : toutes les motivations sont bonnes! La clé : préparer son départ. et son retour.

C'est en 2000 que Josiane Beaupré a senti l'appel de l'aventure. Elle avait 25 ans, une bonne situation - chargée de projet dans une agence de publicité - et une chouette carrière devant elle. Mais elle a tout largué. pour partir en Australie avec une amie. « J'ai démissionné, car, en publicité, on ne permet généralement pas un tel congé. J'avais de l'expérience, le milieu bouge beaucoup et je savais que je pourrais me replacer rapidement au retour. »

Au pays des kangourous, Josiane a fait du travail de bureau pour payer son voyage. Consciente que toute bonne chose a une fin, elle avait préparé son retour. « J'envoyais des courriels à mon réseau pour prendre des nouvelles, annoncer mon retour et m'informer des ouvertures sur le marché. » Bingo : à peine deux semaines après être rentrée au bercail, Josiane dénichait un emploi chez Blitz Promotion, où elle travaille toujours comme conseillère en réalisation.

Comme Josiane, ceux qui optent pour l'année sabbatique n'ont souvent d'autre choix que de démissionner pour réaliser leur rêve, constate Nathalie Lord, conseillère en planification de carrière pour l'entreprise Les débusqueurs de talents cachés. « En dehors du secteur public et de la grande entreprise, l'année sabbatique est peu permise et souvent mal vue », explique-t-elle.

L'informaticien Jean-François Beauchamp, 35 ans, a lui aussi démissionné de son boulot chez Alis Technologies il y a trois ans. Son but : faire le tour de la planète, rien de moins! « Il ne se passait rien dans ma vie professionnelle ni dans ma vie amoureuse. J'ai lu un article relatant l'histoire d'une fille partie sur un voilier. J'ai contacté le capitaine et j'ai vogué deux mois avec un équipage sur le Pacifique. Par la suite, j'avais un billet d'avion ouvert sur le monde. » Il a notamment bourlingué en Nouvelle-Zélande, en Thaïlande, au Népal, en Turquie.

Un bilan positif? « Aujourd'hui, je ne regrette pas de voir les années passer en me disant : "Merde, je n'ai pas réalisé mon rêve!" En plus, je suis plus ouvert sur le monde et conscient des problèmes qui s'y vivent. » Seul bémol : un retour brutal. Sans emploi et sans revenus, Jean-François a fait quelques contrats en informatique, vécu sur sa marge de crédit, retiré des REÉR et emprunté de l'argent à son père pendant près d'un an avant de réussir à décrocher son emploi actuel chez Ingenio, une filiale de Loto-Québec. Un conseil à donner? « Négocier un congé sans solde plutôt que démissionner. »

Mauvaise presse

Lentement mais sûrement, les réticences des employeurs commencent à fondre, observe Nathalie Lord. La spécialiste a récemment vu des hauts gestionnaires succomber à l'appel de l'année sabbatique. « Autrefois, on aurait pu considérer ce choix comme une faiblesse, un signe que la personne n'est pas capable de suivre le rythme. Aujourd'hui, c'est perçu comme une démarche sensée lorsque le travailleur est en mesure de discuter des objectifs, des étapes et des outils qu'il a choisis. »

Mais plusieurs patrons se font encore tirer l'oreille pour accorder un tel congé. « Au Québec, où la PME est très présente, l'entreprise peut être réticente puisqu'elle perd parfois un travailleur spécialisé qui ouvre au sein d'une petite équipe, explique Mélanie Paquet, conseillère d'orientation chez Brisson Legris et Associés. Former une nouvelle personne suppose des coûts pour l'employeur. »

Pour l'instant, Martine Lacharité, conseillère d'orientation chez FCML Consultants, note que les congés pour fins d'études ou de perfectionnement liés au travail sont mieux acceptés. « On observe aussi de plus de plus de travailleurs qui veulent prendre un temps d'arrêt pour s'occuper d'un parent malade ou encore de jeunes enfants. À l'heure actuelle, la conciliation travail-famille est un dossier chaud et les employeurs n'auront pas le choix de s'y attarder tôt ou tard. »

Négocier son départ

Suzanne Fournier, elle, n'a pas eu à démissionner de son poste de pharmacienne au Centre hospitalier de l'Université McGill pour s'offrir une année sabbatique. Cette chanceuse a pu prendre un congé à traitement différé tel que le prévoit sa convention collective.

Le traitement différé consiste à prélever un certain pourcentage du salaire de l'employé pendant quelques années, avant ou après son année sabbatique, afin de lui remettre ce montant sous forme de rémunération pendant son absence. Par exemple, pendant quatre ans, l'employeur peut retenir 20 % du salaire de l'employé et lui verser ces sommes au cours de son congé.

À 41 ans, ce n'était pas tant l'appel du large qui titillait la pharmacienne que le besoin de prendre un temps d'arrêt. « J'ai pris cette année pour me ressourcer, avoir du temps pour moi, penser, agir et me divertir. » Une portion de son congé a été consacrée au perfectionnement dans son domaine ainsi qu'en informatique. Mais elle en a aussi profité pour s'entraîner, parfois six jours par semaine. « J'ai essayé tous les centres sportifs et les cours possibles. Je me suis acheté un vélo et je me suis inscrite dans un club cycliste. » Suzanne a aussi repris contact avec ses amis, s'est occupée de sa famille, a rafraîchi son appartement et a profité de la vie de mille et une façons.

« Même si j'ai donné ma vie à mon travail, je me suis permis de revoir mes priorités à mi-carrière. » Elle était pourtant de type carriériste, confesse-t-elle, mais ne veut plus consacrer tout son temps au boulot. Et elle refuse aujourd'hui d'effectuer des heures supplémentaires non payées.

Pour négocier un congé sabbatique sans solde avec l'employeur, mieux vaut se lever de bonne heure. Parlez-en à Yannick (qui préfère garder l'anonymat parce qu'il achève son processus de négociation) : fin vingtaine, il travaille dans le milieu financier et a demandé un congé pour retourner aux études et s'octroyer une période de réflexion. Résultat? Trois mois de négociations à bâtons rompus même s'il entretient de bonnes relations avec son supérieur immédiat.

« L'octroi d'une année sabbatique est souvent discrétionnaire, déplore-t-il. C'est perçu comme une faveur. Dans mon cas, l'entreprise a craint de créer un précédent. » Yannick a commencé par essuyer un refus catégorique avant de revenir à la charge. Il a bonifié son offre, précisé les objectifs visés, démontré le volet enrichissant de la chose - autant pour lui que pour l'employeur - et produit un échéancier détaillé. Ses patrons ont fini par accepter, mais les conditions de l'entente n'avaient pas toutes été fixées au moment de l'entrevue.

Épargne et simplicité

Mais comment se la payer, cette sabbatique? Il y a les veinards - surtout dans les secteurs public et parapublic - qui bénéficient d'un congé à traitement différé, comme la pharmacienne Suzanne Fournier. Cette formule varie selon l'entreprise et la convention collective.

Les autres doivent faire preuve d'ingéniosité. « Plusieurs diront que c'est une affaire de riches, explique Yannick. Pas du tout! Une voiture de l'année que tu paies pendant trois ans avec les intérêts équivaut à une année sabbatique. Depuis cinq ans, je n'ai pas d'auto. Je vivais jusqu'à tout récemment en appartement avec une colocataire et je suis raisonnable - mais pas trop! - dans mes dépenses. »

Pour sa part, Josiane Beaupré a opté pour la combinaison voyage-travail. Les gens qui partent à l'étranger peuvent aussi choisir une destination qui ne coûte pas la peau des fesses, voyager à petit budget, faire un trip sac à dos. Plus chanceux, Jean-François a puisé dans un fonds de pension qu'il avait amassé lorsqu'il avait travaillé quatre ans en Allemagne.

D'après Guyleine Bureau, directrice adjointe au Service de fiscalité chez Demers Beaulne SENC, une boîte de comptables agréés, il n'existe pas de solutions miracles pour s'offrir un congé sabbatique. « Il faut d'abord calculer les montants nécessaires et comparer le tout avec son bas de laine. S'il y a un écart, trois possibilités s'offrent à nous : augmenter nos économies, réduire notre train de vie ou raccourcir la période de congé prévue. »

Le retrait de REÉR peut être un bon moyen d'augmenter ses revenus, selon elle. Les plus malins contribuent à des REÉR au cours des années civiles précédant l'année sabbatique et profitent conséquemment d'une économie d'impôt. Il leur suffit ensuite de retirer ces REÉR pendant la période de congé, alors qu'ils n'ont pas de revenus et que le taux d'imposition est moins élevé. Par ailleurs, le Régime d'encouragement à l'éducation permanente (REÉP), un programme fédéral, permet à quiconque souhaite étudier à temps plein de retirer jusqu'à 10 000 $ par année dans ses REÉR sans être imposé. Les montants retirés doivent être remboursés dans les 10 années suivantes. Pour les détails, consultez un comptable!

Chose certaine, pour plusieurs, le jeu en vaut la chandelle. À l'approche de la trentaine, fier d'avoir obtenu la bénédiction de ses patrons, Yannick se demande si le parcours professionnel doit être monolithique. « Y a-t-il une seule track à suivre jusqu'à la retraite ou peut-on imaginer la vie autrement? Une foule de personnes n'ont jamais réalisé leurs projets et ont une crise de frustration à 40-45 ans. C'est vrai que je ne serai pas riche après cette année sabbatique, mais au moins je l'aurai fait! »


Comment convaincre son patron

Sondez le terrain auprès de votre supérieur immédiat.

S'il démontre une certaine ouverture, présentez un projet clair par écrit dans le but de démontrer le sérieux de votre démarche.

Expliquez à l'employeur les avantages qu'il va retirer de votre congé. Il doit aussi comprendre vos motivations et se sentir considéré et respecté dans le projet.

Mettez-vous dans sa peau afin de prévoir ses réticences et de vous y préparer en cherchant des solutions.

Une fois le congé accepté, préparez votre départ et votre absence afin de ne pas mettre l'employeur dans le pétrin.

Allouez une période raisonnable pour lui permettre de trouver un remplaçant et participez à la formation de ce dernier.

Notez sur papier les choses que vous seul connaissez (par exemple : résumé des dossiers en cours, contenu de fichiers informatiques, coordonnées de ressources à contacter).

Rendez-vous disponible pendant un certain temps en cas d'urgence ou pour faciliter la transition vers le remplaçant.


Pour partir l'âme en paix

Précisez vos motivations, vos objectifs, les moyens pour les réaliser, l'échéancier, les personnes-ressources, etc.

Renoncez à votre mode de vie actuel. Déterminez ce que seront vos gains et vos pertes.

Préparez-vous plusieurs mois, voire un an, à l'avance. Certains projets requièrent davantage de planification. Pour un retour aux études, magasinez les écoles et les programmes de formation, informez-vous des préalables, des périodes d'admission, des bourses. Pour les voyages outre-mer, pensez notamment aux passeports, visas, permis de travail, vaccins, logis, sous-location de votre demeure.

Trouvez une personne de confiance, un procureur désigné qui effectuera le relais avec vos institutions financières en cas de pépin.

Négociez les conditions de votre retour avec votre employeur, s'il y a lieu. Privilégiez une entente écrite. Un changement de direction, des difficultés financières ou des restructurations peuvent compromettre votre réintégration au travail.

Prévoyez votre retour. Pour atténuer le choc, reprenez contact avec votre employeur un ou deux mois avant, ou relancez votre réseau et commencez à chercher un emploi. Remettez-vous à jour dans votre domaine.

(Sources : Mélanie Paquet, conseillère d'orientation chez Brisson Legris et Associés, et Martine Lacharité, conseillère d'orientation chez FCML Consultants.)

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