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  [Les techniques d’embauche : Les recruteurs vous mettent à l’épreuve]
Sous observation
par Alexandre Robillard
Coordination : Martine Roux

Les recruteurs ne se contentent plus de parcourir les CV et d’enfiler les entrevues d’embauche. Pour les séduire, vous devez aujourd’hui réussir un test psychométrique, participer à une sortie à vélo, simuler une réunion… ou danser la claquette. Votre personnalité autant que vos compétences seront scrutées à la loupe. Voici à quoi vous attendre.


Anne est dessinatrice de mode depuis 10 ans. Au printemps dernier, son contrat de travail tire à sa fin et le bouche à oreille ne suffit pas pour trouver un autre boulot. Elle se lance activement dans la recherche d’emploi. Ô surprise, deux employeurs potentiels lui demandent de se soumettre à une épreuve inattendue : on veut qu’elle crée et dessine une collection de vêtements!

«Normalement, dans mon domaine, le portfolio sert justement à montrer ce dont on est capable. Je ne comprenais pas qu’on puisse exiger un tel travail pour la sélection d’un candidat», explique la jeune femme.


Anne évalue qu’elle a dû travailler au moins 45 heures pour chacun de ces deux employeurs afin de soumettre sa candidature. «Quand j’ai demandé un délai d’une semaine pour exécuter mon travail, on m’a répondu que c’était trop long. Un des deux employeurs m’a même fait recommencer, prétextant que j’avais mal compris sa demande et que ce que je lui avais soumis ne correspondait pas à ce qu’il s’attendait à recevoir», s’indigne la dessinatrice, qui constate que cette pratique va en augmentant dans son secteur d’emploi.

Time is money : les employeurs veulent être en mesure d’évaluer rapidement et avec le plus de justesse possible si un candidat saura livrer la marchandise. «Depuis quelques mois, les employeurs embauchent moins. Ils sont par contre beaucoup plus sélectifs et leurs choix sont plus stratégiques», souligne Alain Ishak, directeur de l’antenne québécoise du Groupe Hay, un cabinet d’experts-conseils en ressources humaines. «Les candidats doivent s’attendre à être scrutés sous tous leurs angles», précise-t-il.

Pour ce faire, les entreprises font plus souvent appel aux spécialistes du recrutement, observe Stéphane Brutus, professeur au Département de gestion de l’Université Concordia, dont le mémoire de maîtrise porte sur la sélection de personnel. Et elles ne le font plus seulement lorsque vient le temps de pourvoir à des postes de cadres supérieurs. «Dernièrement, une compagnie a fait appel à mes services pour évaluer un candidat qu’elle voulait embaucher comme contrôleur financier», raconte Alain Ishak.

«Les coûts d’une mise à pied sont considérables pour la productivité. Plus on investit dans la sélection, moins on investit dans la rétention», explique Julie Carignan, présidente-directrice générale de SPB Dimensions. Son cabinet évalue chaque année 1 000 candidatures pour des postes cadres et 15 000 pour d’autres postes. Selon elle, le meilleur moment pour congédier quelqu’un, c’est avant de l’embaucher.

Yvan-Marcel Boily, président de ProfileSoft, une petite entreprise de Sainte-Thérèse ayant développé des outils de sélection et de développement professionnel, a d'ailleurs analysé les coûts de 1 500 embauches dans 450 entreprises québécoises de toutes tailles et de tous secteurs. L’embauche d’un individu coûte en moyenne 10 000 $ à l’entreprise, dit-il, en considérant tous les frais impliqués, de la publicité à l’intégration du nouvel employé. D’où l’importance de miser sur le bon cheval.

Faire ses preuves
En plus des habituelles entrevues, les spécialistes disposent de nombreux outils pour évaluer les futurs employés de leur client. La tendance générale est à reproduire le plus fidèlement possible les tâches qui seront dévolues au candidat embauché. «Le meilleur prédicateur de la performance, c’est la performance elle-même», dit d’ailleurs Julie Carignan.

Les candidats peuvent être placés dans une pièce équipée d’une glace sans tain derrière laquelle les recruteurs les regardent se débattre avec l’élaboration d’un budget imaginaire. D’autres postulants peuvent être invités à traiter des mémos ou à gérer des situations épineuses. «Dans le cas d’un aspirant au poste de directeur des opérations, on peut le mettre dans une situation où il doit gérer un problème d’inondation dans l’usine. Pour d’autres, ce sera un client qui refuse de payer», ajoute-t-elle.

Au-delà des épreuves pratiques, les postulants sont aussi susceptibles d’être soumis à des évaluations psychologiques. «Certains candidats sont très habiles en entrevue, précise Julie Carignan. Ils suivent des cours de préparation et savent quoi répondre. Peu de gens diront, par exemple, qu’ils aiment partir à 17 h en refilant les problèmes à leurs collègues! On doit aller plus en profondeur.»

Chez SPB Dimensions, certaines démarches d’embauche imposent donc au candidat une rencontre de deux heures avec un psychologue. «Nous cherchons des exemples concrets de comportement pour prédire la performance au travail.» Ces évaluations ne comportent aucune incursion dans la vie privée, assure la présidente. «On n’en a pas le droit.»

Au-delà des compétences
En 2000, les cinémas Famous Players s’étaient fait remarquer lors de leur campagne visant à embaucher placiers, caissiers et vendeurs de maïs soufflé. Calquant les méthodes d’embauche de Disney, ils avaient invité les candidats à se présenter déguisés en star de cinéma et à participer à des jeux de groupe. Une formule qu’ils utilisent encore aujourd’hui. «Même si les gens sont libres de se déguiser ou non, il s’agit pour nous d’une bonne façon de mesurer leur motivation», dit le directeur général du complexe Starcité de Famous Players à Montréal, Stéphane St-Jean.

Ces «casting calls», qui rassemblent une centaine de candidats, ont lieu environ six fois par année. Dans une ambiance festive, l’entreprise est présentée aux aspirants employés. Ils sont ensuite invités à se mettre à l’aise en dansant ou en parlant devant les autres. Comme les employés du cinéma sont parfois appelés à divertir les spectateurs entre deux films, Famous Players recherche des candidats «délurés» — une caractéristique que les recruteurs peuvent percevoir lors des jeux de groupe et autres animations. «Nous recrutons de meilleurs employés depuis que nous procédons ainsi», affirme le directeur général.

Autant, sinon plus, que leurs compétences professionnelles, c’est la personnalité des candidats que les entreprises souhaitent évaluer. Elles sont à la recherche d’employés qui partagent leur vision et leur culture, comme chez Sofitel, une nouvelle enseigne montréalaise du géant de l’hôtellerie Accor : «Nous cherchons des attitudes plutôt que des aptitudes», indique la directrice des ressources humaines, Geneviève Gravel. Des serveurs aux chasseurs en passant par les téléphonistes, les 150 employés de l’hôtel ont notamment dû décrire en entrevue ce que représentait à leurs yeux un service de luxe.

Ailleurs, des épreuves plus originales consistent à convier les finalistes d’une sélection à une journée de vélo de montagne ou à les inviter au restaurant pour les découvrir dans un contexte différent, affirme Alain Ishak.

Chez l’assureur Clarica, on va jusqu’à rencontrer les proches des aspirants conseillers en sécurité financière pour s’assurer de la détermination de ces derniers… et de celle de leur entourage! «Le nouveau conseiller investira beaucoup d’heures de travail les premiers mois suivant son embauche, explique Aldo Lanni, directeur régional pour l’ouest du Québec. Il est important pour nous que le conjoint comprenne bien son choix : il nous arrive de refuser des candidatures parce que ce n’est pas le cas. Des candidats bien préparés à ce qui les attend font de meilleurs conseillers.»

L’ensemble du processus de sélection, constitué d’entretiens, d’évaluations et d’essais «sur le terrain», s’échelonne sur une période de deux à six mois. À long terme, cette méthode «très sévère» permet à Clarica d’avoir le meilleur taux de rétention d’employés au Canada, soutient Aldo Lanni.

Beaucoup de recruteurs embauchent encore uniquement sur la foi des compétences et des expériences de travail, estime Yvan-Marcel Boily, président de ProfileSoft. Mais selon lui, ce réflexe tend à changer. «Aujourd’hui, 90 % des emplois en Amérique du Nord reposent sur des compétences personnelles. Avec les pénuries de main-d’œuvre dans plusieurs secteurs, les gens vont apprendre de plus en plus leur travail en le faisant. Le comportement, les valeurs, les automatismes et la personnalité des candidats deviennent beaucoup plus importants.»

Sa petite entreprise a d’ailleurs créé un outil informatique qui permet au recruteur d’avoir une idée de la personnalité d’un postulant dès que celui-ci remplit une demande d’emploi électronique. L’outil revêt la forme d’un questionnaire qui apparaît sitôt le formulaire de demande d’emploi envoyé à partir du site d’une entreprise ou d’un site de recherche d’emploi. Ce questionnaire fait ressortir les compétences personnelles du candidat et les jumelle à ses compétences professionnelles. «C’est un portrait-robot, une photo que nous prenons d’un candidat», résume Yvan-Marcel Boily.

Croyez-vous en Dieu?
Alors qu’ils étaient tombés en désuétude dans les années 1980, les tests psychométriques sont de plus en plus en vogue aujourd’hui. La tendance se confirme dans les cabinets de ressources humaines. Ces tests contiennent une série de questions cherchant à cerner la personnalité, les valeurs et les habiletés des candidats pour prédire leur performance dans un poste donné. Or, certains de ces tests ont été interdits dans quelques États américains.
Au Québec, la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ) a publié en 1998 un rapport où il était question de la controverse entourant les tests psychométriques. «Il existe une possibilité que ces tests soient discriminatoires», confirme le porte-parole de l’organisme, Robert Sylvestre. Par exemple, les résultats de ces tests peuvent notamment désavantager les femmes ou les membres d’une minorité ethnique, précise le rapport. En raison de leurs questions parfois incongrues, il souligne que les tests psychométriques peuvent aussi porter atteinte à la vie privée. Comme lorsqu’un candidat doit dire s’il aime fréquenter des gens plus jeunes, s’il aime ses parent ou s’il croit en Dieu…

Des plus bidons, qui se trouvent dans Internet, aux plus sophistiqués, qui coûtent plusieurs centaines de dollars l’exemplaire et doivent obligatoirement être interprétés par un psychologue, les tests psychométriques existent sous une multitude de formes. «Certains vont donner de meilleurs résultats qu’une entrevue. Parfois, c’est l’inverse, dit Stéphane Brutus. Les entreprises ont l’obligation légale de s’assurer qu’un test respecte les droits des candidats. Plus l’entreprise est importante, plus il y a de chances que le processus et les tests soient sérieux», ajoute le professeur.

Pour sa part, la Sûreté du Québec n’emploie plus du tout de tests psychométriques dans la sélection de son personnel. «Nous avons constaté que les tests psychométriques, en plus de prêter à la discrimination, ne nous permettaient pas une lecture exacte des candidats», révèle le lieutenant Pierre Binette, responsable au Service du recrutement policier du corps provincial.

Le problème résiderait en fait dans l’analyse des résultats de ces tests. «Au Québec, pas plus d’une quinzaine de personnes sont capables de les interpréter», prétend Alain Ishak, du Groupe Hay, qui croit par ailleurs que les tests psychométriques peuvent être utiles en complément d’autres outils.

Professeure à la faculté de droit de l’Université de Montréal, Marie-France Bich croit que les candidats ont raison de se méfier des tests psychométriques. «Ils portent atteinte à la vie privée. Les candidats ont le droit de ne pas s’y soumettre.» Il serait par contre très difficile de prouver qu’un candidat ait été éliminé à cause d’un tel refus, déplore-t-elle. «L’employeur pourra toujours affirmer que les compétences du candidat ne l’ont pas satisfait…»


Drogués et porteurs de maladie s’abstenir

Les recruteurs qui exigent que leurs futurs employés se soumettent à un dépistage de drogues sont plutôt rares au Québec, estiment les spécialistes de l’embauche. Certains secteurs font cependant exception : les candidats à un boulot de pilote, de policier ou de militaire, par exemple, seront appelés à se soumettre à ce type de tests. Un candidat peut toujours refuser de le faire, mais il y a évidemment de bonnes chances que sa candidature ne soit pas retenue…

La question du dépistage génétique est plus floue. Ces tests permettent notamment de voir si un individu est porteur d’anomalies génétiques pouvant le prédisposer à développer une maladie. Un candidat porteur du gène d’une maladie grave pourrait ainsi être victime de discrimination si le recruteur l’obligeait à passer un test.

Actuellement, les tests génétiques sont permis au Québec, bien que les employeurs n’y aient pas recours. Toutefois, certains États américains, la France et les Pays-Bas interdisent déjà le dépistage génétique à l’embauche. Aux États-Unis, la Commission américaine pour l’égalité devant l’emploi (une agence fédérale chargée de faire respecter les lois contre les discriminations) a déposé une plainte l’an dernier contre un transporteur ferroviaire qui avait recours à la discrimination génétique dans la sélection de son personnel. L’entreprise a stoppé sa pratique.

À l’automne 2001, le Conseil de la santé et du bien-être a publié un avis recommandant au gouvernement d’interdire l’imposition de tests génétiques par les employeurs et les assureurs. «Les tests génétiques ne sont pas assez fiables pour qu’on s’y réfère», dit la présidente de l’organisme, Hélène Morais. L’avis est cependant resté lettre morte.


Protection des droits des candidats
À découvert

Les recruteurs peuvent pratiquement faire à leur tête lorsque vient le temps de sélectionner un employé, puisqu’un vide juridique entoure le processus de recrutement. Même la Charte des droits et libertés est d’un maigre secours pour protéger les candidats victimes d’abus ou de discrimination.

En 1998, les candidats à un poste d’enquêteur à la Sûreté du Québec en 1998 se sont étonnés de devoir sortir leur portefeuille à chacune des étapes de la sélection : 57,50 $ pour le test de bilinguisme, une trentaine de dollars pour l’examen de la vue, 75 $ pour l’examen médical, 35 $ pour le test d’aptitudes physiques, 125 $ pour celui de conduite automobile… Le quotidien Le Devoir avait à l’époque rapporté les propos de certains candidats offusqués par cette pratique. L’affaire n’a pas eu de suite, aucune plainte n’ayant été déposée auprès de la Commission des droits de la personne.

Les employeurs peuvent-ils faire la pluie et le beau temps en matière de sélection de leurs nouveaux employés? Chose certaine, il manque des mailles au filet de protection des candidats, soutient Marie-France Bich, professeure à la faculté de droit de l’Université de Montréal.

Lorsqu’il est question de législation du travail, la Commission des normes du travail (CNT) est l’organisme qui vient spontanément à l’esprit. Mauvaise adresse, pourtant : «À la CNT, nous traitons les demandes des travailleurs déjà embauchés», explique le porte-parole Alain Major.

Actuellement, la Commission de protection des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ) est la seule à pouvoir donner suite aux doléances d’un postulant qui se croit victime d’abus ou de discrimination. Mais l’organisme ne se mobilise que pour des cas précis de discrimination ayant trait, par exemple, à la race, à la grossesse, à l’orientation sexuelle ou à l’âge. Des 121 plaintes reçues l’an dernier par l’organisme, la majorité relevaient de discrimination sur la base d’un handicap.

«Tant qu’elles sont en lien direct avec les compétences du poste à pourvoir, toutes les épreuves sont permises», dit le porte-parole de la CDPDJ, Robert Sylvestre.

Les candidats s’estimant lésés sont confrontés à des procédures longues et coûteuses, des combats souvent difficiles à mener de front avec une recherche d’emploi! «On a vu des causes relatives au droit du travail qui prennent 10 ans avant de se conclure. Il faudrait prévoir des recours plus simples. Actuellement, c’est vrai que les employeurs ont le gros bout du bâton, même si la majorité n’en abuse pas», ajoute Marie-France Bich. Selon elle, il serait beaucoup plus logique que la Loi sur les normes du travail traite de ces aspects, puisque les employeurs vont beaucoup plus spontanément s’y référer.

Mais au ministère du Travail, on compte sur les organismes communautaires pour soulever ce genre de débat! «On ne peut pas être partout sur le terrain. Les organisations syndicales et communautaires doivent tirer sur la sonnette d’alarme lorsqu’elles constatent que les pratiques changent», dit le porte-parole du ministère, Louis Tremblay.

Le groupe de défense des travailleurs non syndiqués Au bas de l’échelle a planché fort sur des propositions visant à améliorer la Loi sur les normes du travail, qui sera révisée prochainement. Mais aucun aspect de son rapport ne concerne la protection des postulants. «Nous avons beaucoup à faire sur les questions touchant les travailleurs déjà embauchés, explique Linda Nadeau, représentante de l’organisme communautaire. Il y a de nombreuses lacunes dans ce qui touche au monde du travail. On se retrouve parfois devant des situations injustes qui ne sont pourtant pas illégales... Il faut que les gens se plaignent pour que les choses changent.»


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