Peut-on et devrait-on être soi-même lorsqu’on est
au travail? Cette question en apparence anodine est lourde de sens pour
Nicole Côté, psychologue-consultante, conférencière
et présidente de Psycho-Logic, une firme de gestion des ressources
humaines.
Ne pas être soi-même, c’est se refuser à
s’exprimer, à s’opposer, à se proposer, à
s’exposer et à s’affirmer, explique la psychologue.
C’est se priver de liberté et d’aisance. C’est
aussi priver collègues et patrons de son apport essentiel, ajoute-t-elle.
De façon générale, qu’est-ce
qu’être soi-même dans notre milieu de travail?
En un mot, c’est prendre sa place. Et pas seulement au travail,
mais toujours, tout le temps, partout. Sauf exception, personne ne se
comporte tout à fait de la même manière à la
maison qu’au travail — par exemple, je ne peux pas m’habiller
de la même façon au bureau que chez moi. Mais notre rôle
au travail doit ressembler le plus possible à notre vraie personnalité.
Je ne peux pas être complètement Nicole Côté
dans mon rôle de psychologue, mais je dois être une psychologue
qui ressemble le plus possible à Nicole Côté.
Être soi-même, c’est aussi agir et penser selon ses
valeurs et ses principes. C’est être authentique avec soi
et avec les autres, et ne pas avoir peur de se montrer tel qu’on
est.
C’est également une manière de développer
son employabilité, ou plutôt sa rareté, de laisser
libre cours à ses meilleurs talents, ceux qui font qu’on
se démarque des autres, et de se positionner comme un être
unique. Quand on est rare, on est désiré sur le marché
du travail.
Est-il difficile d’être soi-même dans le marché
du travail d’aujourd’hui?
La question ne se pose pas vraiment. Le fait d’être capable
ou non d’être soi-même dépend moins de notre
environnement de travail et de l’époque à laquelle
on vit, que de l’éducation qu’on a reçue. C’est-à-dire
que plus l’éducation progresse dans une société,
plus elle favorise l’individualisation des personnes. Elle leur
apprend à penser et à s’exprimer par elles-mêmes
et à développer leurs propres qualités. Cela ne veut
pas dire qu’elles deviennent plus égoïstes, mais plutôt
qu’elles entrent en relation avec les autres sur une base volontaire.
L’éducation progresse dans ce sens, avec le souci de permettre
aux individus de développer leurs talents, de découvrir
ce qu’ils veulent. C’est pourquoi à l’école,
en plus d’enseigner des connaissances, on devrait apprendre aux
jeunes à se connaître, à découvrir leurs points
forts, leurs points faibles, leurs aptitudes, leurs talents, bref, ce
qu’ils ont d’original en eux, et à se faire confiance.
Quels sont les avantages de demeurer soi-même au travail?
On se donne la liberté de prendre sa place dans sa fonction. Aussi,
dire la vérité, être authentique, ça fait avancer
les choses. Si vous trouvez qu’il ne se passe pas grand-chose dans
vos réunions, dites-le! Des collègues vous seconderont.
Il n’y a pas d’avantage à vous déguiser, parce
que rien ne garantit que les collègues vont mieux apprécier
votre déguisement que votre vraie personnalité. De toute
façon, que vous portiez un masque ou non, il y a des gens, collègues
comme patrons, qui auront une perception complètement arrêtée
de la manière dont vous devriez vous comporter pour qu’ils
vous acceptent. Vous pouvez jouer le jeu et changer votre personnalité
pour correspondre à leurs attentes, mais dès ce moment,
vous commencez à perdre le contrôle de votre personne.
L’objectif d’être soi-même n’est pas de
convaincre les autres du bien-fondé de ses idées. C’est
d’échanger les idées. Or, si en réunion on
échange sur des idées fausses, on perd notre temps. On voit
ça souvent : tout le monde se tait pendant les réunions
mais s’active dans les corridors, après. Ce n’est pas
constructif du tout!
Y a–t-il des circonstances où il vaut mieux se faire discret
et jouer un rôle un peu plus réservé?
En effet, il faut parfois se retenir! Il y a des moments, pour une raison
ou une autre, où on ne veut pas être émotif. Être
soi-même, ce n’est pas mettre sa personnalité sur la
table à la moindre occasion; c’est parfois choisir de se
taire. Par exemple, si on ne veut pas être en relation avec un collègue,
ou vice versa, ça ne vaut peut-être pas la peine de dépenser
de l’énergie à se faire comprendre. Il y a aussi des
situations où on ne doit pas imposer ses préférences.
Ça s’appelle avoir de la diplomatie et du savoir-vivre! La
diplomatie, c’est une forme de raffinement, c’est la capacité
d’adapter sa personnalité aux situations.
Est-ce qu’en général les travailleurs parviennent
à être eux-mêmes?
Souvent, ils ne sont pas eux-mêmes parce qu’ils manquent
de confiance en eux. Ils s’accrochent alors à des idées
toutes faites, à des stéréotypes. Mais à mesure
qu’ils se sentent plus à l’aise, ils deviennent plus
spontanés et moins coincés. Ce processus est naturel. Lorsqu’on
arrive dans un nouvel environnement de travail, on adopte un comportement
qu’on appelle d’introduction, c’est-à-dire qu’on
écoute plus qu’on ne parle, afin de comprendre comment fonctionne
ce nouvel environnement. Ceci nous aide à combattre l’anxiété
liée aux changements.
Là où ça devient malsain au lieu d’être
normal, c’est quand les employés ne respirent plus dans leur
travail, quand chaque jour ils s’écrasent et se cachent derrière
un masque pour survivre. Il y a des milieux de travail où les systèmes
ou les types de gestion sont tellement rigides et autoritaires qu’il
n’y a plus d’espace pour être soi-même.
Est-ce que mettre un masque est une façon pour certaines personnes
d’augmenter leurs chances de promotion, en tentant de plaire aux
autres?
Oui, mais ces gens ne sont pas plus avancés! Leur entourage se
rendra compte tôt ou tard qu’ils ne sont pas authentiques.
Ce sont de malheureuses tentatives de manipulation, et très souvent,
la personne la plus manipulée dans ce jeu, c’est le manipulateur
lui-même. Parce que ça prend de l’énergie pour
se construire une fausse personnalité et la maintenir!
Il y a des gens qui font semblant d’aimer des mandats qu’on
leur accorde parce qu’ils croient que ça leur sera rentable
plus tard. Mais ça ne l’est pas. Être malheureux aujourd’hui
dans l’espoir d’être heureux plus tard, c’est
une très mauvaise idée. Ce qui est rentable à long
terme, c’est de chercher à s’améliorer et à
dépasser ses limites.
Comment réagir devant des collègues qui semblent jouer
un rôle?
Vous n’avez aucune prise sur l’honnêteté des
autres. Vous ne gérez que la vôtre. Alors, si ça vous
agace, soyez authentique : quand ils vous parlent et que vous ne les croyez
pas, dites-leur! Trop souvent, on les laisse parler, puis on les dénonce
dans leur dos. Or, ce faisant, nous ne sommes pas authentiques nous non
plus!
Vous dites souvent que les role models qu’on idéalise
dans les médias, comme la superwoman et le self-made man, nuisent
aux individus. Quel est l’impact de ces modèles sur la manière
dont les gens se présentent au travail?
Nous vivons dans un monde d’images et de modèles. Les gens
se comparent trop à ces barêmes et sont incapables de se
décrire tels qu’ils sont. C’est la même chose
avec les fameux profils de compétences utilisés par les
employeurs, qui ne décrivent nullement qui on est, mais ce que
nous devons être pour occuper tel ou tel emploi. Ce sont souvent
des codes de comportement stricts et conventionnels auxquels les gens
doivent absolument se conformer pour obtenir le poste.
Nous avons besoin d’un vocabulaire qui nous décrive, nous.
Ce qui manque aux méthodes d’évaluation des travailleurs,
c’est une description de ce que chaque individu a d’unique.
En ajoutant un tel élément qualitatif, il serait possible
d’évaluer sa valeur ajoutée sur le marché du
travail, et de développer les habiletés nécessaires
pour devenir plus compétitif sur le marché du travail, sans
trahir sa vraie personnalité.