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  [Salon - Nicole Côté, psychologue,
sur l’importance d’être soi-même
au boulot]

Bas les masques!
par Éric Grenier

Peut-on et devrait-on être soi-même lorsqu’on est au travail? Cette question en apparence anodine est lourde de sens pour Nicole Côté, psychologue-consultante, conférencière et présidente de Psycho-Logic, une firme de gestion des ressources humaines.

Ne pas être soi-même, c’est se refuser à s’exprimer, à s’opposer, à se proposer, à s’exposer et à s’affirmer, explique la psychologue. C’est se priver de liberté et d’aisance. C’est aussi priver collègues et patrons de son apport essentiel, ajoute-t-elle.


De façon générale, qu’est-ce qu’être soi-même dans notre milieu de travail?

En un mot, c’est prendre sa place. Et pas seulement au travail, mais toujours, tout le temps, partout. Sauf exception, personne ne se comporte tout à fait de la même manière à la maison qu’au travail — par exemple, je ne peux pas m’habiller de la même façon au bureau que chez moi. Mais notre rôle au travail doit ressembler le plus possible à notre vraie personnalité. Je ne peux pas être complètement Nicole Côté dans mon rôle de psychologue, mais je dois être une psychologue qui ressemble le plus possible à Nicole Côté.

Être soi-même, c’est aussi agir et penser selon ses valeurs et ses principes. C’est être authentique avec soi et avec les autres, et ne pas avoir peur de se montrer tel qu’on est.

C’est également une manière de développer son employabilité, ou plutôt sa rareté, de laisser libre cours à ses meilleurs talents, ceux qui font qu’on se démarque des autres, et de se positionner comme un être unique. Quand on est rare, on est désiré sur le marché du travail.


Est-il difficile d’être soi-même dans le marché du travail d’aujourd’hui?

La question ne se pose pas vraiment. Le fait d’être capable ou non d’être soi-même dépend moins de notre environnement de travail et de l’époque à laquelle on vit, que de l’éducation qu’on a reçue. C’est-à-dire que plus l’éducation progresse dans une société, plus elle favorise l’individualisation des personnes. Elle leur apprend à penser et à s’exprimer par elles-mêmes et à développer leurs propres qualités. Cela ne veut pas dire qu’elles deviennent plus égoïstes, mais plutôt qu’elles entrent en relation avec les autres sur une base volontaire. L’éducation progresse dans ce sens, avec le souci de permettre aux individus de développer leurs talents, de découvrir ce qu’ils veulent. C’est pourquoi à l’école, en plus d’enseigner des connaissances, on devrait apprendre aux jeunes à se connaître, à découvrir leurs points forts, leurs points faibles, leurs aptitudes, leurs talents, bref, ce qu’ils ont d’original en eux, et à se faire confiance.


Quels sont les avantages de demeurer soi-même au travail?

On se donne la liberté de prendre sa place dans sa fonction. Aussi, dire la vérité, être authentique, ça fait avancer les choses. Si vous trouvez qu’il ne se passe pas grand-chose dans vos réunions, dites-le! Des collègues vous seconderont.

Il n’y a pas d’avantage à vous déguiser, parce que rien ne garantit que les collègues vont mieux apprécier votre déguisement que votre vraie personnalité. De toute façon, que vous portiez un masque ou non, il y a des gens, collègues comme patrons, qui auront une perception complètement arrêtée de la manière dont vous devriez vous comporter pour qu’ils vous acceptent. Vous pouvez jouer le jeu et changer votre personnalité pour correspondre à leurs attentes, mais dès ce moment, vous commencez à perdre le contrôle de votre personne.

L’objectif d’être soi-même n’est pas de convaincre les autres du bien-fondé de ses idées. C’est d’échanger les idées. Or, si en réunion on échange sur des idées fausses, on perd notre temps. On voit ça souvent : tout le monde se tait pendant les réunions mais s’active dans les corridors, après. Ce n’est pas constructif du tout!


Y a–t-il des circonstances où il vaut mieux se faire discret et jouer un rôle un peu plus réservé?

En effet, il faut parfois se retenir! Il y a des moments, pour une raison ou une autre, où on ne veut pas être émotif. Être soi-même, ce n’est pas mettre sa personnalité sur la table à la moindre occasion; c’est parfois choisir de se taire. Par exemple, si on ne veut pas être en relation avec un collègue, ou vice versa, ça ne vaut peut-être pas la peine de dépenser de l’énergie à se faire comprendre. Il y a aussi des situations où on ne doit pas imposer ses préférences. Ça s’appelle avoir de la diplomatie et du savoir-vivre! La diplomatie, c’est une forme de raffinement, c’est la capacité d’adapter sa personnalité aux situations.


Est-ce qu’en général les travailleurs parviennent à être eux-mêmes?

Souvent, ils ne sont pas eux-mêmes parce qu’ils manquent de confiance en eux. Ils s’accrochent alors à des idées toutes faites, à des stéréotypes. Mais à mesure qu’ils se sentent plus à l’aise, ils deviennent plus spontanés et moins coincés. Ce processus est naturel. Lorsqu’on arrive dans un nouvel environnement de travail, on adopte un comportement qu’on appelle d’introduction, c’est-à-dire qu’on écoute plus qu’on ne parle, afin de comprendre comment fonctionne ce nouvel environnement. Ceci nous aide à combattre l’anxiété liée aux changements.

Là où ça devient malsain au lieu d’être normal, c’est quand les employés ne respirent plus dans leur travail, quand chaque jour ils s’écrasent et se cachent derrière un masque pour survivre. Il y a des milieux de travail où les systèmes ou les types de gestion sont tellement rigides et autoritaires qu’il n’y a plus d’espace pour être soi-même.


Est-ce que mettre un masque est une façon pour certaines personnes d’augmenter leurs chances de promotion, en tentant de plaire aux autres?

Oui, mais ces gens ne sont pas plus avancés! Leur entourage se rendra compte tôt ou tard qu’ils ne sont pas authentiques. Ce sont de malheureuses tentatives de manipulation, et très souvent, la personne la plus manipulée dans ce jeu, c’est le manipulateur lui-même. Parce que ça prend de l’énergie pour se construire une fausse personnalité et la maintenir!

Il y a des gens qui font semblant d’aimer des mandats qu’on leur accorde parce qu’ils croient que ça leur sera rentable plus tard. Mais ça ne l’est pas. Être malheureux aujourd’hui dans l’espoir d’être heureux plus tard, c’est une très mauvaise idée. Ce qui est rentable à long terme, c’est de chercher à s’améliorer et à dépasser ses limites.


Comment réagir devant des collègues qui semblent jouer un rôle?

Vous n’avez aucune prise sur l’honnêteté des autres. Vous ne gérez que la vôtre. Alors, si ça vous agace, soyez authentique : quand ils vous parlent et que vous ne les croyez pas, dites-leur! Trop souvent, on les laisse parler, puis on les dénonce dans leur dos. Or, ce faisant, nous ne sommes pas authentiques nous non plus!


Vous dites souvent que les role models qu’on idéalise dans les médias, comme la superwoman et le self-made man, nuisent aux individus. Quel est l’impact de ces modèles sur la manière dont les gens se présentent au travail?

Nous vivons dans un monde d’images et de modèles. Les gens se comparent trop à ces barêmes et sont incapables de se décrire tels qu’ils sont. C’est la même chose avec les fameux profils de compétences utilisés par les employeurs, qui ne décrivent nullement qui on est, mais ce que nous devons être pour occuper tel ou tel emploi. Ce sont souvent des codes de comportement stricts et conventionnels auxquels les gens doivent absolument se conformer pour obtenir le poste.

Nous avons besoin d’un vocabulaire qui nous décrive, nous. Ce qui manque aux méthodes d’évaluation des travailleurs, c’est une description de ce que chaque individu a d’unique. En ajoutant un tel élément qualitatif, il serait possible d’évaluer sa valeur ajoutée sur le marché du travail, et de développer les habiletés nécessaires pour devenir plus compétitif sur le marché du travail, sans trahir sa vraie personnalité.


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