Les syndiqués de la FTQ peuvent compter sur un réseau
unique de collègues spécialement formés pour leur
venir en aide : les délégués sociaux. Ces derniers
ont fort à faire et constatent que le harcèlement moral
fait de plus en plus de ravages sur les lieux de travail.
La journée du lundi 18 mars dernier a débuté sur
une note funeste pour Manon Charlebois, fonctionnaire municipale à
la Ville de Montréal : une agente de personnel lui a annoncé
qu’une employée de la Ville s’est suicidée le
vendredi précédent.
«Il y a deux ans, elle vivait dépression sur dépression.
Elle avait lancé plusieurs signaux d’alarme à son
employeur en disant que son travail était pénible, elle
demandait à changer d’emploi», raconte Manon Charlebois,
qui l’a rencontrée à plusieurs reprises en 1999 et
2000 pour l’aider à s’en sortir. Depuis, elle avait
perdu sa trace.
Ce même lundi, à peine remise de cette
mauvaise nouvelle, elle a reçu l’appel d’une autre
collègue, victime de violence conjugale depuis une douzaine d’années,
qui ressentait le besoin d’en parler. «Ensuite, on m’a
envoyé une autre syndiquée qui se disait victime de harcèlement
sexuel. Après, j’ai parlé à une employée
en dépression, que la compagnie d’assurances refuse d’indemniser.
C’était à peu près ça, ma journée…»
Dure, dure journée, mais Manon Charlebois a l’habitude…
Elle est en effet l’une des quelque 2 300 délégués
sociaux des syndicats affiliés à la Fédération
des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ). Ces travailleurs
de tous les milieux ont suivi un cours de base et des activités
de formation sur les techniques d’écoute et les ressources
d’aide. Ils constituent un réseau d’entraide sociale
en milieu de travail qui n’a d’équivalent nulle part
ailleurs au Québec.
Des «travailleurs sociaux»
Une employée menacée quotidiennement de viol par un courrier
électronique anonyme, jusqu’à ce qu’elle en
développe une maladie mentale. Un patron qui retire les portes
des toilettes, croyant que les employés y perdent leur temps. L’équipe
de jour d’une mine, en conflit avec l’équipe de soir,
qui néglige délibérément de signaler les parois
du souterrain susceptibles de s’effondrer sur les travailleurs du
soir. Des cas authentiques auxquels ont à faire face chaque jour
les délégués sociaux de la FTQ.
Cette initiative de la centrale syndicale a été lancée
en 1984 avec la collaboration de Centraide du Grand Montréal. «Le
délégué social est un aidant naturel dans son milieu
de travail», explique Jean-Luc Pagé, du Syndicat canadien
de la fonction publique, section locale 301 (le Syndicat des cols bleus
regroupés de la Ville de Montréal), qui a été
libéré de ses tâches par son employeur pour occuper
à temps plein son rôle de délégué social.
«Il a un rôle d’accompagnement, d’écoute,
de médiateur et, à la limite, de ressourcement. Ça
se fait d’égal à égal, entre employés.
On n’est pas des thérapeutes, des curés ou les Alcooliques
anonymes. On est en première ligne, on prend les gens en charge
et on les dirige vers les ressources professionnelles — psychologues,
médecins, etc.»
Pourquoi choisir de devenir délégué social? «Dans
le passé, j’ai eu besoin d’aide, des gens m’ont
tendu la main. J’essaie de rendre ce qu’on m’a donné»,
dit simplement Guy Tremblay, gérant fruits et légumes d’un
supermarché Provigo de l’avenue du Mont-Royal, à Montréal.
Délégué social depuis 15 ans de la section locale
500 des Travailleurs et travailleuses unis de l’alimentation et
du commerce, Guy Tremblay a un énorme mandat : la section locale
500, «ce sont 25 000 employés dans les Provigo, Maxi,
Métro, IGA et Loblaws de Mont-Laurier jusqu’à Sherbrooke
et de Valleyfield jusqu’à Plessisville, décrit-il.
Et, en plus, je travaille à mon magasin à temps plein.»
Arrivé très tôt au travail, Guy Tremblay quitte le
Provigo à 11 h et consacre son après-midi à sa tâche
de délégué social : il écoute et rassure au
téléphone des syndiqués en difficulté, effectue
des rencontres dans les entreprises. Guy Tremblay trouve aussi le temps
de siéger au conseil d’administration d’une maison
de jeunes, à Sainte-Hélène-de-Bagot. «J’apprends
à gérer mon temps. Et si je fais un burnout, je connais
beaucoup de délégués sociaux qui pourront m’aider!»
Une vague de harcèlement
Dans les années 1980, les délégués sociaux
s’attaquaient essentiellement à des problèmes personnels
: toxicomanie, éclatement de la famille, endettement, jeu compulsif,
dépression, tendances suicidaires...
Mais, depuis les années 1990, ils doivent faire face aux conflits
interpersonnels liés à l’organisation (ou à
la désorganisation!) du travail. Des conflits qui prennent souvent
la forme du harcèlement moral entre collègues, ou entre
patrons et employés. Et la violence «traditionnelle»
(passages à tabac, agressions sexuelles, racisme, sabotage, etc.)
demeure toujours dans le portrait.
Le harcèlement moral commence à devenir une véritable
plaie dans les milieux de travail au Québec, constatent les délégués
sociaux de la FTQ. La cause, selon tous les délégués
consultés : les pressions provoquées par les restructurations
à la chaîne et le manque d’effectif. En 2001, une année
particulièrement difficile où les restructurations se sont
multipliées dans les entreprises, le harcèlement et la violence
en milieu de travail étaient d’ailleurs le thème de
la majorité des rencontres régionales annuelles des délégués
sociaux de la FTQ.
«Le problème le plus récurrent, c’est la concurrence
entre travailleurs pour un poste convoité ou pour des heures supplémentaires»,
soutient Francine Burnonville, coordonnatrice du réseau des délégués
sociaux du Conseil régional Montréal métropolitain
de la FTQ.
Une violence insidieuse
François Courcy, psychologue industriel, confirme que la violence
en milieu de travail change de visage.
Après avoir réalisé une étude sur la violence
au travail auprès de 600 travailleurs, il a constaté qu’elle
est aujourd’hui indirecte : par exemple, ne pas démentir
une rumeur non fondée plutôt que d’insulter quelqu’un
en face. Cette violence est aussi passive : ne pas avertir un travailleur
d’un risque d’accident plutôt que de provoquer soi-même
l’accident ou encore détruire psychologiquement un employé
par simple ostracisme, en l’ignorant ou en l’isolant de ses
collègues.
L’entourage de la victime fermera les yeux, par peur ou par lâcheté.
«De la mesquinerie, quoi!» ajoute Francine Burnonville.
Entre 1990 et 1999, le nombre de réclamations à la Commission
de la santé et de la sécurité du travail (CSST) pour
«lésion psychique» a doublé. François
Courcy, comme d’autres spécialistes du milieu, va jusqu’à
affirmer que cinq ou six Québécois se suicident chaque semaine
pour une raison liée à la violence en milieu de travail
— une statistique aussi inquiétante qu’impossible à
vérifier.
Lors de ses enquêtes de terrain, le psychologue a noté que
la majorité des employeurs ne se préoccupent pas du harcèlement
moral qui sévit dans leur entreprise. Le phénomène
a pourtant d’importantes répercussions : hausse de l’absentéisme,
chute de la productivité, perte de clients, accroissement du nombre
de griefs, coûts du remplacement des employés démissionnaires
ou en congé de maladie. Finalement, une rentabilité à
la baisse.
Mais les frontières du harcèlement moral sont difficiles
à cerner. Et c’est en bonne partie aux délégués
sociaux que revient la tâche de les tracer. «J’ai peur
qu’on tombe dans la banalisation du phénomène, redoute
Manon Charlebois. Des membres me disent : “Je veux faire une plainte
pour harcèlement parce que mon boss n’arrête pas de
me surveiller.” Mais un boss qui nous demande de travailler, c’est
un boss qui fait sa job!»
Harcèlement 101
Quelques façons parmi les plus courantes de harceler un salarié
:
- Parler dans son dos
- Rire dans son dos
- Le regarder de travers
- Le rabaisser
- Le bouder
- Ne pas tenir compte de ses idées
- Lui faire des reproches non fondés devant les autres salariés
- Cesser de lui adresser la parole
- Provoquer la zizanie
- L’espionner, moucharder
- Lui adresser des remarques sarcastiques
- Lui faire des reproches sans motif valable
- L’insulter
- Refuser de préciser ce qu’on a contre lui
- Refuser de répondre à ses demandes
- Le déshabiller du regard
- Éviter tout contact avec lui
- Exercer une surveillance excessive
- Lui accorder un délai trop court pour effectuer une tâche
- Ne pas démentir une rumeur non fondée