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  [Le transport de marchandises]
La route est-elle reine?
par Catherine-Lune Grayson-C.

Rapide et flexible, le transport par camion a conquis au fil des ans la majorité des expéditeurs de marchandises. Mais train, bateau et avion aimeraient bien récolter une meilleure part du gâteau…

Ils sont 50 000 camions à sillonner les routes du Québec, et leur importance croît sans cesse. Le train, deuxième mode de transport le plus utilisé au pays, tire son épingle du jeu en assurant 16 % des échanges avec nos voisins du Sud, alors que le transport maritime, qui ne récolte que 2 % des expéditions vers les États-Unis, arrive bon dernier, derrière le pipeline et l’avion.

Souplesse, rapidité et fiabilité à coûts compétitifs : voilà ce qui a permis au camionnage de gagner du terrain durant les dernières décennies. «Auparavant, on considérait que le camionnage était avantageux pour des distances allant jusqu’à 500 kilomètres. On parle maintenant de 1 200 kilomètres», signale le coordonnateur du Comité interrégional pour le transport des marchandises, Guy Raynault. L’abandon de certaines lignes ferroviaires secondaires, de même que la réorganisation de la production et de la distribution à l’échelle du continent ont également contribué à cette situation.


Un succès qui pèse
Les données du ministère des Transports du Québec indiquent qu’entre 1990 et 1998, les expéditions par camion ont augmenté de 82 %. Au Québec, la quasi-totalité des marchandises destinées aux marchés local et urbain sont transportées par route. De plus, entre 60 et 70 % des échanges avec les États-Unis (en ce qui a trait à la valeur) se font par voie routière. Et le rôle du camionnage est appelé à croître encore au cours des prochaines années. C’est du moins ce que révélait en 2000 une étude sur le transport des marchandises réalisée par la firme KPMG pour le compte des ministères québécois et canadien des Transports ainsi que pour l’Association québécoise du transport et des routes (AQTR).

Ce succès n’est toutefois pas sans conséquences, notamment sur le plan environnemental. Ainsi, grand consommateur d’énergie, le camion est aussi source de pollution.

Au début de 1996, les ministres de l’environnement des pays membres de l’OCDE concluaient déjà à la nécessité de décourager la demande de camions et de voitures au profit de modes de transport moins polluants, dont le rail et la navigation, souligne Yann Alix, chercheur à Innovation maritime, un centre de recherche appliquée lié à l’Institut maritime du Québec.

Mais ces entrepôts sur roues, qui génèrent des revenus et des emplois importants, présentent aussi d’indéniables vertus, rappelle Guy Raynault. «Nos habitudes de consommation favorisent le camionnage : nous exigeons la rapidité et souhaitons payer le moins cher possible.» En fait, comme le souligne Laurent Lepage, professeur au Département de science politique et chercheur à l’Institut des sciences de l’environnement de l’UQAM, «les politiques de transport soulèvent simultanément des questions d’équité sociale, d’environnement et de développement économique. Il s’agit donc de construire un compromis entre ces trois pôles.»

Vers la complémentarité
Si les chercheurs explorent certaines avenues pour améliorer les performances du camionnage, comme l’utilisation de carburants moins polluants ou le développement de routes de contournement, les spécialistes interviewés prônent la complémentarité entre les différents modes de transport. Par exemple, rien n’empêche que le bois chargé sur un camion à sa sortie de la forêt poursuive son voyage sur un train, puis par bateau.

L’industrie ferroviaire l’a compris. Après des temps de disette au début des années 1990 – qui se sont soldés par des dizaines de milliers de mises à pied, l’abandon de plus du quart des rails aux chemins de fer d’intérêt local (CFIL) et la transformation de voies ferrées en pistes cyclables –, voici que le train est de nouveau sur les rails. L’étude de la firme KPMG prévoit même un taux de croissance plus important que celui du camionnage au cours des prochaines années, notamment grâce au transport intermodal. La directrice des relations avec les médias du Canadien National, Louise Filion, pense pour sa part que le train a récemment gagné en efficacité et en fiabilité. Son succès au sein de l’industrie du transport de marchandises est surtout attribuable à «la diminution du temps de parcours, à la mise en place de services à horaires fixes et à de meilleurs tarifs», dit-elle.

Il en va autrement du transport de marchandises par bateau. Car selon Yann Alix, là où le ferroviaire a réussi à rationaliser ses activités, les transporteurs maritimes pataugent encore. «Des voies ferrées secondaires ont été fermées. Mais avec les ports, les autorités se demandent encore quelle décision prendre pour accroître leur efficacité. C’est maintenant qu’il faudrait faire preuve de courage politique.»

André Meloche, directeur du transport aérien, maritime et ferroviaire au ministère des Transports du Québec, constate pour sa part le déclin du trafic maritime intercanadien, aussi appelé cabotage. Certains produits, dont le pétrole, se prêtent parfaitement au transport par bateau, mais voyagent malgré tout par camion, observe-t-il. Pourtant, le transport international sur le Saint-Laurent se porte plutôt bien à son avis. Dans son Rapport annuel sur les transports au Canada de 2001, Transports Canada soulignait aussi que le trafic maritime intérieur a chuté de 21 % entre 1988 et 2000, mais que les trafics transfrontalier et international ont respectivement augmenté de 26 % et de 13 % pendant la même période.

«La liaison entre le sud du Québec et la Côte-Nord devrait se faire par le fleuve, renchérit Yann Alix. Il n’y a pas deux fleuves comme le Saint-Laurent dans le monde et on n’est même pas capable de s’en servir! En Europe, même trois mètres d’eau sont mis à profit.»

Il insiste : pour relancer le transport maritime, il faut envisager des politiques «qui font mal». Les décideurs pourraient notamment redéfinir les activités des ports, propose-t-il, quitte à en condamner quelques-uns. «Une telle décision aurait des conséquences. Fermer le port de Chandler, par exemple, entraînerait un nombre considérable de pertes d’emploi dans la région…»

Le port de Montréal fait figure d’exception parmi les ports québécois. Sa proximité des États-Unis et ses dessertes ferroviaires et routières ne sont pas étrangères à son quasi-monopole sur le trafic international de conteneurs, qui exige un lien maritime et terrestre. Selon Guy Raynault, son réel atout est toutefois son efficacité. «Quelque 1 200 camions partent du port chaque semaine. Sa force ne réside pas tant dans sa situation géographique que dans la vitesse de liaison entre le bateau, le train et l’avion.»

L’avion? Un mal nécessaire au sein de l’industrie du transport des marchandises, estime André Meloche. Bien que fort polluant, il permet d’acheminer rapidement des denrées périssables aux régions éloignées, parfois inaccessibles autrement. «Le Québec est un vaste territoire. Le domaine du transport de marchandises doit arriver à trouver un équilibre entre les questions environnementales, l’économie et les besoins des gens.»

Pour Guy Raynault, la solution aux problèmes de transport réside dans la complémentarité. Dans la région de Montréal, le Comité interrégional pour le transport des marchandises met actuellement sur pied un observatoire qui se penchera sur la question. «On doit arrêter de travailler en s’isolant, dit-il. Il faut des échanges entre les différents modes de transport, dont le secteur aérien. En collaborant, il est possible que nous arrivions à réduire les coûts et les impacts négatifs. De toute façon, le marché mondial nous interdit de cesser d’être compétitifs…»


Le transport de personnes :
Retour à la terre

L’interruption des vols dans les jours qui ont suivi le 11 septembre 2001 a fait le bonheur de Via Rail, principal transporteur ferroviaire de passagers au pays. «Nous sommes ensuite revenus à des niveaux plus habituels et nous ne saurons qu’à long terme si les voyageurs ont changé de mode de transport, indique l’agent public Benoît Simoneau. En Amérique du Nord, les gens d’affaires tendent toutefois à se tourner de plus en plus vers le train.»

Les entreprises d’autocars nolisés ont pour leur part été placées dans une situation moins enviable. Ces dernières années, la croissance de l’industrie touristique jouait en leur faveur : en 2001, une étude de la Chaire de tourisme de l’UQAM soulignait que la demande d’autocars nolisés avait doublé dans la dernière décennie pour atteindre plus d’un million de passagers par année. Mais depuis les événements de l’automne 2001, les touristes étrangers, qui composaient 45 % de leur clientèle, sont moins nombreux à débarquer aux aéroports canadiens.

«La clientèle internationale a cessé de voyager, indique la responsable des communications de l’Association des propriétaires d’autobus du Québec, Claire Drolet. Normalement, septembre et octobre sont des mois achalandés, mais ça n’a certainement pas été le cas en 2001. Et par rapport à la même période l’an dernier, on observait au début de cet été des pertes de revenus de 30 à 50 %.»

C’est évidemment l’industrie du transport aérien qui a été la plus affectée au cours de la dernière année. Disparition de Canada 3000, mises à pied massives chez Air Canada et Air Transat, lancement des transporteurs à rabais Tango et JetsGo, montée fulgurante de leur prédécesseur WestJet : autant de turbulences qui ont ébranlé cette industrie.

Au Canada, le trafic aérien croissait chaque année depuis 1994. Mais les événements du 11 septembre ont stoppé cette tendance : le trafic de passagers a chuté de 16 % entre août et décembre 2001, notait Transports Canada dans le dernier Rapport annuel sur les transports au Canada, alors qu’il était en hausse de 4 % pour les huit premiers mois de l’année 2001 par rapport à 2000.

Optimiste malgré tout, le ministre fédéral des Transports, David Collenette, observait lors d’une conférence sur le transport aérien en juin dernier que l’industrie entrait «dans une période de stabilité et de concurrence accrue». Les petits transporteurs se multiplient et sont en voie de combler le vide laissé par la faillite de Canada 3000, affirmait-il.

(par Catherine-Lune Grayson-C.)


Spécialistes de la logistique et chauffeurs de véhicules lourds recherchés

Qu’elles se spécialisent dans le transport par camion, par autocar, par train, par bateau ou par avion, les entreprises se soucient de plus en plus de logistique. «Les compagnies tiennent compte des coûts liés à la gestion du transport de marchandises, ce qui n’était peut-être pas le cas il y a 20 ans», explique Claude Pagé, aide pédagogique et responsable de l’information scolaire et de l’organisation de l’enseignement à l’Institut maritime du Québec. Le taux de placement des diplômés du programme de technique de la logistique du transport est de 100 % depuis cinq ans.

L’industrie du camionnage est celle qui emploie le plus de main-d’œuvre dans la grande famille du transport des marchandises (37 % de l’emploi dans les transports au Canada selon Transports Canada). Guy Normandeau, directeur général de Camo-Route, le Comité sectoriel de main-d’œuvre de l’industrie du transport routier au Québec, affirme que la demande de mécaniciens augmente mais que le plus grand bassin d’emploi demeure celui des chauffeurs de véhicules lourds.

Chef de service à la Direction de la planification du ministère des Transports du Québec, Évangéline Lévesque soutient qu’une «pénurie» de main-d’œuvre s’annonce dans le transport routier, notamment en raison de la moyenne d’âge élevée des travailleurs. «Les entreprises ont besoin de gens pouvant comprendre les normes et les règlements des différents pays. Elles veulent des travailleurs qui gèrent efficacement la facturation, la marchandise et les livraisons.»

(par Martine Boivin)


Diplômés à la barre

L’Université du Québec à Rimouski (UQAR) a lancé à l’automne 2001 un nouveau baccalauréat avec majeure en transport maritime et mineure en administration.

La formation peut conduire les diplômés à occuper un poste de gestionnaire dans une entreprise privée ou publique de l’industrie du transport maritime. Il faut cependant être titulaire d’un brevet de capitaine au long cours ou d’un brevet de mécanicien de première classe de Transports Canada pour y être admissible.

Jusqu’à maintenant, les personnes souhaitant occuper un poste en logistique ne pouvaient suivre qu’une formation collégiale, ce qui limitait leurs possibilités d’embauche. «Il fallait créer un programme permettant aux personnes d’obtenir la formation nécessaire pour travailler au Québec, au Canada ou ailleurs dans le monde, explique Michel Gendron, agent de recherche du Bureau du doyen des études de 1er cycle à l’UQAR. Les débouchés sont nombreux et les emplois sont très bien rémunérés.»

(par Martine Boivin)


Le transport transfrontalier de marchandises
Ouverture contrôlée

par Catherine-Lune Grayson-C.

Chaque jour, des marchandises d’une valeur de deux milliards de dollars traversent la frontière canado-américaine. Terrorisme ou pas, les autorités des deux pays privilégient la libre circulation des biens et des personnes en toute sécurité : voici la frontière intelligente.

Fin septembre 2001. Les files de trains routiers s’allongent à l’approche des postes-frontières pendant que les camionneurs poireautent plusieurs heures avant de voir l’uniforme du douanier.

Depuis le 11 septembre, resserrement des mesures de sécurité oblige, le passage des frontières est moins fluide. Mais les gouvernements canadien et américain ont récemment convenu de créer une «frontière intelligente» qui protégera à la fois l’efficacité et la sécurité du transport frontalier. Le programme EXPRES (pour Expéditions rapides et sécuritaires – FAST en anglais), un des éléments de cette entente, visera notamment à faciliter les livraisons de chaque côté de la frontière.

Ce programme veut faciliter le dédouanement des entreprises à faible risque. Les camions identifiés EXPRES seront préinspectés et emprunteront des voies qui leur seront réservées aux postes-frontières. «Les véhicules d’un transporteur préenregistré dont on connaît les chargements et les camionneurs passeront plus rapidement à la frontière, explique Susan Cloutier, des relations avec les médias de l’Agence des douanes et du revenu du Canada. Nous aurons déjà fait les vérifications préalables auprès de la police et de la GRC.» En fait, la frontière intelligente sera «ouverte au commerce mais fermée aux terroristes», résumait le vice-premier ministre canadien John Manley en juin dernier, alors qu’il déposait un rapport d’étape en compagnie du responsable américain pour la sécurité intérieure, Tom Ridge.

Depuis quelques années déjà, les gouvernements canadien et américain cherchaient à faciliter les passages aux frontières. «Évidemment, le mouvement a été un peu accéléré depuis le 11 septembre 2001, observe le directeur du secteur de l’automobile d’Industrie Canada, Guy Leclaire. Les gouvernements tentent de développer d’autres façons de gérer les marchandises avant qu’elles n’arrivent à la frontière.»

De la même manière, les bateaux américains et canadiens feront rarement l’objet d’inspections approfondies : les douaniers des deux pays tenteront plutôt de repérer et de dépister les cargaisons à risque avant qu’elles n’arrivent au Canada ou aux États-Unis.

Ce programme ne convainc toutefois qu’à demi Yann Alix, chercheur à Innovation maritime, un centre de recherche appliquée en technologie maritime. «Le port de Montréal est en concurrence avec ceux de New York et de Boston. Les plus pessimistes croient que les événements du 11 septembre pourraient servir d’excuse pour la mise en place de mesures protectionnistes par les pouvoirs publics américains. L’idée selon laquelle le danger ne viendrait pas des États-Unis pourrait d’ailleurs faciliter la fermeture des frontières.»

Pour l’instant, Guy Leclaire note surtout un retour à la fluidité normale. Certes, les transporteurs ont subi des examens un peu plus approfondis depuis quelques mois, mentionne-t-il, mais le personnel douanier a été augmenté en conséquence.

Fin septembre 2001. Les files de trains routiers s’allongent à l’approche des postes-frontières pendant que les camionneurs poireautent plusieurs heures avant de voir l’uniforme du douanier.

Depuis le 11 septembre, resserrement des mesures de sécurité oblige, le passage des frontières est moins fluide. Mais les gouvernements canadien et américain ont récemment convenu de créer une «frontière intelligente» qui protégera à la fois l’efficacité et la sécurité du transport frontalier. Le programme EXPRES (pour Expéditions rapides et sécuritaires – FAST en anglais), un des éléments de cette entente, visera notamment à faciliter les livraisons de chaque côté de la frontière.

Ce programme veut faciliter le dédouanement des entreprises à faible risque. Les camions identifiés EXPRES seront préinspectés et emprunteront des voies qui leur seront réservées aux postes-frontières. «Les véhicules d’un transporteur préenregistré dont on connaît les chargements et les camionneurs passeront plus rapidement à la frontière, explique Susan Cloutier, des relations avec les médias de l’Agence des douanes et du revenu du Canada. Nous aurons déjà fait les vérifications préalables auprès de la police et de la GRC.» En fait, la frontière intelligente sera «ouverte au commerce mais fermée aux terroristes», résumait le vice-premier ministre canadien John Manley en juin dernier, alors qu’il déposait un rapport d’étape en compagnie du responsable américain pour la sécurité intérieure, Tom Ridge.

Depuis quelques années déjà, les gouvernements canadien et américain cherchaient à faciliter les passages aux frontières. «Évidemment, le mouvement a été un peu accéléré depuis le 11 septembre 2001, observe le directeur du secteur de l’automobile d’Industrie Canada, Guy Leclaire. Les gouvernements tentent de développer d’autres façons de gérer les marchandises avant qu’elles n’arrivent à la frontière.»

De la même manière, les bateaux américains et canadiens feront rarement l’objet d’inspections approfondies : les douaniers des deux pays tenteront plutôt de repérer et de dépister les cargaisons à risque avant qu’elles n’arrivent au Canada ou aux États-Unis.

Ce programme ne convainc toutefois qu’à demi Yann Alix, chercheur à Innovation maritime, un centre de recherche appliquée en technologie maritime. «Le port de Montréal est en concurrence avec ceux de New York et de Boston. Les plus pessimistes croient que les événements du 11 septembre pourraient servir d’excuse pour la mise en place de mesures protectionnistes par les pouvoirs publics américains. L’idée selon laquelle le danger ne viendrait pas des États-Unis pourrait d’ailleurs faciliter la fermeture des frontières.»

Pour l’instant, Guy Leclaire note surtout un retour à la fluidité normale. Certes, les transporteurs ont subi des examens un peu plus approfondis depuis quelques mois, mentionne-t-il, mais le personnel douanier a été augmenté en conséquence.


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